Une Ariane cousue de fil d’or

À emporter, CD, Opéra

 : Ariadne auf Naxos (Ariane à Naxos).  : Primadonna, Ariadne – Anne-Sofie von Otter : Der Komponist –  : Zerbinetta –  : Der Tenor, Bacchus –  : Ein Musiklehrer –  : Harlekin –  : Brighella – Ian Thompson : Scaramuccio –  : Truffaldin – Michael Howard : Ein Tanzmeister – Matthias Henneberg : Ein Perückenmacher – Jürgen Commichau : Ein Lakai – Klaus-Florian Vogt : Ein Offizier – Christiane Hossfelfd : Najade –  : Dryade – Eva Kirchner : Echo. Staatskapelle Dresden, direction : . 2 CD DGG, 2001, n° 0 28947 13232 5

 

Ariane à Naxos n’a connu sa version définitive, on le sait, qu’en 1916, avec son Prologue et son Acte unique. Suggérons à l’auditeur de 2001 d’en risquer une troisième mouture, en commençant d’emblée par le tissu sonore qu’ourle Sinopoli dans le prélude de cet Acte proprement dit (plage 9) ! Boutade, bien sûr ; mais qui permet de ressentir l’exploit accompli par ce chef, trop tôt disparu, avec une œuvre qui, somme toute, ne connaît pas de mauvaise version. Il parvient, par un jeu de frictions et d’épanchements aussi sensuel qu’obsédant, à y concentrer toute la tension accumulée au cours d’un Prologue d’anthologie. C’est aussi une bonne illustration du rôle de dix-huitième protagoniste qu’il délègue à ce petit aréopage de trente-sept musiciens voulu par Strauss et Hoffmanstahl .

Un Karajan, un Böhm, un Kempe, un Levine, un Masur s’essayèrent certes de même, mais non point avec la même réussite théâtrale. Celle-ci survient à point d’autant plus nommé que nos yeux – par quelle erreur de la mémoire ? - gardent encore le très mauvais souvenir télévisuel d’une pitoyable production salzbourgeoise, l’été dernier, à la pseudo « branchitude » ringarde et bêtement provocatrice. Un instrumentarium enchanté, donc, que celui de la , depuis longtemps intime de Strauss. Grâce à Sinopoli, qui confère à ses vents une opalescence (et une causticité) rares, et à ses cordes un moelleux tenu juqu’à la rupture, c’est une trame magique assurément qui sous-tend toute ce travail, et s’entrelace avec une distribution vocale d’exception.

Les personnages de commedia dell’arte ne connaissent pas de faiblesses, à commencer par les frères Genz en Arlequin et Brighella. Autant Naïade, Dryade et Echo que Laquais, Perruquier, Maître de Danse – et même le Majordome, seulement parlé ! – sont idéalement en place, jouant à fond la permanente et spirituelle ambivalence tragi-comique du chef d’oeuvre. Le quintette majeur abat d’autres atouts maîtres. Curieusement, le moins enthousiasmant est peut-être le rôle-titre : impliquée et convaincante, toujours expressive, Voigt trouve ses limites dans des forte (« Es gibt ein Reich », par exemple) pas toujours palpitants au regard de ce que commirent, à l’opposé l’une de l’autre, une Janowitz ou une Norman. Son Bacchus, Heppner, est un modèle de galbe et de tenue vaillante (qui sent son Tristan à Kareol…), se riant des chausse-trappes de sa partie. , le Maître de Musique, est merveilleux de finesse dans sa peau du double (raisonneur) du Compositeur, quoique guère gâté par son timbre.

Mais, c’est in fine à une paire de dames, enfin réunies au disque, que cette Ariane doit d’entrer dans le petit cercle des enregistrements qui marquent une décennie. n’est guère novice. Rompue à Sophie (le Chevalier), Fiakermilli (Arabella), Aminta (la Femme silencieuse), elle met depuis longtemps Vienne à ses pieds dans Strauss. Ajoutons tout de go qu’elle ne se connaît pas de rivale en Zerbinette. Ce n’est pas faire offense aux grandes qui l’ont précédée que d’écrire qu’elles en sont restées – avec son extravagant original de « Großmächtige Prinzessin » comprise – à une lecture admirable, mais simplement virtuose de ce négatif d’Ariane. Dessay, mot après mot, en fait une recréation totale. Ses aigus adamantins, une joie en soi, sont complétés par une interprétation hors norme, qui semble sans cesse poser la question : « Qu’est-ce que l’Opéra ? » – précisément le fil d’Ariane !

« Qu’est-ce que la Musique ? » renchérit, de manière plus générique encore, le Compositeur (, le grand Octavian de notre temps). Ce personnage, le plus important de l’œuvre, par son sens à défaut de sa durée, n’a jamais été mal distribué au disque. Ici, il trouve un accomplissement (définitif ?) dans le timbre mordoré d’une artiste peu commune ; dont les actuelles indécisions vocales – éclaircissement, inclination vers l’aigu de plus en plus nette, voire une certaine instabilité dans l’émission – épousent jusqu’à la chair de l’une des plus riches trouvailles de Strauss : un Prométhée musical qui craint de perdre, au moment de les faire naître, les moindres de ses créatures.

Fusionnelle autant avec les merveilleux vents précités, qu’avec Dessay, en un appariement aussi bref qu’enivrant ; tout à la fois tendre, drôle et pathétique : telle est la « compositrice » Von Otter. Qui donne à entendre ce que voulait le musicien sans le dire : par l’envoûtante intercession d’un Sinopoli placé sous le charme, n’est-ce pas elle, une fois retirée de la scène après le Prologue, qui dirige de la fosse sa création, cet Opéra en perpétuel devenir ?

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