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George Gershwin, Américain, mais universel !

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Si vous aimez la musique country ou le rock’n roll, ce dossier n’est pas fait pour vous. La « art music » des Etats-Unis, éclectique et audacieuse, a su s’imposer au siècle dernier comme un vivier de personnalités revendiquant un style musical affranchi des influences européennes. Pour accéder au dossier complet : Danse et Musique américaines

 

(1898-1937) est certainement le compositeur le plus facilement reconnu comme « américain » par le public. Cette étiquette lui colle à la peau depuis presque toujours et même Arturo Toscanini considérait sa musique comme la seule « véritablement américaine ». Mais Gershwin est à l’image des Etats-Unis, un condensé d’influences allié à une vie aussi épique que fascinante.

Une vie « américaine »

Né à New-York, est un fils d’immigrés juifs de Russie. Cet enfant, turbulent et mauvais élève, étudie le piano classique tout en baignant dans la musique populaire. Il suit les cours du pianiste Charles Hambitzer auprès duquel il développe une solide technique du clavier. Ce professeur l’initie à la musique classique européenne tout en l’encourageant à cultiver son intérêt et à développer son talent pour le jazz. Gershwin étudie ensuite avec le compositeur Rubin Goldmark puis avec Henry Cowell, l’un des théoriciens de l’avant-garde américaine. Peu intéressé par les études, il commence à travailler comme pianiste. Il intègre une maison d’édition du quartier de Tin Pan Alley, le centre névralgique de l’édition musicale new-yorkaise, en tant que « pianiste démonstrateur » pour les professionnels du milieu. Son travail consiste à déchiffrer des partitions pour le compte des chefs d’orchestres, gérants de music-hall et éditeurs à la recherche de nouvelles musiques. Mais le compositeur se lasse vite de ce travail fastidieux d’autant plus que son employeur ne s’intéresse pas à ses compositions. À 18 ans, il publie pour 5 dollars sa première chanson, étape initiatrice d’un compteur qui en référencera près de 500, écrites en collaboration avec son frère Ira. Peu de temps après, il écrit une autre chanson « Swanee » qui se vend à plus d’un million d’exemplaires.

Ce premier succès lui ouvre les portes de Broadway où à l’âge de 21 ans, il obtient sa première création : La La Lucille. En quinze ans, il écrit près d’une vingtaine de comédies musicales dont les plus célèbres sont Lady be Good, Oh, Kay !, Strike up The Band, Girl Crazy, Of Thee I Sing. Mais limité au carcan des divertissements populaires, Gershwin veut conquérir les salles de concerts et s’imposer comme un « vrai compositeur », en dépit des réticences des milieux classiques qui regardent avec condescendance ce garçon venu de la musique « populaire ». Sa Rhapsody in Blue triomphe en 1924, mais c’est avec son concerto en fa créé, en 1925 qu’il se hisse aux sommets. Et pas n’importe où : au Carnergie Hall de New York, la salle la plus prestigieuse du Nouveau Monde et avec la philharmonie de New York. Il est alors célèbre et il vit le rêve américain. Très riche, il occupe un immense duplex de 14 pièces comprenant même un gymnase et avec ses salles réservées à sa collection d’œuvres d’art ; il est également le premier musicien, né en Amérique, à faire la une du magazine Time. Le Metropolitan Opera de New York l’approche alors et lui commande un opéra d’après la légende du Dybbuk sujet juif et européen. Mais, ce projet n’aboutit pas et le compositeur s’oriente un opéra noir et américain : Porgy and Bess. Gershwin décède prématurément en 1937.

La Rhapsody in blue

La Rhapsody in Blue, reste le tube absolu du compositeur. Monument du patrimoine américain, elle est même jouée en inauguration des Jeux olympiques de Los Angeles en 1984 par quatre-vingt-quatre pianistes jouant la partie solo sur quatre-vingt-quatre pianos blancs. La pièce est créée en février 1924, à New-York, par le jazz band de Paul Whiteman avec le compositeur en soliste. La partition est ensuite orchestrée pour grande formation symphonique par le compositeur Ferde Grophé car Gershwin, pourtant âgé de 26 ans, n’en était alors pas capable.

