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IIe Festival International de Guitare de Paris

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Salle Cortot. 19-XI-2004. Scarlatti : Sonates K27 et 262. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Ciaccona extraite de la Partita n°2 pour violon seul BWV 1004. Joaquim Rodrigo (1901-1999) : Junto al Generalife, Bajando de la meseta, En tierra de Jerez extraits de Por los campos de España. Isaac Albeniz (1860-1909) : Mallorca, Sevilla. Gérard Abiton, guitare à 6 et 8 cordes. John Dowland (1563-1626) : A Dream, Mrs. White’s Nothing, Semper Dowland Semper Dolens, The most Sacred Queen Elizabeth her Gaillard, Fortune my Fœ, The right Honorable Robert Earl of Essex his Gaillard, The right Honorable the Lady Clifton’s Spirit, Pavin la Mia Barbara, Lady Hunsdon’s Almain, Lachrimae Pavin, Fantaisie. Hopkinson Smith, luth à 8 chœurs.

Vous avez dit guitare ?

Cette seconde édition du Festival International de Guitare de Paris conserve le principe des « doubles concerts » avec chaque fois deux artistes ou formations. Les qualités de pédagogue de Gérard Abiton sont reconnues et ses enregistrements méritent le respect, mais il se fait malheureusement trop rare en concert. Remercions donc toute l’équipe de « Vous avez dit Guitare » pour ce festival dont l’un des objectifs est de nous permettre d’entendre les talents discrets qui méritent pourtant toute notre attention. Et nous ne fûmes pas déçus. Deux sonates de Scarlatti pour ouvrir avec légèreté cette première soirée. Vint ensuite un monument. Véritable carte de visite des guitaristes s’il en est, la Chaconne de la Partita n°2 de Bach est une pièce aussi redoutable pour son instrument originel — le violon — que pour tout autre pour lequel elle est transcrite. Non content de la mettre à son répertoire, c’est dans sa propre transcription pour guitare à 8 cordes que Gérard Abiton nous en offre une lecture particulièrement « guitaristique » mais au combien riche, dense et noble. Une version très polyphonique et audacieuse qui a laissé béa d’admiration et de plaisir un public captivé.

Gérard Abiton a enregistré le cycle Por los campos de España de Joaquim Rodrigo (édité chez Mandala) dont En los trigales est probablement la pièce la plus connue, mais il a préféré nous interpréter trois mouvements délaissés pourtant représentatifs de l’écriture du maître espagnol. Pour finir, deux grands classiques d’Isaac Albeniz : la très belle et mélodieuse barcarolle Mallorca et la sévillane Sevilla, toutes deux transcrites par l’interprète. Une pièce populaire transcrite du répertoire portugais en bis mit fin à cette prestation remarquable qui marquera, soyons en sûr, tous les jeunes guitaristes présents dans la salle.

Gérard Abiton et ses guitares « contemporaines » laissèrent la place, après l’entracte, à Hopkinson Smith et son luth renaissance. L’idée d’allier dans une même soirée instruments moderne et ancien permet à des amateurs de l’un de découvrir ou redécouvrir l’autre. Cette ouverture pédagogique ne peut qu’être encouragée et espérons que si, un jour, ce festival s’ouvre aux musiques populaires comme le laisse entendre le petit mot ouvrant le programme, ce sera selon le même schéma afin de rompre les barrières diverses et variées qui existent parfois entre les styles et instruments.

Dès les premières notes, un constat : la salle Cortot ne se prête pas au luth renaissance, instrument intimiste par excellence. Il fallut les premières pièces pour s’habituer à la trop discrète sonorité de l’instrument.

Depuis plus d’un an maintenant, Hopkinson Smith se consacre à un répertoire qu’il n’avait pas encore abordé : la renaissance anglaise. C’est avec , probablement le plus grand représentant de la musique élisabéthaine pour luth, qu’il trace cette route. Avouons que pour la première fois le Maître des cordes pincées anciennes à mains ne nous a pas convaincu. Le jeu est clair, la technique irréprochable mais l’interprétation a paru manqué de cette frivolité si propre à la musique de Dowland. Ce côté enjoué tout en étant réservé n’a pas passé la barrière du jeu profond et contemplatif du luthiste.

