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Laurence Equilbey, chef du choeur Accentus

Elue « personnalité musicale de l’année » en 2000 par le Syndicat de la Critique Dramatique et Musicale, nommée conseiller artistique du Festival de Noirlac, conseiller aux activités vocales pour le Chœur de l’Orchestre de Paris, chef de chœur à l’Opéra de Rouen dans lequel elle est aussi chef lyrique ainsi qu’occasionnellement pour le Festival International d’Aix en Provence, fondatrice du Chœur de Chambre , du Jeune Chœur de Paris, de l’ensemble de solistes Axe 21, du naissant Centre de Formation pour Jeunes Chanteurs au Conservatoire Supérieur de Paris, offre beaucoup de son temps, de sa passion pour faire entrer, avec grâce et noblesse, dans notre France symphonique, l’essentiel du répertoire vocal polyphonique pour chœur de chambre. Récemment encore remportait, aux Grands Prix Radio Classique, le « Prix de la découverte » puis la Victoire de la Musique 2002 dans la catégorie « Meilleur Ensemble de l’Année » alors que Catherine Tasca faisait de un chevalier de l’Ordre National du Mérite. En 2003, enfin, est distinguée par la Presse Musicale Internationale qui lui décerne son Grand Prix Antoine Livio.

ResMusica : Maintenant, on peut dire qu’Accentus, ce n’est plus « la bande de copains ». Votre planning est exigeant, on y voit de nombreux concerts, une renommée exceptionnelle. N’est-ce pas, au fond, un peu dommage ?
 : Disons que la structure s’est vraiment professionnalisée alors arrivent les contraintes, notamment en terme budgétaire. J’ai une équipe qui m’aide beaucoup pour tout cela mais c’est vrai que l’on est toujours dans un rapport de temps…de manque de temps surtout. Une répétition coûte cher et on aborde des programmes de plus en plus difficiles avec des budgets de plus en plus élevés. Maintenant, dans le chœur, on marche peut-être moins à l’affectif, ce qui n’est pas un mal dans un sens ! N’importe qui entre 20 et 30 ans devient vraiment adulte et a une vie de famille, d’autres préoccupations. Les choses évoluent un peu mais, disons que chaque période a ses bons côtés.

R.M. : Et votre Jeune Chœur de Paris, c’est un chœur d’étudiants comme le fut Accentus : comment est-il né ?
L.E. : J’avais, dans le Conservatoire du 16e arrondissement, quelques heures de « chant choral » comme on disait et j’avais toujours envie de créer ce jeune chœur, qui serait une sorte de structure pré-professionnelle, mais pas exclusivement, pour de jeunes musiciens entre 16 et 22 ans. C’est fait, on a donc été en résidence artistique dans le Conservatoire du 16e. Les enseignements artistiques de la Ville de Paris prennent en charge tous les cours de chant, il y a des stages, des master-classes. J’ai un assistant-chef de chœur, Geoffroy Jourdain, et des assistants-chanteurs : Pierre Jeannot, Nicolas Kern, qui sont les leaders et qui préparent aussi les œuvres. Maintenant, nous proposons pour nos jeunes chanteurs, au CNR-Supérieur, rue de Madrid, un véritable centre de formation doté d’enseignements multiples, avec un cursus similaire à un cursus universitaire.

R.M. : Parlons de votre enfance, vous étiez pensionnaire dans un collège à dominante artistique ?
L.E. : Oui, entre 11 et 15 ans, j’ai pu faire là bas beaucoup beaucoup de musique, on pouvait aborder pleins d’instruments très facilement. J’ai donc à la fois chanté dans la maîtrise, touché au piano, fait de la flûte traversière, de la guitare. Enfin, je crois que j’ai presque fait de tous les instruments possibles là bas ! On avait d’excellents professeurs. A l’époque, la discipline était un tout petit peu rigide donc ce n’était pas évident pour une petite fille de se plier à un rythme sévère. Nous étions un peu traitées en groupe à une période de notre vie où parfois nous aurions eu envie d’un traitement plus individuel. La musique était pour moi très importante : je pouvais exprimer des choses que je ne pouvais pas aisément formuler dans la vie quotidienne.

R.M. :Vous dirigez beaucoup mais n’avez-vous pas justement la nostalgie de ne pas être devenue instrumentiste ?
L.E. : Forcément ! J’ai commencé par les instruments, ça marchait très bien mais je me suis décidée pour la direction plutôt vers l’âge de 18 ans. J’ai effectivement le regret de ne pas être devenue interprète directe : soit chanteuse, soit instrumentiste parce qu’évidemment il y a le côté artisanal que j’aime bien, qui est plus développé chez l’instrumentiste ou le chanteur que chez le chef, et le côté : « on interprète soi-même la chose ». Cette formation initiale m’a d’ailleurs appris à ne pas avoir envie, en tant que chef, d’agir en gourou ou en leader spirituel. J’attends d’abord de voir ce que vont donner les interprètes ou plutôt les sensibilités de tous les artistes qui sont sur le plateau. Après, moi, j’essaie de rassembler, d’orienter.

