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Pirame et Thisbé, maillon fort du baroque français

La Scène, Opéra, Opéras

Nantes. Théâtre Graslin. 27-V-2007. François Rebel (1701-1775) et François Francoeur (1698-1787) : Pirame et Thisbé, tragédie lyrique en 5 actes et 1 prologue, sur un livret de Jean-Louis Ignace de La Serre. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Hervé Audibert. Avec : Thomas Dolié, Pirame ; Judith van Wanroïj, Thisbé ; Jeffrey Thompson, Ninus ; Katia Velletaz, Zoraïde ; Jean Teitgen, Zoroastre. Chœur de l’Académie baroque (chef de chœur : Philippe Le Corf), Ensemble Stradivaria, direction musicale : Daniel Cuiller.

Angers Nantes Opéra

Au terme d’un prologue allégorique, pendant lequel Vénus et la Gloire débattent de la compatibilité de l’amour et du devoir pour finalement proclamer « Régnons d’intelligence », nous sommes plongés dans la tragédie de Pirame et Thisbé, deux jeunes gens qui s’aiment depuis toujours. Ninus, roi de Babylone et fils de Sémiramis, tombe malheureusement amoureux de Thisbé et délaisse Zoraïde. Celle-ci n’est autre que la fille du grand magicien Zoroastre, qui déchaîne ses pouvoirs par mesure de rétorsion. Ninus, l’inconstant, sera-t-il puni ? Non, ce sont nos amoureux qui, victimes d’une méprise qui les reli si étroitement aux amants véronais de Shakespeare, s’immolent sur l’autel de l’amour et de l’honneur. L’intrigue paraît cousue de fil blanc, et pourtant les personnages existent, souffrent, luttent et s’interrogent ; le librettiste Jean-Louis Ignace de la Serre, censeur royal et biographe de Molière, ne s’est très heureusement autorisé aucune fadeur dans la peinture des caractères.

Pirame et Thisbé est le premier opéra né de la collaboration de et François Francœur, pas même trentenaires lors de sa création à l’Académie Royale de Musique en 1726. Un demi-siècle plus tard, après que les deux amis eurent assumé de concert la direction de l’Opéra, c’est Francœur seul qui assure la réalisation de la version définitive, jouée en 1771 et éditée en 1779. C’est cette ultime mouture, redécouverte par Daniel Cuiller, que proposent aujourd’hui Angers Nantes Opéra et l’ensemble Stradivaria, au moment même où est porté sur les fonts baptismaux un nouveau pôle de coopération culturelle, « Scènes Baroques », associant sous l’égide d’A. N. O. et de l’ARIA (Académie de recherches sur l’interprétation ancienne) de Rezé, les différentes structures culturelles œuvrant localement dans le champ des musiques anciennes.

Tout au long des cinq actes qui constituent cette tragédie lyrique, les deux musiciens font preuve d’une qualité d’instrumentation, d’une maîtrise de l’écriture chorale et d’une fraîcheur mélodique qui forcent le respect. Bien sûr, l’œuvre a connu une longue maturation, mais nous pouvons imaginer que les jalons de sa séduction avaient été posés d’emblée, ce qui explique son succès immédiat comme les commentaires malveillants d’observateurs doutant que les deux jeunes musiciens aient pu composer des pages d’un souffle et d’une couleur aussi soutenus sans l’appui de maîtres renommés. Etrangers à ces controverses, nous nous laissons porter par la grâce des lignes mélodiques, la fluidité du commentaire orchestral, le naturel des vocalises et la délicatesse des contre-chants instrumentaux. Cette partition témoigne d’un goût très sûr et d’un généreux élan juvénile, ne tolérant aucun alanguissement, de même que d’un réel pouvoir d’évocation, en particulier lorsque Zoraïde décrit les sortilèges de son père.

La très prometteuse signe une mise en scène qui conjugue simplicité et imagination espiègle. Evitant le piège de l’actualisation comme les périls de la reconstitution (en dépit d’un clin d’œil très bien venu aux machineries baroques à l’occasion de l’apparition de Zoroastre au troisième acte), elle nous entraîne dans un Orient rêvé, où Ali Baba s’invite chez les Ming et Schéhérazade parcourt les rizières. Des palais ottomans aux jardins zen, c’est toute l’Asie qui est ainsi élégamment suggérée. Dans cette scénographie astucieuse, opte pour une charmante distanciation (en particulier pour le triomphe de Pirame au premier acte), avec malice mais sans ironie. Toutefois, lorsque l’étau du drame se resserre autour des deux protagonistes, l’espace scénique (jusque là confiné dans un quadrilatère étroit) s’élargit et les costumes s’actualisent : la couleur locale s’éteint pour laisser le drame à cru jusqu’au dénouement tragique, d’une poignante sobriété.

Il faut saluer la préparation technique du chœur, composé de jeunes chanteurs recrutés sur audition à l’automne et qui ont bénéficié de quatre sessions de formation professionnelle avec des intervenants aussi prestigieux qu’ et . L’ensemble Stradivaria, qui fête ses vingt ans cette année, se coule parfaitement dans ce répertoire qui lui est familier, sous la direction souple et précise de Daniel Cuiller, dont la lecture pratique l’alacrité sans acidité.

La distribution est plus inégale. Jeffrey Thompson, ténor de caractère, peine dans la partie meurtière de Ninus, auquel il ne parvient pas à conférer la noblesse souhaitable. Son engagement dramatique sans retenue le conduit même à la limite de l’incident dans son air de bravoure à la fin du deuxième acte. De même, le soprano court de Katia Velletaz ne peut traduire toutes les facettes de Zoraïde. En revanche, fait belle impression dans Zoroastre avec une voix qui a trouvé toute son assise, un timbre profond, une réelle adéquation stylistique et une indéniable présence scénique. Ce sont toutefois les deux interprètes principaux qui enlèvent la mise. Dans la partie pourtant peu démonstrative de Pirame, , très concentré, confirme brillamment ses qualités vocales et sa maîtrise technique. Interprète de Thisbé, est une véritable révélation : timbre captivant, format prometteur et bonne école. Une artiste à suivre !

Au terme d’une représentation au cours de laquelle nous n’avons pas ressenti la moindre seconde d’ennui, nous avons le sentiment d’avoir découvert un maillon important de la chaîne menant du Cadmus et Hermione de Lully à la Médée de Cherubini. D’autres restent à exhumer.

Crédit photographique : (Pirame) et (Thisbé) © Vincent Jacques / Angers-Nantes-Opéra

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