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Joseph Jongen, un grand musicien belge magnifiquement réhabilité

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Joseph Jongen (1873-1953) : L’intégrale de l’œuvre pour piano solo et piano à quatre mains. Diane Andersen & André De Groote, piano. 5 CD Pavane. 2 CD réf. ADW 7475/6 (Volume 1), 3 CD réf. ADW 7477/9 (Volume 2). DDD. Enregistré de 2001 à 2005. Notices bilingues (français-anglais) excellentes avec de multiples photos dans le volume 2. Durée : 70’31’’et 76’58’’(Volume 1), 66’43’’, 69’53’’et 76’52’’(Volume 2)

 

Les Clefs Resmusica

2003 a marqué le double anniversaire de la naissance (130 ans) et de la mort (50 ans) du compositeur liégeois (1873 – 1953). L’occasion était donc belle et rêvée d’enfin rappeler au public mélomane quel musicien attachant et sincère il fut. Car il faut bien le dire, le disque ne lui a accordé que sporadiquement ses faveurs, et depuis pas mal d’années une certaine « intelligentsia » avant-gardiste snob, prétentieuse mais au demeurant peu créatrice d’œuvres de réelle valeur artistique, l’avait même scandaleusement boycotté (le cas n’est pas unique et s’applique également à un autre superbe musicien liégeois, Jean Rogister). Cette mode néfaste passée, il était plus que temps que le CD lui accordât la place qui lui revient et qu’il n’aurait jamais du quitter.

Il fut un musicien à la carrière exemplaire. Élève puis professeur au Conservatoire Royal de Musique de Liège, sa ville natale, il occupa les plus hautes fonctions musicales en Belgique et sut glaner divers prix très convoités : celui de l’Académie Royale de Belgique en 1894 dont il devint membre par la suite, ainsi que le grand prix de Rome en 1897 qui lui permettra de voyager pendant quatre ans en Allemagne, en France et en Italie. La première guerre mondiale le conduit à Londres où il fonde un quatuor avec notamment Désiré Defauw (qui deviendra un chef d’orchestre aussi célébré aux U. S. A. qu’en Belgique) et Lionel Tertis. Il donne également de nombreux récitals d’orgue, instrument pour lequel il composera son œuvre la plus célèbre et la plus enregistrée, la Symphonie concertante pour orgue et orchestre (1926). Professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles en 1920, puis directeur de cet établissement jusqu’en 1939, il fera connaître en Belgique les grandes œuvres de son temps (notamment celles d’Arthur Honegger) en qualité de directeur des « Concerts Spirituels ». L’éminent musicologue belge Marcel Doisy ne pouvait mieux le caractériser que par ces mots : « Par nature, était un compositeur heureux et spontané, mais son apparente facilité de composition était le fruit d’une maîtrise exceptionnelle de ses moyens. Son écriture n’est pas exempte d’audaces, mais elles demeurent toujours discrètes. À l’écouter, on a constamment l’impression d’un art infaillible et il est piquant qu’un critique lui ait reproché un jour de « ne jamais rien rater »! Mais cette sûreté de métier, cette aisance harmonique et cette maîtrise polyphonique sont toujours mises au service d’une sensibilité aristocratique qui les métamorphose en expression lyrique ».

Dans les moments de loisirs que lui laissaient ses fonctions, Jongen composa quantité de pièces pour piano dont ces deux volumes de l’intégrale nous offrent une opportunité incomparable d’appréciation. L’éditeur belge Pavane publia le premier volume (2 CD) en 2003 lors de l’année Jongen, et le second volume (3 CD) vient de sortir en 2005. Que connaissions-nous déjà du programme de cette importante intégrale, qui concerne à la fois l’œuvre pour piano solo et pour piano à quatre mains? Peu de chose en vérité. Hormis Soleil à midi et l’une ou l’autre Étude de concert (que notamment certain excellent professeur de piano au Conservatoire Royal de Liège confiait encore il y a peu aux doigts agiles de ses élèves, et que bien sûr l’interprète incomparable des enregistrements qui nous occupent a très certainement transmis à ses élèves, en tant que professeur à celui de Mons), peu d’interprètes abordent le répertoire pianistique de Joseph Jongen, et c’est bien dommage, car il abonde en pages attachantes et mieux que bien construites. D’anciens microsillons, notamment de Philippe De Clerck (Alpha), Marcelle Mercenier (Musique en Wallonie) et Cécile Müller (Pavane), et plus récemment, en 1992, un magnifique CD américain de Gary Stegall (Klavier Records, K 11032) furent certes autant de tentatives aussi courageuses que bien sympathiques de révéler au mélomane une part plus importante de ce répertoire, mais aucune ne peut prétendre se mesurer à l’ampleur de la tâche et à l’interprétation exhaustive de . Cette admirable artiste, qui a notamment initié la réhabilitation du compositeur belge Adolphe Biarent, fut la seule à enregistrer l’œuvre intégral pour piano solo et avec orchestre de Gabriel Pierné (EMI), et tous les mélomanes dignes de ce nom n’oublieront jamais son interprétation désormais légendaire des œuvres pour piano et violon de Béla Bartók avec André Gertler (Supraphon). Passionnée par la musique de Joseph Jongen, elle était l’interprète toute désignée pour mener à bien cette entreprise aussi ample que périlleuse.

