Richard et Pauline Strauss face au nazisme

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Richard Strauss et Hitler. Quatre derniers lieder. Bruno Serrou. Editions : Scali, Paris. 322 pages. ISBN : 978-2-35012-115-4. Code barre : 9 782350 121154. Dépôt légal : août 2007.

 

Scali

Heureux ceux qui n’ont jamais entendu les Quatre derniers Lieder de , car ils ont une merveille à découvrir ! Heureux ceux qui sont transportés par les Quatre derniers Lieder, car ils vont pouvoir découvrir l’histoire de cette inspiration miraculeuse, de cette ultime flamme d’un compositeur octogénaire qui dit adieu à son Allemagne en ruines, à l’amour, à la voix de la femme, celle de Pauline en particulier.

Comme toute récompense mérite effort, le lecteur devra d’abord passer outre le titre et Hitler, trop réducteur car ce sujet n’occupe guère que la moitié de l’ouvrage, le reste parlant de musique et du couple inséparable que Richard constituait avec Pauline, cantatrice fantasque et coléreuse qu’il adorait, et qu’il mit en scène dans son opéra Intermezzo et dans la Sinfonia Domestica. Celle-ci sacrifia spontanément sa carrière pour préserver le calme nécessaire à son mari ce qui ne l’empêchait nullement de le houspiller publiquement, pour la plus grande gêne des témoins de ces scènes. A la veille de la mort c’est pour sa voix que Richard écrivait encore ses derniers lieder.

Second obstacle, il faut négliger la classification de roman historique inscrite sur la couverture, assez trompeuse car il s’agit plutôt d’une biographie documentée, légèrement mise en scène, doublée d’une analyse musicale et poétique sur les Quatre derniers Lieder. Une option autrement plus intéressante.

Enfin il faut s’affranchir de l’illustration bêtement racoleuse qui présente le visage de Strauss au centre d’une croix gammée. Ce faisant, l’éditeur, qui n’a très probablement pas lu l’ouvrage, insinue que le musicien était le cerveau ou du moins au service du cancer national-socialiste. L’explication est ailleurs. Quand Hitler prend le pouvoir démocratiquement, Strauss a soixante-dix ans, et à l’instar de Furtwängler à la direction d’orchestre, il se conçoit comme le plus grand compositeur allemand vivant. Pour un compositeur d’opéra dont les revenus dépendent d’un réseau d’opéras solide jouant régulièrement ses œuvres, la fin de la République de Weimar représente un retour à la sécurité. Nommé en 1933 par Gœbbels Président de la Chambre de Musique du Reich, organe nouvellement créé pour mettre en coupe réglée tous les musiciens allemands, Richard Strauss accepte la nomination dans l’intention d’imposer ses propres conceptions musicales. Celles-ci sont stylistiquement réactionnaires mais animées par la volonté de garantir un haut niveau de qualité de l’interprétation, et les artistes juifs ont vocation à y jouer un rôle important. Certes, Richard Strauss, emporté par sa détestation viscérale du modernisme de la musique de Paul Hindemith, se compromet en félicitant Gœbbels lorsque celui-ci destitue Furtwängler dès 1934 de sa fonction de vice-Président de la Chambre de Musique du Reich pour avoir défendu publiquement Hindemith. Dès l’année suivante, Strauss sera à son tour démis pour s’être absolument entêté à poursuivre sa collaboration avec l’écrivain « juif » Stephan Zweig. Strauss et Furtwängler évincés, plus personne à la Reichsmusikkammer ne s’opposa à la répression contre les musiciens juifs. Strauss lui-même dut employer tout son crédit à protéger Alice, sa belle-fille catholique mais d’origine juive, et ses petits-enfants « demi-juifs ». Il parviendra à les sauver, mais pas le reste de la famille de sa belle-fille. C’est en vain qu’il se présente devant la porte du camp de Theresienstadt en 1942 pour faire sortir la mère d’Alice arguant sans effet de cet argument qu’il pensait imparable : « Mais je suis le compositeur du Chevalier à la Rose, voyons ! ».

L’analyse de Bruno Serrou, pertinente, documentée, fourmille d’anecdotes récoltées notamment auprès d’Alice et du petit-fils Richard Strauss Jr. La description du compositeur (p. 58-62), la création d’Intermezzo en 1924, la visite faite par l’auteur à Alice dans la maison de Garmish où son beau-père a composé durant 37 années, la création du « Cinquième dernier lied », sont autant de très belles pages dans lesquelles Hitler et ses sbires n’ont heureusement aucune part.

Une lecture à compléter par deux interprétations idoines, par des artistes qui ont tout connu de l’infamie nazie. D’abord les Quatre derniers Lieder par Elisabeth Schwarzkopf en 1953 avec le Philharmonia Orchestra dirigé par Otto Ackerman, interprétation sophistiquée, éblouissante et avec cette façon bouleversante de chanter dans un souffle le mot ultime du lied d’amour Au Crépuscule  : « Est-ce vraiment cela la mort ?»*. Et puis les Métamorphoses, l’autre chef-d’œuvre testamentaire de Strauss, dirigé en concert par Furtwängler en 1947 avec le Philharmonique de Berlin, tendu, vibrant, un témoignage plus qu’une interprétation, d’une intensité irremplaçable. Avec passion, affection, sans complaisance, Bruno Serrou nous fait vivre un moment clé de l’Histoire de la musique.

* L’interprétation est téléchargeable gratuitement sur le site de l’éditeur pour les acheteurs du livre jusqu’au 31 décembre 2007.

A lire par Bruno Serrou : l’analyse de la Sinfonia Domestica, les chroniques de Salomé (Opéra Bastille, 2003), de La femme sans ombre (Opéra Bastille, 2002), d’Arabella (Châtelet, 2002) et d’Elektra (Strasbourg, 2002).

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