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Bravo les Russes !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Dijon. Auditorium. 26-III-2007. Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893) : Francesca da Rimini op. 32. Sergeï Vassilievitch Rachmaninov (1873-1943) : Rhapsodie sur un thème de Paganini, op. 32. Ferenc Liszt (1811-1886) : Les Préludes, Prométhée, Orphée, Festklänge. Nikolai Lugansky, piano ; Orchestre National de Russie, direction : Mikhaïl Pletnev.

L’ est-il « un vivant symbole de l’art russe » (Miami Herald, 2004), « aussi proche de la perfection qu’on puisse l’espérer » (Trinity Mirror, 2004) ? Sans aucun doute, et plus encore : il nous a offert une véritable leçon de musicalité et de travail d’ensemble très abouti. L’ONR a été créé en 1990 en tant qu’orchestre indépendant du pouvoir politique grâce à la ténacité de son chef actuel et au soutien de Mikhaïl Gorbatchev. Pletnev est un enfant du sérail : fils de parents musiciens, il est exceptionnellement doué pour le piano et d’autres instruments, et se fait remarquer en 1978 en obtenant le premier prix du Concours International de piano Tchaïkovski. Il poursuit toujours une carrière pianistique et enregistre Schumann, Rachmaninov, mais il transcrit aussi des œuvres d’orchestre pour piano ; il est même connu dans son pays comme compositeur (Triptyque pour orchestre, Fantaisie sur des thèmes kazakhs).

Depuis 1990 il s’est engagé totalement pour faire de l’ONR un orchestre de renommée internationale et on peut dire sans le flatter qu’il a atteint son objectif : l’orchestre possède maintenant une discographie de plus de trente titres disponibles chez Deutsche Grammophon et Pentatone Classics. Pletnev sait motiver des musiciens qui s’engagent totalement ; il sait visiblement les faire travailler pour obtenir un brio, une souplesse d’ensemble, une précision technique et une justesse sans défauts. On peut ainsi admirer le rubato extraordinaire qu’il obtient des cordes. Il a de plus une conception très vivante et originale de l’interprétation : les œuvres romantiques de ce programme n’ont jamais l’air compassées ou ennuyeuses. Pourtant il eut été bien facile de sombrer dans le pathos et les flonflons !

Francesca da Rimini de Tchaïkovski est rarement donnée en concert, sans doute à cause de la difficulté de mise en place que présente cette œuvre. Pourtant nous n’en avons ici perçu que la flamboyance et l’expressivité élégiaque : du grand art ! Notre cœur a battu au rythme des accélérations et s’est ému à entendre le thème sublime de Francesca joué par la clarinette.

Nicolaï Luganski, né en 1972, a fait ses études de piano à Moscou au Conservatoire Tchaïkovski, et dès l’âge de seize ans il a collectionné les récompenses dans les concours internationaux. Actuellement il travaille avec les plus grands orchestres, mais il s’est produit aussi en tant que chambriste dernièrement à Paris avec Vladimir Repin et . La Rhapsodie opus 43 de Sergeï Rachmaninov se présente sous la forme d’un cycle de 24 variations sur le Caprice n°24 en la mineur de Niccolo Paganini. Le compositeur a agencé la dynamique de l’œuvre et les rapports entre les tonalités de façon à en faire une sorte de concerto dont les mouvements s’enchaînent. Comme dans le final de la Symphonie n°4 de Brahms, jamais le savoir-faire ne prend le pas sur l’expression. Avec une écriture redoutablement dense pour l’orchestre et virtuose pour le piano, Rachmaninov nous entraîne dans une œuvre haletante et noire avec ses citations, déformées ou non, du Dies Iræ, mais aussi pleine de clins d’œil, notamment à ou à Serge Prokofiev. Nikolaï Luganski a su déchaîner l’enthousiasme par sa présence et son jeu remarquablement expressif. Virtuose et charmeur, il a, à la demande du public, interprété un élégant et ironique bis, swinguant à l’américaine.

La seconde partie du concert est réservée aux poèmes symphoniques de . Sur le plan de l’interprétation elle est aussi remarquable que la première, mais les œuvres orchestrales de Liszt nous paraissent aujourd’hui de valeur inégale. Si les inusables Préludes, qu’ils soient ou non tirés des Méditations poétiques de Lamartine, emportent toujours l’adhésion, Prométhée et Bruits de Fête n’ont pas grand-chose à dire. L’opposition de caractère des thèmes devient un procédé et il a fallu la présence musicale sans cesse réactivée de l’ONR pour nous faire admettre le côté un peu pompier de ces œuvres. Orphée occupe cependant une place spéciale. Ce poème symphonique est une ample méditation sur le pouvoir pacificateur de la musique ; les harmonies du début sont superbes ; les harpes évoquant la lyre d’Orphée apportent une sorte de douceur suave, et un magnifique solo de violoncelle exprime un sentiment de plénitude.

Le vaste auditorium était comble et le public a ovationné les artistes en sollicitant un nouveau bis. Ceux-ci ont alors clos le concert en interprétant brillamment une ironique espagnolade de Glazounov.

Crédit photographique : © Tom Specht

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