Mêlant les pièces connues et moins connues de Dowland le programme a toutefois permis au public de plonger dans le monde magique de cette Angleterre en pleine mutation. Hopkinson Smith en se livrant à quelques petites anecdotes parfois croustillantes tint son auditoire en haleine durant presque une heure avant de clôturer sa prestation par deux pièces bien connues des guitaristes, Lachrimae Pavin et Fantaisie, qui pouvaient ainsi les redécouvrir dans leur version originelle. En bis, une pièce de son superbe enregistrement du manuscrit de Pierre Atteignant (sorti chez Naïve), Haulberroys mis fin avec gaîté à cette première soirée.

Cette seconde soirée s’ouvre avec le Duo Spinosi que nous avons toujours plaisir à entendre. Rappelons que Josiane Rabemananjara et Philippe Spinosi étaient présents pour fêter les 5 ans de Resmusica au salon Musicora en mai dernier. Une fois de plus le duo se montre à la hauteur de leurs prédécesseurs Presti-Lagoya ce qui n’est pas peu dire. Le programme de cette soirée est entièrement consacré au compositeur méconnu Antoine de Lhoyer que le duo Spinosi a sorti des oubliettes dans lesquelles ce contemporain de Sor et Giuliani avait sombré.

Une musique particulièrement intéressante, riche tant sur le plan technique que musical permettant ainsi à nos deux guitaristes de faire montre une fois de plus de leur parfaite maîtrise de leur instrument et de leur grande connaissance de cette esthétique. Ouvrant le concert par le duo n°2 opus 31 qui débute par un allegro plein d’ardeur suivi d’un menuet dansant, le duo sait aussi se faire intime et mélancolique dans l’adagio. Le duo n° 1 qui suit nous semble le moins intéressant même si, de ci de là, on devine déjà la qualité musicale des suivants.

Philippe Spinosi nous avoue que leur préférence va au duo n°3 et reconnaissons que nous le comprenons. De belle facture, cette « sonate » en trois mouvements a été particulièrement bien servie, les deux guitaristes se jouant des difficultés techniques pour laisser place à une très belle musicalité. On sent les deux guitaristes habités par cette musique qu’ils maîtrisent parfaitement et dont ils se sont fait les dignes avocats (Ils lui ont d’ailleurs consacré un enregistrement chez Naïve-Opus111 où l’on peut entendre, outre ces trois duos, le concerto pour guitare et cordes opus 16). Notons qu’une fois de plus, ils jouaient sur des guitares romantiques à la très belle sonorité issues des Maîtres luthiers du XIXème Lacote et Coffe-Goguette. Le duo Spinosi ne pu quitter la scène sans nous offrir une pièce de Rameau en bis.

Stephan Schmidt était attendu avec impatience car ses enregistrements nous présentent un guitariste exceptionnel dont la présence sur les scènes françaises est particulièrement rare. L’enregistrement de l’œuvre de luth de Bach qu’il a publié chez Naïve est, à notre avis, une des plus belle lecture à la guitare de ce monument, sans parler de son intégrale Ohana chez Astrée. C’est avec la suite BWV 1006a et sa guitare à 10 cordes que Stephan Schmidt commença sa prestation et nous ne fûmes pas déçus. Une sonorité magnifique, un touché clair et précis, une musicalité exemplaire.

Le guitariste d’origine allemande est aussi un ambassadeur de la musique du XXème siècle et se fait un devoir de la jouer en concert tant au disque. Œuvre longue, d’une technique ardue, la Sequenza XI de se veut par son discours libre et peu structuré une forme d’hommage à la littérature pour cet instrument. Le compositeur joue en usant des collages musicaux qui lui sont habituels, ou se juxtaposent des références allant de la vihuela médiévale aux riffs de la guitare rock. Vint ensuite une courte pièce pour guitare à 10 cordes de Sehan Gionsco, particulièrement colorée, utilisant des désaccords, des harmoniques artificielles, des frottements de mains sur les cordes, bref une composition qui semble être une peinture pleine de délicatesse.

Pour finir trois pièces extraites de la Suite Espagnole opus 47 pour piano d’Albeniz. La très belle Granada précède la redoutable Cataluña, pièce dans laquelle on se demande toujours s’il n’y a pas deux guitaristes. Stephan Schmidt ayant choisi de clore cette partie Albeniz par la Sevilla permit ainsi aux auditeurs présents la veille où Gérard Abiton l’interpréta aussi de constater que deux transcriptions différentes de la même œuvre pouvaient offrir le même plaisir.

