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Emmanuel Chabrier à Lyon : le roi s’amuse…

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opera National. 06-III-2005. Emmanuel Chabrier (1841-1894) : le Roi malgré lui, opéra-comique en trois actes sur un livret de Paul Burani, Armand Sylvestre, Emile de Najac et Jean Richepin, nouvelle version d’Agathe Mélinand. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Décors : Bernard Legoux. Lumières : Joël Adam. Collaborateur artistique : Lionel Hoche. Avec : Nicolas Rivenq, Henri de Valois, roi de Pologne ; Magali Léger, Minka ; Laurent Naouri, le duc de Fritelli ; Maryline Fallot, Alexina, duchesse de Fritelli ; Yann Beuron, le comte de Nangis ; Franck Leguérinel, Laski, grand palatin ; Didier Roussel, Basile/Liancourt ; Brian Bruce, Elbeuf ; Paolo Stupenengo, Maugiron ; Charles Saillofest, le comte de Caylus ; Bertrand Chuberre, le marquis de Villequier ; Jacques Gomez, un soldat ; Bruno Andrieux, Olivier Sferlazza, Jean-Benoit Terral, rôle parlés. Chœur de l’Opéra National de Lyon (chef de chœur : Allan Woodbridge) et orchestre de l’Opéra National de Lyon, direction : Evelino Pido.

Le rideau s’ouvre sur une scène quasiment nue. Les personnages, en costume de ville, apparaissent tour à tour, stupéfaits. Visiblement, ils ont oublié que c’était le jour de la représentation. Trois appariteurs en blouse grise vont s’affairer et s’employer à mettre tout ce petit monde en place, apportant accessoires et costumes, faisant entrer et sortir les choristes, indiquant les gestes à faire aux protagonistes. On s’inquiète, aurait-il décidé de nous raconter une autre histoire que celle du Roi malgré lui, plus proche de Convenienze ed inconvenienze teatrali de Donizetti que de la pièce de Burani ? Fort heureusement, les choses se calment vite, dès l’entrée de Minka, les trois appariteurs, mi-mousquetaires, mi anges-gardiens, ne servent plus que de fil conducteur, truffant le spectacle de gags et d’effets comiques, parfois même légèrement envahissants. Finalement, c’est bien à une représentation du Roi malgré lui à laquelle on assiste.

Chabrier aurait-il apprécié une telle façon de détourner légèrement ce spectacle ? Oui, sans doute. Rappelons que la pièce d’Ancelot, adapté en livret par Paul Burani et Armand Sylvestre, aidés ensuite d’Emile de Najac, puis de Jean Richepin, remanié par la suite par Albert Carré, et de nos jours par (qui a fait de louables efforts pour rendre l’intrigue compréhensible) est un enfant difforme d’avoir eu trop de pères, boiteux et tombant souvent à plat. « Trop de portes, d’oratoires où l’on entre et d’où on sort, des gens qui arrivent quand ils devraient s’en aller ou qui partent quand ils devraient rester » écrivit Vincent d’Indy, ami intime de Chabrier. Alors, pourquoi ne pas agrémenter ce texte conçu à la base pour être drôle et pétillant, d’une mise en scène décalée, vive et spirituelle ? Pour une fois, ne boudons pas notre plaisir, d’autant plus que les trouvailles de ont pour but principal de mettre en lumière les conventions et les poncifs de l’opéra en s’en moquant avec affection, comme on plaisante les manies d’un vieil ami très aimé. On rit, beaucoup, et de bon cœur.

Chabrier, grand pourfendeur d’idées reçues, ennemi de « la musique que c’est pas la peine » a composé une partition à la fois sublime et exceptionnellement difficile, que ce soit au plan rythmique ou au plan harmonique, et c’est miracle d’entendre malgré cela la légèreté et la transparence de l’orchestre de l’Opéra de Lyon sous la direction du maestro Evelino Pido. Emettons toutefois une réserve quant aux coupures : La splendide ouverture symphonique de la fête polonaise et une ariette de Nangis sont portées disparues. Encore une fois, on fait subir à un musicien français un traitement qu’on rougirait d’appliquer à Mozart ou Wagner, et c’est bien dommage. Les chœurs sont dotés d’une partie tout aussi difficile, et il est impressionnant de voir comment ils se déplacent, dansent, défilent, montent et descendent sans quasiment aucun décalage.

Les difficultés rythmiques et harmoniques des parties de solistes sont identiques, avec le handicap supplémentaire d’une tessiture difficile (Chabrier n’était pas un spécialiste de la voix). Distribution exclusivement française de chanteurs ayant tous le physique parfait de leurs rôles, excellents acteurs de surcroît, d’autant plus que cet opéra-comique comporte de nombreuses scènes parlées, fort bien jouées, et que la direction d’acteurs est très remuante ! On a lu ici et là sous la plume de nos confrères de la presse écrite des réserves concernant leur diction. Cela est vrai pour Marilyne Fallot et partiellement pour quand elle s’aventure dans le médium, mais globalement on comprend ce qui est dit sans avoir recours au surtitrage (test ultime !)

est une Minka de charme qui ne ravit pas que le cœur du bellâtre Nangis, excellent et drôle , mais également celui des spectateurs. Alexina est un rôle crucifiant, dont Marilyne Fallot se tire avec tous les honneurs, même si on la sent parfois à la limite de ses moyens. , qui semble de plus en plus se tourner vers des emplois comiques, se régale visiblement à incarner le peureux Fritelli, cocu de l’histoire. Bon palatin Laski de , personnage sacrifié du livret. Reste le rôle-titre, interprété par un de belle prestance, qui semble toutefois moins impliqué que ses partenaires.

Mais ces légères réserves ne sont que des remarques de pisse-froid, car l’important est ailleurs. Voici un théâtre qui tire de l’oubli une œuvre splendide et plus que rarement montée, n’ayant jamais obtenu de succès même du vivant du compositeur, malgré sa musique d’une beauté et d’un raffinement inouïs ; Voici un théâtre qui ose penser que le nec plus ultra de l’audace n’est pas, même s’il en donne par ailleurs, de proposer du Janacek, en passe de devenir l’auteur le plus convenu de toute maison d’opéra soucieuse de monter en épingle son originalité, mais propose une œuvre réellement inhabituelle et totalement passionnante. Là réside la grande réussite de l’Opéra de Lyon, à qui l’on pourrait d’ores et déjà décerner la palme du meilleur spectacle de la saison pour ce Roi malgré lui.

© Gérard Amsellem

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