La Rhapsody débute par un redoutable glissando de clarinette qui sert d’introduction à un thème léger aux teintes voluptueuses, composé de variations de croches et en ornement. Il ouvre un second thème tout en contraste rapide avec des notes appuyées, presque martelées. Les deux thèmes se croisent et s’enchevêtrent par des évolutions subtiles. Le motif du blues offre ensuite au soliste l’opportunité d’improviser. Cette mélodie inattendue est en fait une combinaison d’éléments mélodiques du premier thème et des rythmes du second. La partition se clôt par un tutti d’où émerge une dernière fois le thème de la clarinette.

Deux malentendus existent vis-à-vis de la partition. Souvent apparentée au jazz, la Rhapsody in Blue n’en comporte pourtant aucune caractéristique, mais elle additionne, de manière fortement audacieuse, des formules pianistiques tirées de la musique populaire à une orchestration directement puisée dans la musique de « variéte ». On a, à de nombreuses reprises, avancé que le titre de Rhapsody in Blue renvoie au « blues » central de la partition ; rien n’est plus inexact. Dans l’esprit du compositeur cela doit être entendu comme une volonté d’associer les sons et les couleurs, un peu à la manière d’un Debussy qui faisait correspondre certains accords à une couleur.

Un Américain à Paris

Georges Gershwin a l’idée d’An American in Paris, en 1928, lors de son second séjour dans la capitale française. Le compositeur s’est déjà rendu à Paris peu après la fin de la première guerre mondiale, et il est séduit par la nonchalance et la jovialité de l’atmosphère qui règne alors dans la cité. Il fait également la connaissance des grands compositeurs de l’époque comme Milhaud, Poulenc, Stravinsky et Prokofiev. C’est d’ailleurs lors de séjour qu’il rencontre Maurice Ravel qui l’encourage à rester lui-même. Il débute l’écriture de son ouvrage peu après son retour de Paris. Son ambition est de « présenter les impressions d’un Américain visitant Paris. Tandis qu’il se promène dans la ville, il prête attention aux bruits des rues et s’imprègne d’ambiance parisienne ». Cependant, la pièce s’apparente à un poème symphonique sans programme précis, chacun pouvant stimuler son esprit pour se représenter sa visite imaginaire de la Ville lumière. Dès lors le promeneur se rend de quartier en quartier et ses pérégrinations peuvent être ponctuées par différents évènements suggérés par les variations des thèmes. L’orchestration, de la main même du compositeur, est exceptionnellement brillante et exige un orchestre largement fourni en percussions : tam-tam, bâtons de rythme, glockenspiel, xylophone, célesta. De manière à rendre, toutes les facettes de la vie urbaine, le compositeur exige l’utilisation de véritables klaxons d’automobiles. Œuvre sous l’emprise de l’Europe, An Americain in Paris reste tout de même une partition « américaine ». La pièce est traversée par un blues central confié à la trompette bouchée sur un accompagnement de cordes et des percussions assourdies, par un charleston introduit par deux trompettes mais elle est aussi animée par un swing irrésistible qui passe des cordes aux vents. Cela étant la maîtrise des transitions et l’imbrication des thèmes témoignent du solide métier acquis, depuis la Rhapsody in Blue par le compositeur. La première audition de la partition se déroule le 13 décembre 1928 à New York.

Porgy and Bess, la naissance de l’opéra américain ? 

