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El niño, opéra de John Adams

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El niño, un opéra de John Adams. Création au Théâtre Musical de Paris – Châtelet (décembre 2000). Direction : Kent Nagano. Orchestre du Staatsoper Berlin. Soprano : Dawn Upshaw – Mezzo-soprano : Lorraine Hunt Lieberson – Baryton : Willard White. Mise en scène : Peter Sellars. DVD Arthaus 100 220 (décembre 2001). Enregistrement en live. Environ 2 heures. Livret et sous-titres en français, anglais, espagnol et allemand.

 

El niño, un opéra de John Adams

Introduction

J’avais eu la chance en décembre 2000 d’assister au Châtelet à la création mondiale de « El niño », dernier opéra en date écrit par . J’en garde l’un de mes meilleurs souvenirs d’opéra. A la fin du premier acte, après la naissance de Christ, j’avais les larmes aux yeux, des larmes de bonheur.

« El niño » est le troisième opéra du compositeur américain (né en 1947) et fait suite à « Nixon in China » (Houston 1987) et « The Death of Klinghoffer » (Bruxelles 1991), ouvrages auxquels on peut adjoindre la comédie musicale « I was looking at the ceiling and then I saw the sky » (1995).

J’attendais avec impatience la sortie de « El niño » en DVD. Je savais très bien que, pour avoir vu en live ce spectacle, je serai forcément déçu de ne pouvoir retrouver sur petit écran toute la magie du vivant. Mais par sa qualité, ce DVD l’emporte finalement sur cette nostalgie.

Livret

Le livret est des plus simples : la naissance du Christ. Il serait tentant de faire la comparaison avec « Le Messie » de Haendel, Adams avoue lui-même s’en être inspiré, mais je laisse ce soin à des musicologues adeptes du genre.

L’originalité du livret, conçu et mis en forme par John Adams et eux-mêmes, est de ne pas se limiter aux simples textes bibliques officiels, comme les Evangiles de saint Luc et de saint Matthieu. On trouve des textes anonymes et des textes apocryphes ainsi que plusieurs poèmes latino-américains de Rosario Castellanos, de Sor Juana Inés de la Cruz et Gabriela Mistral. D’où la diversité des langues : latin, anglais et espagnol. On connaît l’intérêt que porte John Adams à la minorité latino de sa Californie, et on retrouve cette influence dans tous les domaines de cet opéra.

Ensuite, les rôles de soliste sont tenus indifféremment par tous les protagonistes. Ainsi Marie est successivement ou parallèlement représentée par deux chanteuses, deux danseuses et une actrice. C’est qu’en fait Marie est considérée comme une femme comme toutes les autres, ou plus exactement représentative de toutes les femmes. Et pourquoi pas alors une jolie latino de la côte Ouest américaine adepte du piercing !

Un petit chœur masculin, composé de trois contre-ténors, permet de dérouler l’histoire. Le chœur intervient lui aussi pour commenter ou accompagner l’action. On est vraiment ici dans une répartition des rôles typique d’un oratorio, alors qu’il s’agit plutôt d’un opéra. « The Death of Klinghoffer » tenait lui aussi la même ambiguïté avec ses références aux oratorios des Bach.

Le livret est découpé en deux parties. La première partie s’avère à première vue, comme la plus séduisante, car possédant les scènes les plus fortes : l’Annonciation à Marie, le Magnificat, la détresse et les interrogations de Joseph face à sa femme enceinte qu’il n’a pourtant jamais touchée, les doutes de Marie, et l’intense scène finale de l’accouchement. La seconde partie reprend l’épisode des Rois Mages et la fuite en Egypte devant les menaces d’Hérode. Mais malgré cette consistance plus faible, elle recèle des scènes denses et fortes et se termine par un chœur d’enfants, ce qui tombe bien pour un opéra qui tourne tout entier autour d’un enfant.

Musique

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la musique de John Adams n’a rien à voir avec l’image que le grand public se fait couramment de la musique contemporaine. Il ne s’agit pas d’une déferlante de fausses notes et de bruits comme certains compositeurs nous en affligent encore aujourd’hui. Adams est un compositeur américain qui ne se pose pas de question philosophique sur l’évolution de la musique. Son langage reste essentiellement tonal, mélodique et rythmique. Son talent d’orchestrateur est l’une des rares concessions que lui lâchent ses plus fervents détracteurs (Ils s’en servent souvent comme d’un argument pour ne voir en Adams d’un habile artisan).

