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Un Don Giovanni desservi par les femmes

La Scène, Opéra, Opéras

San Francisco. War Memorial Opera House. 10-VI-2007. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : David McVicar. Décors et costumes : John Macfarlane. Lumières : Jennifer Tipton. Avec : Oren Gradus, Leporello ; Elza van den Heever, Donna Anna ; Mariusz Kwiecien, Don Giovanni ; Kristinn Sigmundsson, le Commandeur ; Charles Castronovo, Don Ottavio ; Twyla Robinson, Donna Elvira ; Claudia Mahnke, Zerlina ; Luca Pisaroni, Masetto. Chœur du San Francisco Opera (chef de chœur : Ian Robertson). Orchestre du San Francisco Opera, direction : Donald Runnicles

Confronté de plein fouet au cynisme, à l’agressivité, à la violence, bref au terrorisme d’un Don violemment expressif, vous ne sortez pas indemne de ce véritable Rake’s Progress qui vous décortique au scalpel, sans concession aucune, la psychologie du Libertin… si tant est qu’elle existe, puisque par nature cette psychologie insaisissable, inexistante en soi, ne peut que se définir ou se calquer sur celles de ses victimes. Un libertin qui remet en cause les dogmes, tous les dogmes établis par l’Eglise, l’Etat, et/ou la Tradition. Et Mariusz Kwiecien joue ici le jeu à plein. Buté, brutal (jusque dans les soupirs douillets de son «Là ci darem la mano»), retors, odieux, il deviendra alors, et c’est gagné, comme le voulait le XVIIIe siècle, haïssable. Un timbre gracieux, d’une suavité légèrement mielleuse (et suffisamment coloré, suffisamment mordant) ajoute encore à l’insupportable duplicité, pour ne pas dire pharisianisme, du personnage. Redoutablement efficace, notre Don peut alors, vocalement, scéniquement, admirablement, corrompre, abuser, embobeliner à la fois protagonistes et spectateurs. Les décors (quelques colonnes, quelques tombes) et les costumes (tachés ici ou là de couleurs) virent du gris-noir au noir-gris et participent eux aussi pleinement de cette lecture matérialiste du drame. Le danger d’une telle approche ? Succomber aux excès, et frôle à plus d’un endroit le vérisme (la noce. Du pur Courbet ! C’est voulu ?) et/ou le grand-guignol (la scène finale)… frôle !

L’excellent Masetto de , vocalement très à l’aise, plus astucieux, plus avisé, plus présent également que cent Masetto passés, lui aussi totalement impliqué, séduit, tout comme séduit le Don Ottavio de (excellent Tamino et Nadir, ici même) dramatiquement solide et convaincant (mais la voix cotonneuse, engorgée, sonne ce soir creux), tout comme l’étonnant Leporello d’Oren Gradus, double de son maître (fourbe, égoïste, cruel, il forme avec Don Giovanni un couple bien esseulé), vocalement sûr, tout comme le Commendatore de , incisif, à la vaste voix profonde.

Et les femmes dans tout cela, ces femmes tant aimées de Giovanni ?… La voix de la jeune , robuste et franche, porte. Le timbre plaît. Le style serpillière, l’absence d’urgence et d’abattage vocaux («Or sai chi l’onore», «Non mi dir») déconcertent et discréditent une Anna qui n’a finalement pour elle… qu’une certaine joliesse vocale… et c’est insuffisant. , précautionneuse (son «Mi tradi qual alma ingrata» manque d’aplomb, d’engagement), au chant morne et prosaïque, se réfugie, elle, dans un lyrisme outrancier qui n’est pas de mise ici (au pupitre, , par ailleurs totalement idiomatique, saura alors adapter ses tempi devenus résolument lentissimes aux capricieuses langueurs d’Elvira). (Zerlina, excellente Dorabella et Cherubino, ici même), transie d’amour, tout en fraîcheur, scéniquement à point, mais en méforme vocale (elle saura se reprendre quelque peu au II), tâtonne de bout en bout. En conclusion, une excellente relecture d’un Don Giovanni (Bruxelles 2003)….. desservi par les femmes.

Crédit photographique 1 : (Donna Elvira) & Mariusz Kwiecien (Don Giovanni) © Terrence McCarthy

Crédit photographique 2 : (Il Commendatore), (Donna Anna) & (Don Ottavio) © John Lee

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