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Décevante production de La Forza del Destino

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Stadttheater. 2-IV-06. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Forza del Destino, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave (version originale de Saint-Pétersbourg 1862). Mise en scène : Vilppu Kiljunen ; décors et costumes : Kimmo Viskari ; lumières : Jacques Battocletti. Avec : Olga Romanko, Donna Leonora di Vargas ; Zoryana Kushpler, Preziosilla ; Anett Rest, Curra ; Antonino Interisano, Don Alvaro ; Vittorio Vitelli, Don Carlo di Vargas ; Mirco Palazzi, Padre Guardiano ; Josef Wagner, Fra Melitone ; Runi Brattaberg, Il Marchese di Calatrava ; James Elliott, Maestro Trabucco ; Jan Pawel Nowacki, Un Alcade/Un Chirurgo. Chœur et Chœur auxiliaire du Stadttheater Bern (chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Maurizio Barbacini.

Vittorio Vitelli (Don Carlo), Zoryana Kushpler (Preziosilla)

Rares sont les productions d’opéra totalement ratées. Même si certains metteurs en scène actuels s’ingénient à charger d’incompréhensibles symboles les intrigues les plus simples aux fins de faire passer le spectateur pour un inculte, du pire des spectacles, il y a toujours quelque chose justifiant qu’on assiste à la représentation. Dans cette production du Stadttheater de Berne, ce quelque chose a pour nom le baryton italien Vittorio Vitelli (Don Carlo di Vargas) et la mezzo ukrainienne Zoryana Kushpler (Preziosilla).

Avant d’en arriver à ces deux phénomènes vocaux, il convient de passer rapidement sur les autres composants de cette production. Parler de mise en scène (Vilppu Kiljunen) quand elle brille par son absence s’avère ardu. Idem pour la direction d’acteurs. Laissés pratiquement à eux-mêmes, constamment face au public, les chanteurs offrent une suite d’arias sans qu’ils ne semblent avoir une quelconque implication dans l’intrigue. Que ce soit dans un duo amoureux ou à l’annonce d’un imminent duel, personne ne se regarde. Tous s’ignorent dans une suite de « regardez-comme-je-chante-bien » du plus désastreux effet. Dans ces conditions, le chant prend le pas sur le théâtre. Et à cet exercice critique inévitable, (Donna ) paie cher ses insuffisances vocales. A incarner le misérabilisme de sa condition de femme traquée par son frère et abandonnée par son amant, elle surjoue son rôle dans une série de gestes aussi démesurés qu’inutiles. Vocalement totalement fabriquée, manquant de nuances, la soprano « triche » pour donner des couleurs à une voix sans unité. Avec un physique ingrat accentué par une perruque ridicule, le ténor Antonino Interisano (Don Alvaro) lance des aigus sans justesse soulignant encore le malaise qui entoure un rôle qu’il ne peut rendre crédible. Entre (Padre Guardiano) et Josef Wagner (Fra Melitone) règne une complicité de caste qui pourrait être dans l’esprit de l’œuvre s’ils communiquaient avec les autres protagonistes. Leurs voix agréables leur permettent de chanter correctement leurs rôles même si on aurait aimé qu’ils soient artistiquement plus investis.

Dans cette grisaille scénique et vocale, la prestation de la mezzo-soprano Zoryana Kushpler (Preziosilla) apporte une véritable bouffée d’air frais. Actrice impeccable, habitant son personnage, elle envoie ses airs avec une formidable puissance expressive. En verdienne accomplie, les graves s’exprimant dans une remarquable rondeur, en lançant un impressionnant Viva la guerra ! qui n’aura d’égal que son Rataplan du troisième acte. Galvanisante reste la présence du baryton italien Vittorio Vitelli. Doté d’une voix d’une puissance et d’un legato exceptionnels, d’un instrument vocal aux sonorités d’airain, après une entrée en demi-teinte, il va se lâcher totalement. Occultant les incompétences de ses collègues, jouant sa carte, il va dérouler ses airs avec une voix comme on n’en avait plus entendu depuis , voire . Comme ce dernier, si le jeune baryton est emprunté dans sa théâtralité, l’expressivité de sa voix suffit à convaincre.

A la différence de la récente production en Avignon le Stadttheater de Berne propose cette Forza del Destino dans la version originale de Saint-Pétersbourg (1862) dont le musicologue américain Philip Gossett a récemment complété l’édition critique. Musicalement, les différences sont relativement mineures à l’oreille non experte, la principale divergence s’inscrivant dans le final plus tragique de cette version par rapport à celle que proposera en sept ans plus tard. Sous la baguette de plus souvent occupé à remettre chanteurs et chœur dans la partition qu’à soigner l’interprétation, déboussolé, le Berner Symphonie-Orchester flotte quelque peu.

On regrettera qu’une œuvre aussi magistrale et aussi rarement donnée ait été gâchée par une distribution inadéquate et une mise en scène inexistante. Dommage, le Stadttheater de Berne avait habitué son public à de plus brillantes productions.

Prochaines représentations : Les 8, 12, 22 et 25 avril, les 1, 14, 18 21 et 27 mai et les 5 et 9 juin 2006.

Crédits photographiques : © Edouard Rieben

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