R.M. : Avez-vous des souvenirs précis de votre passage à Vienne ?
L.E. : Mais oui, bien-sûr, plus que précis même ! À Vienne, ce qui a été formidable pour moi, ce fut d’abord d’être à l’étranger parce qu’on s’y sent libre, on pratique une autre langue couramment et on découvre d’autres mentalités. J’ai d’ailleurs rencontré beaucoup d’étudiants qui n’étaient pas musiciens. J’ai travaillé le chant très très sérieusement, j’ai travaillé la direction de chœur, j’ai chanté dans l’Arnold Schoenberg Chor, avec lequel j’ai vécu des expériences musicales fantastiques. Harnoncourt nous dirigeait puis, avec le chœur de la Radio de Vienne, on faisait de tous les répertoires, allant du baroque à la création contemporaine. J’ai surtout vu énormément d’ouvrages, beaucoup de grands chefs travailler, beaucoup d’opéras. C’était vraiment une nourriture extraordinaire pour moi, ça a duré deux années et j’en ai rapporté énormément de sensations musicales. Après cela, le passage aux conseils du chef de chœur à Stockholm s’est fait tout naturellement.

R.M. : Et avant , vous aviez déjà suivi un cursus en classe de direction ?
L.E. : J’avais déjà fait de la direction de chœur à la Sorbonne avec Jacques Grimbert dans le cadre de la préparation à l’agrégation de musique et du chœur de la Sorbonne. Puis, avant de partir à Vienne, j’ai fait cette formation autour de Jean-Sébastien Béreau, à Reims mais j’étais vraiment très jeune, un peu dans mes débuts à la baguette, j’avais 20 ans. Ca a tout de même été une grande découverte : celle de l’orchestre. J’ai commencé avec Ma Mère l’Oye de Ravel. A l’époque, diriger la [Symphonie] Fantastique de Berlioz m’avait paru un peu titanesque. Maintenant peut-être que j’aurais un autre regard…

R.M. : En ce qui concerne votre dévouement à la création vocale contemporaine, je reste très impressionnée par votre disque sur les Requiem(s) de , comment avez-vous travaillé avec le compositeur ?
L.E. : Avec Pascal, c’était un travail en gestation, surtout quand on a fait des créations comme Granum sinapis ou Dona Eis. Lui-même cherchait avec nous, on travaillait sur les couleurs exactes qu’il voulait par rapport à sa notation musicale et on testait les tempi, la balance et toutes sortes d’équilibrages. Quand on est dans la création pure, c’est-à-dire quand on interprète une œuvre qui n’a jamais été créée, la présence du compositeur est formidable.

R.M. : Avec les multiples créations, toutes vos activités pédagogiques et professionnelles, vous avez, par exemple, le temps d’aller écouter un concert ?
L.E. : Ah oui, bien sûr ! En général, je vais écouter mes amis… je viens par exemple pour Alain Planès qui donne un récital de piano, je vais aussi écouter des chœurs parce que j’ai pas mal d’amis qui sont chefs de chœur. J’aime bien écouter la grande symphonie en concert parce qu’en disque, cela ne me séduit pas. Bien sûr, je me rends au concert de musique contemporaine pour voir ce qui se fait, la création. Puis je vais évidemment à l’opéra parce que j’adore ça !

Quelques mots sur la discographie d’ACCENTUS :

Alors que l’album « Transcriptions », immense succès 2003, est sélectionne pour les Grammy Awards 2004 et que celui consacré au Requiem allemand de Brahms dans sa version de Londres (pour deux pianos, solistes et chœur de chambre) sort le mois prochain, proposons un petit échantillon commenté des principales sorties discographiques : Poulenc est le compositeur qui attire le plus clairement la sympathie musicale du Chœur de Chambre Accentus si l’on en croit la récurrence de ses apparitions au catalogue de l’ensemble. Poulenc côtoie d’abord Ravel en 1994 pour Arion (PV 794042) ; en 1997, le chœur enregistre ses œuvres sacrées (Accord 464.289.2) et en 2001, ses partitions profanes (chez Naïve V 4883). De plus, en novembre 2000, les chanteurs d’Accentus partaient pour la première fois Outre-Atlantique, offrir Figure Humaine, l’œuvre vocale de Poulenc la plus redoutable mais qu’il affectionnait le plus. Dans cette cantate, toute la poésie des rythmes musicaux de Poulenc entre au service de l’Espérance, celle de la libération de la France occupée, déjà superbement chantée par la plume passionnée d’Eluard. Eluard, qui confia au compositeur : « Francis, je ne m’écoutais pas, Francis, je te dois de m’entendre », sans doute ému par la mise en musique de Poulenc. Le chœur Accentus s’étend ici à quarante et une voix pour créer le double chœur requis. Le disque met en valeur l’impressionnante technique des chanteurs – par exemple, l’excellent pupitre de sopranos dans Ce jour m’étonne et la nuit me fait peur – mais aussi celle des solistes comme Violaine Lucas dans Tous les printemps du monde.

