Mais qui a tué Hàry ?

La Scène, Spectacles divers

Montpellier. Festival de Radio-France et de Montpellier 2002. Le Corum, Opéra Berlioz ; les 15 et 16 Juillet. Zoltàn Kodàly : Hàry Jànos. Vladimir Petrov (Hàry) – (Ilka) – Anne-Sophie Schmidt (Marie-Louise) – Denia Gavazzeni-Mazzola (L’Impératrice) – Vincent Le Texier (Marci) – Youri Kissin (Napoléon). Chœurs des Opéras de MontpellierChœurs d’enfants Opéra JuniorOrchestre National de Montpellier Languedoc Roussillon (Norbert Jensen, cymbalum) ; direction : . « Version » mise en scène par , assisté de Jean-Yves Courrègelongue. Texte original français pour deux récitants de Florian Zeller ; dit par et Micha Lescot. Chorégraphie originale de Georges Momboye. Décors et costumes de Coralie Sanvoisin – Éclairages de Sophie Bruère. Avec la participation exceptionnelle de Katrine Boorman en Comtesse Mélusine.

Le Festival de Radio-France et de Montpellier s’est toujours enorgueilli de rejouer, en version scénique comme de concert, des pans entiers de répertoire « passé à la trappe ». C’est sa spécificité, l’une de ses raisons d’être, et non le moindre de ses mérites. Sans dérouler la litanie de ces succès, fidèlement publiés par la marque Actes Sud, on rappellera pro memoria de grands moments récents : Macbeth (Bloch), Cassandra (Gnecchi), Parisina (Mascagni), Médée en français (Cherubini) ; jusqu’à l’ébouriffant Risurrezione d’Alfano l’an passé, dont la sortie imminente en CD constituera un événement majeur…

Redonner sa chance à Hàry Jànos était plus qu’une nécessité, si l’on en juge par la valeur artistique de l’original – structure du récit et partition sont exceptionnels ! Dont acte pour la réussite, une de plus in loco. L’immense culture musicale de l’Europe de l’Est est éhontément méconnue. S’agissant de la Hongrie, concernée ici, l’auteur du Prince des Bois ou de Kossuth, éclatant poème patriotique de facture straussienne, et peu joué, a largement voie de cité. Mais il est d’autres « mandarins merveilleux », cosmopolites, chantres passionnés de l’Hungaritude clairement revendiquée qui s’enracine dans le terreau national. Ainsi Kodàly, quasiment négligé en France. Quid du somptueux Psalmus hungaricus, des Fileuses de Transylvanie, ou encore de la Sonate pour violoncelle seul ? A quand une représentation scénique du Vernaz de Sandor Szokolai ? Ou encore Kurtag, dont les fabuleuses mélodies avec cymbalum restent d’une diffusion encore par trop confidentielle. , chef-compositeur, osant distiller de très curieuses myriades d’harmonies insolites, est davantage béni des Dieux, puisqu’il vient avec sa toute nouvelle création, le Balcon, d’après Genêt, d’ouvrir le prestigieux Festival aixois.

C’est pourquoi, n’étant point ubique et, telle Esclarmonde, ne pouvant guère se téléporter d’une région musicale à l’autre, le chroniqueur se pose à Montpellier, ravi de regravir les marches de ce sidérant palais spatial de la Musique, le Corum. En cette forteresse intergalactique, lieu de tous les métissages musicaux possibles, il est prêt à s’esbaudir devant une rareté quasi absolue (les enregistrement de Hary Jànos ne sont pas pléthore). La Suite pour Orchestre tirée de l’œuvre révèle une science de l’instrumentation d’un raffinement hors cote.

C’est l’an dernier qu’est apparu ici un metteur en scène narcissique à l’ego surdimensionné ; travers qui guette toute manifestation cotée, dès lors que le parisianisme et le paraître pointent le bout de leur nez. Mais comme on ne change pas une équipe qui gagne, on a mandé derechef ce M. flanqué des inévitables et Katrine Boorman ; auteurs ici-même, en 2001, d’une véritable mise en pièces du Carnaval des Animaux – pour une scénographie-soliloque, monument de prétention et d’ennui. Rendons grâce à l’éminent aréopage d’avoir voulu évincer la prose grandiloquente, creuse et ridicule de Marie Darrieussecq, pour donner sa chance à Florian Zeller, auteur de la toute fraîche partie de récitants en langue française. Las ! La lecture comme l’audition font presque regretter la devancière.

Pourtant, les bonnes Fées du Danube se sont penchées sur la mise en œuvre musicale de cette atypique partition de Kodàly. Friedemann Layer, décidément un versatile au meilleur sens du terme, a su une fois de plus faire donner le meilleur de lui-même à son Orchestre National de Montpellier. Avec grand mérite, compte tenu de la découpe composite de l’œuvre. Récit, airs, comptines, chœurs évoquant à la fois les inoubliables envolées de Guerre et Paix de Prokoviev, ou sa cantate Alexandre Newski. Voire la Khovantchina de Moussorgski ; et ce, toujours sur le fil du rasoir entre la Ballade et l’Épopée – mais avec ironie. Une des grandes spécifités de Hàry Jànos : la quasi-omniprésence du cymbalum, tenu brillamment par Norbert Jensen comme un instrument obligé de l’époque baroque; encore que parfois, légèrement couvert. Dès le Prologue, Layer sait trouver le coloris pour cet Equivoco stravagante magyàr, plein de bruit mais non point de fureur. De l’humour et de l’amour plutôt, nourri de la meilleure sève qui soit : la musique populaire d’Europe Centrale.