Le premier volume comprend, dans l’ordre chronologique, les Deux pièces, op. 33 (1908) très contrastées : autant Clair de lune baigne dans l’impressionnisme, autant Soleil à midi éclabousse l’auditeur de lumière, de joie de vivre et de bonne santé ardennaise ; les Deux rondes wallonnes, op. 40 (1912) ne sont pas moins différenciées – et si elles sont mieux connues à l’orchestre, avec , le piano atteint des dimensions orchestrales! – le Crépuscule au lac Ogwen, op. 52 (1916) composé en Angleterre, révèle un climat impressionniste marqué ; la Suite pour piano en forme de sonate, op. 60 (1918) est une œuvre d’envergure qui n’a de la suite que les sous-titres évocateurs (La neige sur les Fagnes), mais pour le reste tout de la sonate (Sonatine, Menuet dansé et Rondeau final) ; la délicieuse Petite suite pour piano, op. 75 (1924) est vraiment l’un des joyaux du premier coffret, et ses cinq tableaux évoquent à merveille le monde candide de l’enfance ; la Sonatine pour piano, op. 88 (1929) (dédiée à Christiane, la fille de Jongen) est manifestement influencée par celle de Ravel, mais ne pâlit en rien à côté de son modèle ; les trois Impromptus de 1928 à 1943 sont très probablement un hommage à Fauré que Jongen appréciait tout particulièrement ; enfin les Vingt-quatre petits préludes dans tous les tons, op. 116 (1940/41) constituent autant d’hommages à des compositeurs du passé ou à sa fille Christiane que des miniatures sondant toutes les facettes d’une âme poétique. Ces petits préludes sont également l’un des sommets de cette réalisation hors pair.

Le second coffret n’est pas moins réussi que le premier, et nous offre en prime l’agréable surprise de l’œuvre intégral pour piano à quatre mains de Joseph Jongen, avec en l’occurrence l’admirable pianiste qu’est , 5ème Prix du Concours Musical International Reine Élisabeth de Belgique en 1968. Nous y retrouvons toutes les caractéristiques de l’art de Joseph Jongen : jeunesse, fraîcheur et noblesse que traduisent admirablement sa pureté d’écriture, la précision diaphane et les coloris raffinés de ses textures sonores. À notre sens, les points forts de cette seconde publication sont la Sarabande triste op. 58, rédigée à Londres en août 1918, page vraiment bouleversante portant en elle toute la désolation de cette époque ; les Treize préludes op. 69 (1922) dédiés à Emile Bosquet constituent l’un des sommets de l’œuvre pianistique de Jongen, mais il est vain de les comparer à ceux de Debussy, plus axés sur l’expression de la nature ou de certains événements, même si le compositeur liégeois y a d’ailleurs songé, tant sa personnalité s’y montre totalement affirmée plutôt par l’expression des sentiments de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus profond : Inquiétude… Nostalgique… Pour danser… Tourments… Eau tranquille… Appassionato… Il était une fois… Interlude… Angoisse… Giovinezza… Papillons noirs… Tendresse… et l’admirable Airs de fête… sont des pages vraiment enthousiasmantes que tout pianiste devrait connaître ; enfin les Dix pièces, op. 96 (1932) sont des miniatures un peu dans l’esprit des Vingt-quatre petits préludes dans tous les tons, op. 116 (1940/41) du premier volume : Jongen devait particulièrement y tenir, puisqu’il en réalisa une transcription pour orchestre de chambre en 1942. Nous sommes également très heureux de retrouver ici la merveilleuse Fantaisie sur deux Noëls populaires wallons, op. 24 (1902) dans sa version pour piano à quatre mains, même si elle est plus connue sous sa forme orchestrale (disponible sur Cyprès CYP 1634) : Diane Andersen et y sont extraordinaires de chaleur, de vitalité et de précision, donnant constamment l’impression d’un seul musicien au clavier, au point de nous faire découvrir des traits difficilement perceptibles à l’orchestre.

Par ailleurs, on ne présente plus l’admirable pianiste qu’est Diane Andersen  : une technique parfaite et d’une exceptionnelle souplesse, un toucher d’une étonnante diversité, un phrasé toujours naturel mais d’une admirable richesse de nuances et d’une plasticité sculptant les traits avec une justesse si évidente qu’elle est indiscutable, une fermeté rythmique qu’aucune difficulté ne trouble mais qui n’est jamais rigide, bref un sens musical merveilleusement intuitif servi par des doigts exceptionnels, voilà ce qui vivifie et transfigure la musique de Jongen dont la cause ne pouvait être mieux servie que par cette magnifique interprète. Et l’on ne pouvait rêver de partenaire plus approprié qu’André De Groote : dans les pages pour piano à quatre mains, on a constamment l’impression de n’entendre qu’un seul interprète, et Dieu sait si cette forme de musique de chambre est particulièrement redoutable et périlleuse au niveau de la cohérence sonore. Et à cette occasion, pouvons-nous lui formuler un souhait très cher : celui d’enregistrer le merveilleux concerto pour piano de Jongen, dont il n’existe qu’une version historique certainement très belle mais ancienne – et malheureusement amputée dans son final – d’Eduardo del Pueyo, son dédicataire, chez Musique en Wallonie. La partition en est disponible au CeBeDeM (Centre Belge de Documentation Musicale).

Signalons enfin que la prise de son, d’une présence remarquablement chaleureuse, est absolument digne de la musique et de son interprétation. C’est tout dire.

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