ADN Baroque2 Klarthe

Francis Poulenc – Portraits de groupes avec âmes

À emporter, DVD, DVD Musique, Opéra

Francis Poulenc : Dialogues des Carmélites. [Opéra National du Rhin (1999), centenaire de la naissance du compositeur.] Scénographie : Marthe Keller ~ Réalisation : Don Kent. Anne-Sophie Schmidt : Blanche de la Force ~ Nadine Denize : Madame de Croissy (Première Prieure) ~ Valérie Millot : Madame Lidoine (Seconde Prieure) ~ Patricia Petibon : Soeur Constance ~ Hedwig Fassbender : Mère Marie de l’Incarnation ~ Michèle Besse : Mère Jeanne de l’Enfant Jésus ~ Laurence Dale : le Chevalier de la Force ~ Didier Henry : le Marquis de la Force… Chœurs de l’Opéra National du Rhin, Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Jan Latham-Koenig. 1 DVD Arthaus, 2001, n° 4 006680 100043. Pas de sous-titres français.

 

Francis Poulenc - Portraits de groupes avec âmesCréé à la Scala de Milan le 26 Janvier 1957 (en italien, avec en particulier Virginia Zeani et… Leyla Gencer), le grand œuvre lyrique de Poulenc a très rapidement gagné la gloire internationale, a-t-on coutume de lire. Les plus grands théâtres du monde l’ont monté, et avec des distributions prestigieuses, il est vrai. Mais en France, surtout depuis le retrait de Regine Crespin, on a surtout la sensation qu’il est considéré comme un minus habens opératique. Ce n’est pas une discographie étique (dont les deux tiers remontent à moins de dix ans, voir note) qui corrigera cette inexplicable mise à l’écart. Dans ces conditions, il convient d’applaudir d’emblée la mise en circulation par Arthaus d’un DVD en bien des points remarquables ; lequel donne à cet opéra magistral un premier rang vidéographique, que le disque semble s’être entêté à lui refuser. Largement commentée en 1999, la production de – qui ne débutait pas sur la scène lyrique avec le plus facile ! -, dirigée par , eut peu de temps après les honneurs d’Arte et FR 3. Dont acte, pour ces efforts magnifiques de vulgarisation, qu’on aimerait voir se multiplier.

En effet, Dialogues est une sorte d’alpha et oméga, un aboutissement et un condensé de toute l’Histoire de l’Opéra ; trois cent cinquante ans exactement après La Favola d’Orfeo de Monteverdi – à qui Poulenc se réfère expressément dans sa Préface. Plus encore : le choix d’un texte de dureté et de lumière (Bernanos), que la musique commente, enrichit, caresse et entrelace sans jamais l’obscurcir, retourne directement aux sources du Combatimento di Tancredi e Clorinda et du Lamento d’Arianna, voire de l’Euridice de Iacopo Peri (1600). Est-ce cette prosodie en musique, dans laquelle mots et notes se reflètent toujours de manière miraculeuse, d’une certaine façon à la manière d’un Gluck, qui valut au compositeur quelques reproches d’académisme et de passéisme ? Procès vain et stupide, qui botte en touche le coup de génie de Poulenc en une période aux expérimentations musicales multiples, et pas toujours limpides : conserver la consonance de la partition, tout entière conçue comme un linceul des âmes, pour mieux sertir les lignes de Force (c’est le mot), simples et essentielles, du drame : la persécution, la foi, la grâce, la mort et la peur. Et par-dessus tout : de multiples formes d’amour.

Grande réussite de  : avoir fait sienne, en tant que dramaturge, cette linéarité qui contourne au fusain – bien davantage qu’elle n’appuie – les psychologies merveilleusement diverses, voire opposées, des personnages et des groupes. Elle n’oublie pas que le nom de « Dialogues » n’est pas gratuit, et s’attache à toujours faire lire sur les très beaux visages sinon le discours, du moins l’effet du discours de l’interlocuteur. Art consommé du portrait qu’exalte une science des éclairages à la Georges de la Tour, entrecoupés de noir et blanc : à la fois sophistiqué et allant de soi – tout sauf une commodité, remarquablement capté par Don Kent. Un recours à des décors, des costumes et des accessoires épurés, ainsi que des mouvements d’une très grande simplicité, ne font que renforcer l’impact d’une scène finale intelligente et poignante – qui hantera longtemps le mélomane-spectateur (le visage de Petibon !). , par la mise en évidence de plans sonores transparents et très respectueux des superbes lignes vocales, prouve ses affinités avec le musicien. Au péril d’un jeu de mots détestable, tout juste lui reprochera-t-on de ne parfois pas savoir être assez tranchant, privant la beauté de certaines litanies de leur brutale scansion voulue…

Belle tenue d’ dans le rôle central de Blanche ; il lui manque toutefois, dans la première moitié, cette illumination de la voix – qui fait tressauter jusqu’à la Première Prieure ! – qu’une Felicity Lott aura quasiment « gravé » (¹) pour l’éternité. Son duo avec sœur Constance – une Patrica Petibon très touchante – y perd un soupçon d’intérêt. Par contre, suivant celle-ci dans la mort en un Golgotha lumineux comme un Eden, elle irradie le plateau de son chant d’action de grâces final. Les Prieures soulèvent, quant à elles, quelques menues difficultés. Si Madame de Croissy (), la Première, tisse avec une grande sobriété les deux pans de son double portrait de l’Acte I (on préfèrerait cependant des graves plus profus dans l’Agonie) ; Valérie Millot (la Seconde, Madame Lidoine) chante (trop) probe, avec un total manque de charisme maternel, et dans un français confus. Ce, jusques et y compris dans l’air de la prison, qui doit tant à Massenet (comparer avec le récital CD de Leontyne Price, créatrice américaine du rôle !). Bien plus subtile, est Mère Marie de l’Incarnation (), qui évite de composer une rigoriste univoque, et soutient avec panache une partie fort complexe.

Les autres religieuses sont à louanger sans réserves, de même que , le Chevalier de la Force, frère désappointé d’une mystique sans famille. Laquelle, en connaissant le même sort que son père guillotiné (, simplement correct), voudra rejoindre dans l’au-delà cette mère supérieure – suppléant sa mère naturelle – qu’elle aura vu mourir dans ses bras. Très convenables seconds rôles masculins. Autant dire que dans sa globalité, ce DVD se place d’entrée de jeu dans la partie haute du catalogue ; offrant aux amateurs une lecture qui soit aussi une Vision de ces obsédants Dialogues, « petites régions inconnues que sont les traits les plus subtils de la nature de l’individu et des masses » (Moussorgsky : une autre référence de Poulenc) !

(¹) Enregistrement public du 25 avril 1980, au TCE. Publié chez « INA, mémoire vive » en 1999. Direction : Jean-Pierre Marty. Avec : Felicity Lott, Régine Crespin, Jocelyne Chamonin, Anne-Marie Rodde, Geneviève Barrial, Léonard Pezzino… La version la plus recommandable, pensons-nous ; légèrement supérieure (la force du direct ?) à Dervaux (1958, EMI, mono et mythique), ainsi que Nagano (1992, Virgin).

Banniere-clefsResMu728-90

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.