« El niño » marque une nouvelle étape par rapport à « Nixon » et « Klinghoffer ». L’écriture se veut plus lyrique et souple – sujet oblige. Pas de passage purement orchestral, si ce n’est deux premières minutes de l’introduction qui nous mette tout de suite dans le rythme par une pulsation envoûtante sur laquelle le chœur vient progressivement se glisser. Pour le reste, l’ensemble est constitué d’une alternance classique de chœurs et de solos. Certains airs sont tout à fait remarquables par leur simplicité et leur qualité mélodique, on se laisserait facilement prendre à les fredonner (par exemple le « Magnificat »). D’autres airs sont beaucoup plus profonds, torturés et complexes (« Memorial de Tlatelolco »), alors qu’enfin certains frappent aussitôt par leur démonstration vocale spectaculaire (« Shake the Heavens »).

Mais ce qui retient surtout l’esprit dans la musique d’Adams, c’est la pulsation rythmique à la fois si simple à suivre et si complexe à détailler. C’est une musique qui bouge et qui vit, et qui sait ménager des grandes progressions dramatiques. Bref, une musique idéale pour la scène.

On a souvent comparé John Adams et Philip Glass. Certes, si la musique d’Adams comporte de nombreux effets de répétitions, on est loin de l’utilisation systématique et exhaustive de boucles d’un Glass. De plus, si Adams n’a écrit que trois opéras là où Glass a dépassé la quinzaine, je trouve pour ma part que les œuvres d’Adams sont beaucoup plus denses et riches (ce qui n’enlève par ailleurs rien de l’intérêt de certains des ouvrages de Glass).

En ce qui me concerne, étant toujours attaché à une musique faisant la part belle à la mélodie, aux harmonies claires et à une pulsation rythmique perceptible, Adams et « El niño » représentent, à mes yeux et à mes oreilles, l’opéra contemporain idéal. Et je ne vois pas de quel droit tel dogmatisme pourrait critiquer une soit disant ringardise ou inconsistance. Que des mélomanes trouvent leur bonheur dans un opéra atonal, tant mieux pour eux (il y a d’ailleurs quelque très belles pages atonales, ce qui est toujours un exploit à saluer), mais il convient de garder en musique en esprit ouvert. Deux seules choses comptent finalement, l’authenticité et la valeur du langage, et l’émotion qu’il s’en dégage. John Adams possède les deux, il mérite donc d’être cité et joué. Et la musique d’Adams possède aussi l’avantage qu’on aime l’écouter, mais aussi la réécouter !

Casting

Casting de premier plan mondial, pour ne pas dire de rêve, pour cette production : , Lieberson et , plus trois contre-ténors du fameux Theatre of Voices, le tout sous la baguette de , familier d’Adams en concert et en disque. Interprétation superlative où la richesse vocale et orchestrale de la musique permet à chacun de s’exprimer pleinement.

Mise en scène

La mise en scène toute personnelle de est un modèle du genre. Elle est d’abord très sobre en décor : un grand carré aux couleurs changeantes comme fond de scène, une chaise au milieu de la scène de temps en temps, et c’est tout ! La première originalité consiste dans l’écran géant placé au-dessus de la scène diffusant en continu un film de . La deuxième originalité, c’est la présence à la fois sur scène et dans le film de trois danseurs. Ceux-ci se doublent dans le film et sur scène, et doublent en plus les chanteurs sur scène. Ainsi c’est le danseur Michael Schumacher (de son véritable nom) qui joue dans la deuxième scène le rôle de l’archange Gabriel chanté par les trois contre-ténor, et Daniela Graça et Nora Kimball sont le prolongement gestuel des deux solistes féminines, déjà riches en expression par elles-mêmes. Quant aux costumes, même simplicité : pyjamas rouges pour le chœur et tenue de détente de week-end pour les autres.

