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Rolf Lislevand et Pablo Marquez

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Cortot. 07-XI-2003. I] Granata : Toccata. Corbetta : Caprice de Chaconne. Murcia : Fandango, Maricapalos, Zarambesques, Tarantelas. Visée : Prélude, Les Sylvains de Monsieur Couperin. Piccinini : Toccata, Canarios. Kapsberger : Passacalles. Sanz : Canarios. Rolf Lislevand, guitare baroque et théorbe. II] Piazzolla : Cinco piezas. Leguizamon : El Silbador, Viela, Coeazonando. Ginastera : Sonate op.47. Pablo Marquez, guitare.

Ier Festival International de Guitare de Paris

Ce premier Festival International de Guitare de Paris comble le vide laissé par la disparition, en 1996, du Concours International de Guitare de Radio France. La frustration que tous ses défenseurs ont ressentie est désormais oubliée, grâce à cette initiative de Tania Chagnot. Trois jours entièrement consacrés à la guitare, avec trois « doubles-concerts » et trois classes de maître ! Chaque session permet d’entendre deux artistes : une originalité qui fait le bonheur des nombreux amateurs présents dans la salle.

La première journée, qui nous intéresse ici, débute sous les doigts de Rolf Lislevand. Ce natif d’Oslo est devenu en quelques années la coqueluche de la guitare baroque et du théorbe. Ses enregistrements de Murcia, Kapsberger et Sanz nous ont fait redécouvrir ces musiques avec leur côté festif, dansant – voire narratif. Dans la grande tradition baroque, Lislevand parsème les pièces jouées d’« improvisations ».

Après une très belle Toccata de Granada suivie d’un Caprice de Chaconne de Corbetta enjoué, nous pouvons entendre avec ravissement une suite de pièces de . Cet Espagnol du début du XVIIIème siècle doit bien être le premier world-musician. Il a séjourné en France et en Belgique et terminera vraisemblablement sa vie au Mexique où l’on découvrit de magnifiques œuvres. Loin d’exploiter les clichés de l’époque, il est sans cesse guidé par des idées novatrices. Ses compositions mettent en évidence les influences qui l’ont façonné : tant espagnole (Fandango) qu’italienne (Tarantelas) et africaine (Zarambeques).

Viennent ensuite deux partitions du maître Robert de Visée dont Les Sylvains, oeuvre magnifique connue de tous les amateurs de guitare. Après nous avoir gratifié d’un jeu extériorisé dans Murcia, Lislevand se fait plus intimiste. L’interprète est en terrain plus délicat ; et même s’il ne nous offre pas la parfaite authenticité du spécialiste qu’est le guitariste baroque Gérard Rebours, il se défend honorablement dans ce style français si particulier. Piccinini puis Kapsberger enchantent le public. Lislevand est particulièrement à l’aise dans ce répertoire italien – tout autant que dans les Canarios de Sanz qui clôturent cette première partie.

Passée cette première heure, nous avons la chance d’entendre un musicien hélas trop peu présent sur scène. L’Argentin Pablo Marquez revendique pourtant un parcours irréprochable : élève du grand Jorge Martinez Zarate au Conservatoire National de Buenos Aires, il remporte à l’âge de vingt ans deux des plus prestigieux concours de guitare : Radio-France à Paris, et Villa-Lobos à Rio de Janeiro – puis, ceux de Genève et Munich.

Son programme sud-américain commence avec les Cinco Piezas d’Astor Piazzolla. Ce dernier est l’un des grans maîtres du tango et a laissé là ses seules créations écrites originellement pour guitare. Mais de quelle facture ! Cinq merveilles, remarquablement servies par Pablo Marquez. Même si l’on peut regretter une nervosité particulièrement prononcée d’un pied droit bruyant : nous n’aurions pas été choqué de voir ce pied non chaussé, et aurions apprécié d’autant plus le jeu habité du guitariste !

Grand compositeur argentin moins connu chez nous, Leguizamon écrit une musique authentique et sensible. Pablo Marquez en a fait des transcriptions redoutables mais dont il ne semble pas souffrir tant son jeu est fluide. C’est particulièrement dans ces passages que le guitariste nous rappelle ses origines argentines, tant la fusion est parfaite entre l’homme, le musicien et l’œuvre.

Pour terminer, la Sonate opus 47 de Ginastera nous a définitivement convaincu que Pablo Marquez était un des plus grands guitaristes de sa génération. Cette oeuvre, composée en 1976 pour le guitariste brésilien Carlos Barbosa-Lima, exploite au maximum les ressources de l’instrument. Un premier mouvement d’une intense gravité précède un scherzo redoutable, que Pablo Marquez restitue de manière endiablée, en respectant les recommandations de l’auteur à la lettre : les grands contrastes de dynamique restent toujours dans le rythme ternaire. Le guitariste semble se jouer des difficultés techniques pourtant peu communes comme les claquements (pizzicato ribattente), les jeux sur le cheviller et le chevalet ; ou encore les glissandi de notes simples ou d’accords.

Le troisième mouvement débute comme le premier par un « canto » non mesuré, où apparaissent de fréquents changements de tempo, de nuances et de timbres – avant un final où les effets de percussions s’enchaînent. Rasgueado et tambora, communément utilisés dans la musique populaire en Argentine, se succèdent à un rythme effréné qui convient parfaitement au fougueux musicien.

Le public ne s’y trompe pas. Pablo Marquez ne peut quitter la salle qu’après deux bis, dont l’originalité réjouit naturellement les amateurs. Après une très belle cancion de Ginastera, survient une minera de Piazzolla ; sur le texte d’un poète argentin où notre guitariste-poète nous révéle une voix des plus chaleureuses.

Nous ne pouvons que vous recommander le dernier disque de Pablo Marquez consacré à Piazzolla. Seul ou avec la complicité de la flûtiste Cécile Daroux (et du guitariste Leonardo Sanchez), il nous permet aujourd’hui de revenir sur ces moments de plaisir pendant lesquels la guitare s’efface devant la musique – spontanéité du concert en moins.

Que cette festivalière initiative soit ici félicitée et encouragée. Rendez-vous est déjà pris pour la deuxième édition qui aura lieu les 12, 13 et 14 novembre 2004.

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