– Chœurs profanes 7 chansons – Soir de neige etc. Maurice Ravel / Francis Poulenc Collection Pierre Vérany / Arion. Arion PV 794042.

Œuvres sacrées de Poulenc : Messe en sol, Litanies à la Vierge Noire, Motets etc. Accord Musidisc 464 289-2.

– Figure Humaine, Sept chansons, un soir de neige. Francis Poulenc. Naïve V 4883.

– Motets, Psaumes, Hora est. Felix Mendelssohn, orgue : Denis Comtet. Accord Musidisc 465 347-2.

Un disque romantique enregistré du 27 au 30 décembre 1997 à la Chapelle de l’Institution Sainte Geneviève à Versailles dans lequel on redécouvre les ferventes pages de Mendelssohn. Psaumes, prières (pour chœur mixte et solistes) riches d’homogénéité. Une belle démonstration de placements de finales et de dosage des respirations pour les techniciens, un enregistrement captivant pour tous.

– Requiem[s] de avec l’ensemble Ars Nova. Naïve MO 782 116.

Revenons sur la sortie très remarquée des Requiem(s) de Dusapin au disque, il y a quelques années. Magnifiquement captées dans la grande salle de l’Arsenal par une brillante équipe d’ingénieurs du son, ces œuvres vocales résonnent toujours mystérieusement. Il y a de l’impénétrable dans ce disque : du timbre des voix d’Accentus à l’écriture des parties instrumentales, en passant par les saisissantes mutations du son tous pupitres confondus… Les textes de l’illuminé Maître Eckhart inspire à Dusapin, attiré par les polyphonistes du Moyen Age, des grandes phrases aux mélismes attachants. Dans Granum Sinapis, partition composée de huit pièces pour chœur mixte a cappella, l’articulation parfaite des chanteurs, les belles nuances mezzo piano qui grimpent hâtivement jusqu’au triple forte ou encore le céleste timbre de la soliste Kaoli Isshiki, montrent à quel degré d’excellence, technique et musicale, est arrivé notre meilleur chœur français. A l’intérieur de ces requiems-là, rien n’est facile d’exécution. Il faut être tour à tour terrifiant, angoissé, méditatif. Pour cela, il faut chanter voix ouverte, voix fermée, chuchoter, scander violemment, souffler et soupirer. On comprend alors combien Laurence Equilbey et ses chanteurs doivent être engagés physiquement pour presser l’œuvre, en extraire ces substances sonores senza vibrato, ces sons expirés sourdement. Dona Eis fait intervenir sept instrumentistes à vent de l’ensemble Ars Nova, ajoutés au chœur. L’œuvre est plus effrayante, les cuivres menacent à coups de sforzando, le chœur triomphe vaillamment des flux de forces des sons, oscillant entre tensions extrêmes et baisses de pression. De mener à bien la traversée des Requiem(s) exige une énergie stupéfiante, une extrême concentration de la part de Laurence Equilbey, dans le rôle délicat de la vigie. Les écueils de l’intonation, de l’ennui, de l’effet superficiel sont largement évités. Les litanies incantatoires de ces requiems gardent rigoureusement le cap sur l’enchantement. On le sait, Laurence Equilbey abhorre l’artifice, le surfait. Ses chanteurs sont de même facture et Pascal Dusapin a beaucoup travaillé ses phrases. Les musiciens d’Ars Nova, sans doute très clairement dirigés, n’ont aucun mal à être ténébreux. N’attendez pas meilleure interprétation : cela ne se peut.

Suomi | Finland. Oeuvres de Jean Sibelius, Rautavaara, Mäntyjärvi & Kuula, Naïve, V 4924.

Déjà invité pour l’album « Skandinavien », Eric Ericson, l’ami Accentus et maître de l’a cappella toutes nations confondues, fait chanter cette fois-ci des œuvres en provenance de la Finlande aux musiciens de Laurence Equilbey. Avec un esprit typiquement nordique, il aborde les chansons doucement lyriques, populaires ou pastorales de Sibelius avec la même rigueur que les textes nettement moins primesautiers des trois autres compositeurs au programme du disque. Le son fascine toujours autant, plus vibré que celui que sollicite habituellement la disciple Laurence Equilbey, qui joue aussi un peu moins sur les intensités sonores que son maître du Nord.

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