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Sonia Wieder-Atherton et Laurent Cabasso, chambristissimo

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Dijon. Grand-Théâtre. 22-II-2005. Ferenc Liszt (1811-1886) : La lugubre Gondole ; Gabriel Fauré (1845-1924) : Sonate n° 2 en sol mineur opus 117 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Deux mélodies hébraïques ; Chants Traditionnels Juifs : Prière (arrangement de Jean-François Zygel) ; Chant Hassidique et Chanson (arrangements de Sonia Wieder-Atherton). Serge Rachmaninov (1873-1943) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur opus 19. Sonia Wieder-Atherton, violoncelle ; Laurent Cabasso, piano.

Les deux personnalités qui occupent la scène ce soir sont bien connues des mélomanes et se connaissent elles-mêmes mutuellement pour s’être souvent rencontrées, en duo comme en d’autres formations de chambre. Leurs C. V. respectifs sont impressionnants : , figure quasi emblématique du violoncelle, ex lauréate du concours Rostropovitch, a joué en soliste avec de grands orchestres européens et mondiaux ; invitée régulière de grands festivals internationaux, elle est aussi dédicataire de nombreuses œuvres contemporaines. Son partenaire , lauréat de grands concours internationaux (dont Zurich, en 1982, Tokyo, en 1983) partage sa carrière entre récitals, musique de chambre, concertos et enseignement. Son jeu, d’une grande clarté, souvent très intériorisé mais au seul service de la musique et toujours à l’écoute – exemplaire – du (des) partenaire(s) fait de lui un pianiste particulièrement recherché et apprécié en formation de chambre. Preuve nous est donnée ce soir que l’entente entre les deux artistes est d’une absolue perfection. Jamais l’auditeur n’éprouvera le moindre sentiment de compétition entre les deux instruments : ils demeurent en phase, de bout en bout, et magnifiquement.

La version violoncelle/piano de La lugubre Gondole (Ferenc Liszt) qui ouvre le programme, ajoute à la première version pour piano seul, le pouvoir émotionnel d’une voix : celle, désolée, spécifiquement funèbre d’un violoncelle touché par le deuil. Le « Gondollied » cher aux romantiques se fait ici sombre barcarolle, qui jette sur la lagune quelque voile noir…(prémonitoire, peut-être, de la mort d’un certain Richard Wagner en cette Venise hivernale de 1883?). Toujours est-il que loin, très loin d’un Liszt brillant et charmeur, cette gondole-là étreint l’auditeur dans son lent cheminement que traduit le discours désenchanté du violoncelle et un piano qui sonne comme un glas.

Les Chants traditionnels juifs, mêlant mélodies populaires, chants liturgiques et musiques hébraïques anciennes ont assuré le succès « grand public » de  ; et quand s’élèvent successivement : Prière (sur un arrangement de ), Chant Hassidique et cette Chanson (arrangements de S. Wieder-Atherton) sur un accompagnement léger, presque effacé du piano, le violoncelle (un splendide Matteo Goffriller) emplit l’espace – et nos cœurs – de sa plainte, de sa déchirante nostalgie traversée parfois de fugaces sourires et élans dansants. Plus poignant encore se fera ce violoncelle dans les deux mélodies hébraïques de Maurice Ravel, et tout particulièrement ce Kaddish bouleversant.

La sonate opus 17 en sol mineur de Fauré (1922) est jouée dans le climat de sérénité souriante propre à la partition (pour ce qui est des deux Allegro encadrant l’Andante central). Dans le mouvement lent, le violoncelle, dans le même esprit que la célèbre Elégie, souligne la méditation désolée de ce Chant funéraire dont c’est là une transcription ; et le piano de s’applique, par touches légères (c’est bien le mot) et intériorisées à valoriser le chant sospirando dispensé par sa partenaire.

C’est cependant la sonate de Rachmaninov opus 19, elle aussi en sol mineur (1901) qui révélera au mieux les qualités des interprètes. Chaque instrument recevant, en alternance, l’initiative du discours, le piano comme le violoncelle déploieront tour à tour virtuosité (déjà bien entrevue dans Fauré), expressivité, art du cantabile. L’œuvre, dense et « corsée », appelant par contrastes panache et retenue, donne aux deux interprètes l’occasion de briller, chacun dans son registre. Et même si, dans l’ensemble, le piano semble ici quelque peu favorisé, le violoncelle n’est cependant pas en reste et les deux interprètes échangent dans l’Allegro scherzando, par exemple (superbe second mouvement), un dialogue de toute beauté. Le jeu (de grande maîtrise technique), inspiré et constamment expressif de nos musiciens fera l’unanimité d’une salle conquise et comblée, d’autant qu’au cinquième rappel, elle aura droit, en bis, à l’émouvante Litanei de (transcrit pour violoncelle et piano) : « Ruh’n in Frieden alle Seelen », sur le poème de G. Jacobi : que toutes les âmes [des défunts] reposent en paix…. Quand le violoncelle de Sonia Wieder-Atherton fait surgir ainsi de fond de notre mémoire la voix – merveilleuse – d’Elisabeth Schumann, alors oui, défunts en sursis que nous sommes, c’est l’âme en paix et sous le charme que nous pouvons quitter les lieux…

Crédit photographique : © DR

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