Peter Sellars compare cette multitude avec la Cathédrale Notre-Dame de Paris, située à deux pas du Châtelet. Pour lui, il y a tant de beautés et de détails partout que l’on se retrouve submergé, et apparemment Sellars aime être submergé. Ça tombe bien, moi aussi !

Toute la mise en scène se résume aux gestes, aux mouvements et à l’expression. L’accord avec la musique de John Adams est, à mon sentiment, parfaite. Les deux hommes se connaissent bien, ils en sont déjà à leur quatrième ouvrage ensemble.

Le film est aussi une belle réussite. Filmé souvent en flou, avec parfois quelques tremblements, on y voit tantôt les danseurs qui passent sans transition du soleil éblouissant du désert californien à la banalité d’un intérieur de maison, tantôt les acteurs jouant Marie, Joseph (en policier de Los Angeles), les rois mages, et la mer de la côte Ouest. Il se dégage de ces images une véritable émotion en adéquation avec la musique.

Ici, le metteur en scène est au service entier de la musique. Il ne se sert pas de celle-ci pour exprimer tous ses délires les plus provocants afin de passer pour un génie plein d’originalité alors qu’il ne cache que sa propre inconsistance. Bref, du meilleur Peter Sellars, typique, comme on aime.

Montage

La difficulté de filmer cet opéra, c’est que l’action se concentre à la fois sur scène et dans le film. Le montage doit donc consister en un habile mélange de plans larges, de plans rapprochés sur la scène, et d’extraits du film. Le résultat est à mon avis assez satisfaisant. On aurait pu souhaiter, car c’est l’une des possibilités merveilleuses du DVD, une version multi-angles ! Un premier angle pour le montage, un second pour le plan large, un troisième pour la scène et un quatrième pour le film, et hop ! à nous de choisir. C’était l’occasion rêvée de sortir le premier DVD d’opéra multi-angles. Souhaitons, si c’est encore possible, une réédition spéciale Collector dans ce sens !

Conclusion

Véritable amoureux de John Adams et de sa musique, mon jugement ne peut pas être tenu pour totalement objectif, mais je pense sincèrement que « El niño », tout comme « Nixon in China » et « The Death of Klinghoffer », restera comme l’un des opéras majeurs de ces vingt dernières années, et l’un des plus directement émouvants et beaux. Malheureusement, son originalité, croisement entre opéra, oratorio et ballet, et la mise en scène inimitable de Peter Sellars, ne favoriseront peut-être pas de nouvelles productions. Dommage. Mais qui sait !

Ce DVD est l’un des meilleurs moyens de découvrir l’opéra contemporain et de lever des a priori sur l’hermétisme et le manque d’émotion supposées de la musique actuelle. Pour les amateurs d’Adams, c’est une référence; pour les mélomanes, un trésor qu’il serait dommage d’ignorer; pour les néophytes, une superbe initiation à l’opéra moderne. Hautement recommandé.

A Quand « Nixon » et « Klinghoffer » en DVD ?

La « Belle Hélène » d’Offenbach produite elle aussi au Châtelet et largement saluée par la critique et le public a aussi bénéficié des soins d’une sortie DVD. Souhaitons que d’autres ouvrages marquants de la saison 2001-2002 du Châtelet comme « Les Trois Sœurs » de Eotvos et « L’amour de loin » de Saariaho, tout comme la merveilleuse « Juliette » de Martinu prévue à l’automne 2002, feront eux aussi ces honneurs.

Technique

Technique irréprochable. Image bien rendue, très bonne lumière. Prise de son proche et impeccable. Bon équilibre entre orchestre et chanteurs.

Bonus

Les DVD de cinéma ont l’habitude de nous fournir abondamment de bonus. Le fait est plutôt rare chez les DVD d’opéras pour que l’on souligne le fait ici. Mais calmons-nous, pas de scènes coupées au montage ici (et heureusement car on ne saurait couper un John Adams comme un Meyerbeer), ni de making-of des trucages (« Mais comment font-ils pour placer une chaise au milieu de la scène ? »), non, juste une trentaine de minutes d’interview de John Adams, Peter Sellars, et . Pas de grandes révélations, mais plutôt le plaisir de voir l’état d’esprit dans lequel ces protagonistes abordaient cet opéra lors de sa création.

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