Composer un opéra « sérieux » a toujours été l’ambition suprême de George Gershwin. Dès 1926, le compositeur choisit son sujet lors de la parution de Porgy, nouvelle à succès de Edwin DuBose Heyward. Elle est rapidement adaptée en une pièce de théâtre et Gershwin est conscient du potentiel musical du texte. L’auteur donne son accord pour une adaptation musicale, mais le projet ne prend forme qu’à partir de 1932, sous la pression d’une aventure concurrente initiée par Jerome Kern. Une première version est créée à Boston dans une édition provisoire en septembre 1930 avant d’être donnée un mois plus tard dans une version plus courte à Brodway. Mais le succès est modeste pour Big Apple, et il n’interviendra qu’en 1941, lorsque qu’un nouveau spectacle limitera la partition à ses tubes vocaux reliés par des dialogues parlés. Le sujet narre l’histoire de Porgy, un noir estropié vivant dans les taudis de Charleston, en Caroline du Sud, qui tente de sauver Bess des griffes de Crown, son mari, et de Sportin’Life, un dealer. La partition est une synthèse exceptionnelle entre les techniques orchestrales européennes, le jazz américain et la musique populaire. Porgy and Bess a fait l’objet de nombreux arrangements pour orchestre, voix ou instruments. Il existe de nombreux arrangements pour orchestre ou instruments de la partition. Une version pour deux pianos est même l’œuvre de Percy Grainger (1882-1961). Compositeur, pianiste et saxophoniste, cet Australien s’avère personnalité peu commune. Fasciné par l’étrange et les expérimentations novatrices, il voue une admiration profonde à Gershwin et à Duke Ellington.

Un compositeur aux multiples influences

La question des influences de Gershwin est complexe. N’ayant jamais suivie une formation académique traditionnelle dans une institution, le compositeur, improvisateur de génie, a cherché à parfaire son art en sollicitant des cours auprès des grands compositeurs de son temps comme Schœnberg ou Ravel. Pourtant tous les deux on refusé l’offre, lui conseillant de trouver sa propre voie. Le compositeur s’est également intéressé à toutes les avant-gardes artistiques et en matière du musique, il suit avec attention les développements de Berg, Chostakovitch, Stravinsky, Milhaud et Schœnberg. Dès lors, on retrouve une influence de certaines de ces musiques sur ses partitions. Ainsi, le concerto en fa renvoie parfois à Debussy et les premières mesures d’An American in Paris sont proches du style du groupe des Six parisien.

Mais, l’influence de Gershwin sur la musique est absolument considérable. Tous les grands créateurs américains, passés après lui, avouent une fascination. Qui plus est, le tube de Porgy and Bess, « Summertime » est, avec la fameuse complainte de « Mackie le surineur » de l’Opéra de quatre sous de Kurt Weill, le seul morceaux de musique du XXe siècle à avoir pulvérisé les frontières entre les genres musicaux. Du jazz, au rock, en passant par le reggae, on dénombre à l’heure actuelle près de 9005 versions de cette pièce ; réalisations des plus grands noms de la musique comme Miles Davis, Stan Getz, Billy Holiday, Paul Mac Cartney, Gene Vincent aux plus modestes groupes. En conclusion, pour célébrer ce compositeur à nul autre pareil, on peut citer sa phrase : « La musique doit refléter les idées et les aspirations des gens et de leur temps. Pour moi, les gens, ce sont les Américains et le temps, c’est aujourd’hui. » Capable de fédérer musique populaire et musique sérieuse, de sentir l’air du temps, Gershwin est certainement le plus universel et intemporel des compositeurs américains.