En bis, le très beau 3ème mouvement de la sonate de Turina mis fin à une prestation remarquable que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Dernière soirée de ce festival et après deux concerts où nous nous sommes régalés, même si parfois un sentiment de frustration a pointé son nez, voilà enfin LA révélation. est un jeune guitariste au curriculum vitae déjà bien chargé avec à son palmarès le concours « René Bartoli » durant ses études aux côtés de Laurent Blanquart, les concours internationaux « Forêt d’Orléans », de Carpentras, « Printemps de la guitare » et d’Antony, lauréat du concours «  » et de celui de Chain (Pologne). Sachez qu’il est passé entre les mains avisées de Gérard Abiton et Pablo Marquez sans citer les noms des prestigieux maîtres dont il a suivi les master-classes. Bref, c’était déjà prometteur sur le papier mais dès le chôro Odeon de Nazareth c’est tout simplement devenu magique.

Les deux pièces de Gismonti nous ont montré que connaissait parfaitement la musique brésilienne, objet de son programme tant dans les rythmes dansant que dans la nostalgie propre à cette musique.

La petite suite Aquarelle de Sergio Assad a pu, une fois de plus, démontrer les qualités de compositeur du guitariste qui forme, avec son frère Odaïr, l’un des duos les plus marquants de ces 25 dernières années. Les trois mouvements passent aisément de la musique populaire aux musiques « classique » et « contemporaine ». Une belle leçon de métissage.

Pour finir, une pièce très contemporaine d’Arthur Kampela qui tente, d’après son interprète, de trouver une autre utilisation de la guitare même si nous pensons qu’il n’y a là rien de bien nouveau si ce n’est un large développement des effets percussifs entre des spirales chromatiques qui n’étaient pas sans nous faire penser à La Espiral Eterna du grand Leo Brouwer.

L’ovation fut à la hauteur de la prestation, le public enthousiaste ne voulait pas laisser Rémi Jousselme quitter la salle malgré le superbe Farewell de Sergio Assad et le Rafaga de Turina en rappel. Un talent exceptionnel s’est fait connaître du public parisien et soyons sûrs qu’il ne s’agit que d’un début. Nous attendons avec impatience un enregistrement de grande diffusion qui fera certainement date.

Après ces émotions et le programme plein d’énergie de Rémi Jousselme, Roberto Aussel n’avait pas la tâche facile d’autant que les pièces choisies, d’une facture beaucoup plus classique pour commencer, nous ramenaient cinq siècles en arrière. Un choc ! Ajoutons que le Maître argentin que apprécié et admiré de tous n’avait pas l’air très en forme. Un rhume digne de ce nom semblait sérieusement le gêner. Soyons sincères, que ce soit les variations de Mudarra ou la suite de Zamboni, impossible d’entrer dans le monde musical du guitariste. Ces pièces peu connues n’ont pas retenu notre attention. Malheureusement, les sonates de Scarlatti paraissaient bien sèches et les Tres apuntes de Brouwer froids. Quant aux magnifiques pièces de Piazzolla, pourtant dédiées à Roberto Aussel, nous avons une préférence pour l’enregistrement que le guitariste a réalisé chez Mandala où le jeu est plus chaud, plus intime. L’assistance ne s’y est pas trompée, l’enthousiasme n’était plus là. Avions-nous du mal après la première partie de ce concert si différente, plus enjouée ? Roberto Aussel était-il vraiment malade ce qui pourrait expliquer bien des choses ? Quoiqu’il en soit et même si sa prestation n’a pas su être convaincante, nous n’oublions pas tous les plaisirs qu’il nous a apportés en d’autres occasions. Serait-ce le respect dû au grand Maître qu’il est et restera ou le désappointement de ses admirateurs qui le fit rappeler par deux fois ? Toujours est-il que Roberto Aussel trouva les forces nécessaires pour jouer deux pièces de Atahualpa Yupanqui avec tout le talent qui lui est connu. Ces quelques minutes de rappel ont effacé la frustration de cette exécution au départ peu réussie.

Ainsi se termina cette seconde édition du Festival International de Guitare de Paris qui redonne à Paris la place laissée vacante en 1996 lors de l’abandon du Concours International de Guitare de Radio France. Remercions et félicitons Tania Chagnot et toute l’équipe de l’association « Vous avez dit Guitare » pour ces trois jours de bonheur. Ce festival est une réussite que nous devons à la passion et à l’acharnement de ses organisateurs. Merci et à l’année prochaine !

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