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Franz Schubert – Pastoral, ma non troppo

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Franz Schubert (1797-1828) – Octuor en fa majeur opus 166, D 803Octuor de France (Jean-Louis Sajot, Yuriko Naganuma, Sylvie Sentenac, Laurent Jouanneau, Paul Broutin, Jean-Baptiste Sagnier, Jacques Thareau, Antoine Degrémont) – 1 CD Calliope, 2002, n° CAL 9314 – 65’01’’.

 

Franz Schubert - Pastoral, ma non troppoL’Octuor de Schubert est le modèle même de la partition atypique, n’obéissant à aucun schéma préétabli. Son effectif, sa structure, ses proportions puisent une indéniable origine dans la musique de divertissement (Cassations, Sérénades, Divertimenti…) du XVIIIe siècle. Cependant, son langage à la fois enfantin et grave – derrière lequel le Beethoven du Septuor se profile – est très solidement ancré dans le siècle naissant.

Il va même au-delà, comme souvent chez Schubert ou Beethoven, justement. La longueur (grief souvent fait à son auteur) de cette œuvre est considérable pour une pièce de musique de chambre ! Pourtant, elle ne se confond jamais avec la durée – et la sensation qui en résulte : par la variété de ses , la perfection de son , le naturel contrasté de ses mouvements et de son instrumentation, cette composition unique paraît ne s’écouler qu’en quelques minutes !Les deux mouvements les plus étonnants sont le deuxième et le sixième, et molto. Tandis que celui-ci se termine en boucle, par la reprise de sa solennelle et énigmatique introduction ; celui-là construit un monde de modulations ésotériques, extatiques et anxieuses tout droit venues du Quintette pour Clarinette de Mozart.

On retrouvera cette propension au grand portique, cyclique et parfois halluciné, dans deux chefs-d’œuvre tardifs : la Neuvième (Huitième) Symphonie en ut, ainsi que dans le Quintette pour deux violoncelles. Au-delà, c’est le Bruckner du Quintette qui s’annonce, ou le Brahms des Sextuors, voire le Stravinsky de Petrouchka – qui partage avec l’Octuor ce sens de la mosaïque, du «  théâtre de poche » et du doute.

La place qu’occupe l’œuvre dans l’itinéraire du compositeur est particulièrement intéressante : 1823 est l’année qui suit l’Inachevée ; trois ans avant la Neuvième. C’est la grande maturation symphonique de Schubert, et il ne semble pas inapproprié de la rattacher à l’Octuor, aussi architecturalement parfait que les six premières Symphonies sont… maladroites. C’est aussi l’année de La Belle Meunière. Et l’on y pense beaucoup, ici, à cette Schöne Müllerin ! Le caractère bucolique du début du célèbre cycle de ombre bien des chemins de traverse agrestes de l’Octuor. Quant à la plongée digne d’Ophélie vers l’apaisante horreur du ruisseau, on la retrouve dans des inflexions morbides très fréquentes, aux violons ou au cor par exemple. La réussite de l’ensemble est d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une œuvre de commande de la part d’un noble, clarinettiste à ses heures. Ce que Schubert aurait pu traiter comme une simple badinerie, on a compris que c’est bien plus que cela, même si la partition honore ses obligations en offrant à la clarinette maintes occasions de briller.Entre celle-ci et un cor très exposé, au magnifique babil, s’installe le trait d’union parfait d’un basson débonnaire. La formation est complétée par un quatuor à cordes et une contrebasse. L’ (ancien Ensemble Carl Stamitz rompu à ces formations insolites, a déjà gravi (et gravé) deux sommets absolus de la littérature pour instruments à vent et cordes : les Quintettes de Mozart et de Brahms.

Le premier atout qui frappe l’oreille chez Schubert est la vigueur toute rustique des attaques, associée à un vif . Les interprètes ne minaudent ni n’affadissent jamais – ce qui n’était certes pas le cas des solistes de l’Academy of Ancient Music (L’Oiseau Lyre), handicapés au surplus par un défaut de synchronisme et des timbres très verts. La beauté sonore des instruments à vent capte de façon indélébile. La palme revient au cor d’Antoine Degrémont : charnu, rond, plein (et parfois si inquiet) dans une partie que l’on a dite redoutable. Le clarinettiste Jean-Louis Sajot ne lui cède en rien, en vrai chambriste ne succombant jamais au charme de la prééminence. Le groupe de cordes est si homogène que l’on parvient par moments à le dissocier de ses trois acolytes (l’Adagio !) en tant qu’ensemble de chambre bis serti dans la totalité, imbriqué et autonome à la fois. Du très grand art, l’écriture de Schubert étant d’une complexité fusionnelle.

Sous la houlette tutélaire de Jacques Le Calvé et Michaël Adda, la firme de Compiègne signe une prise de son conforme à son image, c’est-à-dire exemplaire. Apanage supplémentaire qui permet à cette lecture de l’équivoque Octuor de s’installer au sommet. Ayant sur ses meilleures rivales – Archibudelli (Sony) et les trois de l’Octuor de Vienne (Decca, puis Testament) – ce léger supplément d’âme qui fait la différence au passage du gué.

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