Tel Bartòk en effet, Kodàly a organisé un récolement des mélodies et rythmes de son folklore hongrois, pour les fédérer dans une organisation nouvelle ; un genre sans prédécesseur – ni peut-être d’héritier (à moins que le Stravinsky de l’Histoire du Soldat ?). Est-ce vraiment de l’opéra, du théâtre en musique ? Un prologue, quatre scènes et un épilogue constituent cette drôle de trame. Non seulement chaque morceau musical interpolé dans le récit est un bijou toujours renouvelé ; tour à tour âpre, badin, sentimental ; grotesque, enfantin… Mais encore, l’art du musicien pour conserver l’âme rustique de sa geste, tout en l’agrémentant de ses trouvailles les plus savantes, en continuel équilibre : cela tient de l’exploit. « S’il te plaît, dessine-moi un campement militaire ». En voilà un Petit Prince guerrier pour beau Danube bleu, revivant batailles et exploits, comme Figaro pour Chérubin ; ou nouveau Fabrice stendhalien, pour Sanseverina russe !

Les chœurs, on l’a dit, sont très présents, même si leur durée n’est pas l’essentiel. L’un d’entre eux, soutenu au cymbalum, arracherait des larmes à tous les grognards de Napoléon. Les choristes par contre ne sont pas parfaits (décalages) ; et l’on perçoit la différence de niveau avec le Chœur de la Radio Lettone, habitué des lieux (réussissant à draper de slavité ses interventions dans le Risurezione précité). Denia Mazzola-Gavazzeni (l’Impératrice) n’est pas non plus sous son meilleur jour ; dramatiquement, elle n’existe pas, tandis que ses changements de registres douteux n’appartiennent pas au style le plus délicat. Elle défendit pourtant avec fougue, l’écrasant rôle de Katyusha, l’an passé. Anne-Sophie Schmidt, une habituée du rôle de Blanche de la Force (Dialogues des Carmélites), est une Marie-Louise racée – dans un rôle volatil, il est vrai. Le double accessit musical est pour les deux héros de cette farce militaire au village : Hàry Jànos lui-même (Vladimir Petrov) et Ilka, qui soupire pour lui ().

De la seconde, on ne sait qu’admirer le plus ; de la projection – dans cet impressionnant Corum – à la délicatesse des nuances, en passant par une palette de sentiments, à la Colombine pleurant son Pierrot Militaire. Un sans-faute, qui trouve écho dans la déclamation du beau baryton de Petrov, en cette même salle, le Simonson… de Risurrezione (2001) ; décidément ! Fin musicien, il sait être tour à tour lyrique, emphatique, noble au second degré ; gamin dépité, aussi. Friedemann Layer, on l’a évoqué, est bien plus qu’un accompagnateur. Et on lui sait gré de suivre sans jamais les ensevelir ces belles voix point trop puissantes (Mazzola exceptée) ; cherchant toujours à mettre en évidence les détails foisonnants de la musique magyàre servie – et non utilisée – par Kodàly. Le résultat obtenu par celui-ci est si beau, qu’on revendique d’urgence des reprises dans les théâtres, et un élargissement substantiel de la discographie.

Il faut – hélas – conclure sur un zéro pointé. La mode ayant ses raisons que la raison ne connaît pas, l’Opéra Berlioz semble avoir croulé sous des ovations bien davantage destinées à M. Scarpitta et ses ballerins contorsionnants (donnant dans un faux érotisme frelaté), qu’au génie du compositeur hongrois lui-même. Cela s’appelle de la confiscation. Si l’on peut reconnaître quelque talent à Coralie Sanvoisin et Sophie Bruère (décors et costumes), auteurs d’un travail plus que correct ; on ricanerait de la chorégraphie très PACS au cirque Bouglione de Georges Momboye. Malheureusement, le scénographe semble installé à demeure à Montpellier, et il nous semble temps de demander grâce. Car en effet, aux âneries (trampoline, « scène du funambulisme » avec triple salto en lieu et place du contre-ré bémol, grande nappe pour pique-nique, déhanchements et sautillements que renierait même un Jean-Paul Gaultier) ; il faut ajouter les tics et redites hérités du Carnaval des Animaux, ainsi que le texte lu – et les récitants eux-mêmes.

La prose de Florian Zeller est un monument d’ennui emphatique et pédant, là où il fallait écrire pour un Falstaff alla zingarese. « Il a peut-être orchestré la guerre contre la France, mais il l’a fait par égarement, et par amour. Ah ! l’amour… » (sic) : on se croirait dans Carmen revue par Rostand, diantre ! Ajoutons a cela l’univocité vociférante d’un Depardieu ultra-cabotin, racoleur et sans nuances ; à qui répond un Étudiant premier de la classe tête à claques (Micha Lescot), aux gloussements très « adieu, notre petit cartable ». Il en faut, du courage, pour résister au pyjama « depardiesque » – lui aussi réchappé du précédent millésime -, et flanqué du chevalet pour le texte. Tiens donc, notre comédien national aurait-il des problèmes de mémoire ? Le coup de grâce vient du néant dramaturgique : la direction d’acteurs est inexistante, les chanteurs étant priés d’attendre de grandir sur place. Au cours de sa racoleuse autosatisfaction insérée dans le programme, M. Scarpitta écrit : « Le théâtre est comme une sorte de cauchemar voilé ». Ah bon, il y avait un voile ?

Article rédigé par Jacques Duffourg et Étienne Müller.

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