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Le Pays, drame en musique de Joseph-Guy Ropartz (1864-1955)

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C’est un ouvrage rare et précieux signé par un musicien très largement sous-estimé auquel ce dossier est consacré : Le Pays, drame musical en trois actes et quatre tableaux de Joseph-Guy Ropartz. Créée à Nancy le 1er février 1912, et donnée à l’Opéra Comique un an plus tard avec Germaine Lubin, l’œuvre fut aussitôt saluée par les plus exigeants critiques. Pour accéder au dossier complet : Le Pays, drame en musique de Guy Ropartz

 

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C’est un ouvrage rare et précieux, signé par un musicien très largement sous-estimé, que l’Opéra de Tours remet à l’affiche, du 25 au 29 janvier prochain : Le Pays, drame musical en 3 actes et 4 tableaux de . Créée à Nancy, le 1er février 1912, et donnée à l’Opéra Comique un an plus tard avec Germaine Lubin, l’œuvre fut aussitôt saluée par les plus exigeants critiques.

Pourtant, après de fugitives reprises à Altenburg et Genève, elle disparut de toute scène lyrique pendant 88 ans, pour ne renaître à Reykjavik qu’en mai 2006. Un tel oubli paraît incompréhensible au regard des qualités musicales et dramatiques intrinsèques de l’ouvrage.

Le Pays qui donne son thème à l’ouvrage, n’est pas la rude Islande, cadre de l’action, où la douce Kaethe a recueilli et soigné un marin breton naufragé, Tual. C’est la Bretagne, dont l’appel irrésistible précipite le drame : la terre de , natif de Guingamp, et de son librettiste Charles Le Goffic, enfant de Lannion, dont l’œuvre entière est une célébration de sa province. C’est d’ailleurs dans un recueil intitulé Passions Celtes, paru en 1908, que Ropartz remarqua la nouvelle intitulée L’Islandaise. Il fut aussitôt saisi par le sujet qui correspondait étroitement à sa conception rigoriste du drame lyrique (« Une action intérieure, peu de faits ; des sentiments, peu de personnages ; pas de spectacle ») et lui permettait de surcroît d’exprimer « toute la nostalgie du Breton exilé ».

Après une jeunesse à Rennes partagée entre études de droit et premiers essais musicaux, Ropartz avait quitté sa région pour rejoindre la capitale. Il y avait été admis en tant qu’auditeur dans la classe d’harmonie de Théodore Dubois, enseignement conformiste qu’il avait bien vite abandonné pour suivre les leçons de César Franck, « d’une clarté et d’une richesse d’enseignement inouïes ». En 1894, à la recherche d’une assise matérielle, il avait décroché une situation stable : la direction du Conservatoire et des Concerts de Nancy, un « stage excellent » lui écrivait alors son ami Magnard, en fait un bail d’un quart de siècle. Un exil ? Certainement pas, dans la mesure où Ropartz était parfaitement intégré à la riche vie culturelle de la capitale lorraine, même si son caractère mélancolique le portait alors à la nostalgie.

L’intrigue du Pays est simple : le marin breton Tual, seul rescapé du naufrage de sa goélette, a été sauvé par un vieux trappeur islandais, Jörgen, et soigné par la fille de celui-ci, Kaethe. Il est partagé entre l’attrait de la beauté de la jeune femme et la nostalgie de la terre bretonne. C’est cette dernière qui l’emporte lorsque, enflammé par une vision nocturne, Tual décide de partir pour ne plus revenir, rompant ainsi un serment solennel. La punition divine est immédiate et le marin est englouti dans la tourbière, sous les yeux effarés de celle qui porte son enfant et a pourtant su lui accorder son pardon.

Trois personnages, un cadre unique, une action particulièrement minimaliste témoignent de la volonté du compositeur de rejeter tout élément spectaculaire pour se concentrer sur les rapports entre les caractères et sur le conflit intérieur qui ronge le jeune marin. Il s’est opposé pour cela à la tentation éprouvée par Charles Le Goffic de rapprocher son poème des canons usuels de l’opéra, en y intégrant notamment des scènes de foule. Ropartz souhaitait privilégier l’expression par des moyens purement musicaux, refusant le recours à tout procédé théâtral. Sur ce canevas, il a signé une partition complexe, dont le perpétuel mouvement épouse celui de la mer – omniprésente en toile de fond du drame -, et dont le chromatisme doit beaucoup à son maître César Franck. Les motifs musicaux s’y enchevêtrent étroitement pour former une trame dense, participant à l’atmosphère oppressante de l’ouvrage.

L’habileté harmonique et le raffinement instrumental du compositeur confèrent à la partition un rare pouvoir d’évocation. Il n’est donc pas étonnant que l’œuvre ait été accueillie avec chaleur par les sommités musicales de l’époque : d’Indy, Dukas, Pierre Lalo, Fauré, Florent Schmitt… Tous célébrèrent la haute inspiration d’un drame lyrique faisant honneur à la musique française. Trente ans plus tard, Arthur Honegger le comptait encore parmi les œuvres lyriques françaises les plus considérables de la première moitié du XXe siècle, à côté de Pelléas et Mélisande, d’Ariane et Barbe Bleue et de Pénélope. Pourtant, Le Pays disparut des scènes, comme beaucoup d’ouvrages imprégnés de naturalisme (dans le cas présent, mêlé de symbolisme) et de ce régionalisme si fertile pour l’art français au début du siècle dernier. Son refus de toute concession au goût du public n’y est sans doute pas étranger.

Il n’en faut que davantage saluer l’initiative de l’Opéra de Tours, qui a décidé de redonner vie à cette œuvre exigeante et sincère d’un compositeur aussi attachant qu’austère. La présence de , à qui nous devons un remarquable enregistrement discographique de l’œuvre, et celle d’, dont nous connaissons la précision de la direction d’acteur, laissent augurer une renaissance sous les meilleurs auspices.

Pour le voir : Le Pays – Opéra de Tours – 25, 27 et 29 janvier 2008

Pour l’écouter : Le Pays – Mireille Delunsch, Gilles Ragon, Olivier Lallouette, Orchestre Philharmonique du Luxembourg (direction : ) – 2 CD TIMPANI 2C2065

Crédit photographique : maison en campagne islandaise © Jean-Benoît Harl ; Joseph-Guy Ropartz – DR ; scène de Pêcheur d’Islande, film de Jacques de Baroncelli (1924) © Cinémathèque de Bretagne ; Charles Le Goffic, médaillon de Louis-Henri Nicot © Inventaire général, Ministère de la Culture

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