Orientation discographique :

La discographie de l’œuvre de Gershwin est d’une très grande richesse. Les mélomanes contemporains ont même la chance de pouvoir entendre des enregistrements du compositeur ou d’interprètes contemporains du compositeur. Dans la jungle des multiples rééditions (Pearl, Naxos… ), nous avons une préférence pour un double album Sony intulé From Gershwin’s Time [1920-1945]. Ce coffret propose de multiples œuvres : des Songs, la Rhapsody, le Concerto en fa et même une suite symphonique de Porgy and Bess par le grand chef hongrois Fritz Reiner et l’orchestre de Pittsburgh. Les passionnés de curiosités et d’interprétations historiques rechercheront le témoigne d’Arturo Toscanini et du vétéran Earld Wild dans la Rhapsody et d’Oscar Levant dans le Concerto en fa (Lys) ! Si cette alliance, du moins sur le papier, peut sembler étrange, il ne fait pas oublier que Toscanini possède un sens du rythme et de la mélodie et une incroyable adaptabilité aux différents styles que peu de chefs contemporains maîtrisent encore à l’heure de la « spécialisation » à tout va ! Dans la rubrique historique, il faut mentionner l’enregistrement inattendu de George Gershwin et de Michael-Tilson Thomas (Sony-1976). Ce curieux concept adjoint une interprétation du compositeur enregistrée sur rouleaux en 1925 à une captation studio moderne du chef d’orchestre à la tête de l’orchestre de Buffalo.

Du côté des disques récents, c’est l’avalanche. Devant cette forêt touffue et essentiellement étasunienne, on recommandera le disque de James Levine et du Chicago Symphony Orchestra (DGG). Le pianiste et chef d’orchestre qui s’attaque avec un grand brio à la Rhapsody fait sonner sa Rolls symphonique avec tout ce qui faut pour allier spectaculaire et musicalité dans les grands tubes dont une Ouverture cubaine déhanchée avec des percussions altières. Parmi les pianistes chefs, il est indispensable de mentionner Leonard Bernstein (Sony ou DGG) et André Prévin (EMI ou Philips) qui associent le tube du compositeur à d’autres partitions illustres. Désormais disponibles en collections économiques, les enregistrements de Simon Rattle et Peter Donohœ ou d’Earld Wild et des Boston Pops restent des musts de toute discothèque. En matière de curiosités, on écoutera la version « jazzy » de Marcus Roberts qui associe de Lincoln Center Jazz Orchestra et l’Orchestre de Chambre de St-Luke pour un album Portrait in Blue qui marqua les années 1990. Quant au brillant pianiste français Frank Braley, il s’est attaqué à la version pour piano seul (Harmonia Mundi).

Du côté des partitions vocales, le label Nonesuch avait commencé une anthologie des comédies musicales. On pourra se réjouir ainsi de deux belles versions de Oh, Kay ! et Lady, Be Good ! avec Eric Stern au pupitre d’équipes jeunes et enthousiastes. De Porgy and Bess, la discographie est dominée par les récentes versions de Simon Rattle (EMI) capté en marge d’un spectacle du festival de Glyndebourne et les sessions définitive de John Mauceri (Decca) qui restaura la version originale de la partition. Cet opéra a entraîné plusieurs explorations jazzistiques, deux sont devenues des disques légendaires. Le premier est l’album de Miles Davis où le génie de la trompette campe une voie si humaine et touchante sur fond d’harmonies d’un big band de Jazz. L’alliance explosive du musicien et de l’arrangeur Gil Evans produit ici l’une des ses plus incroyables réussite (Sony-1958). Un an auparavant, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald livraient pour Verve, une autre galette mythique. L’attirance pour la partition continua avec les tentatives du Modern Jazz Quartet (Rhino Records-1964) ou d’Oscar Peterson et Jœ Pass (Ojc-1974).

Nous évoquerons pour conclure un très beau disque où le pianiste-chef d’orchestre et compositeur André Prévin livre en compagnie du contrebassiste David Finck, une vision jazzy et savante du Songbook.

La plupart des références citées sont disponibles sur les plates formes de téléchargement légal, nous mentionnons ici quelques titres pour construire une discothèque :

Porgy and Bess. Version originale de la production de 1935. Avec : Alvy Powell, Marquita Lister, Lester Lynch, Monique McDonald, Nicole Cabell, Linda Thompson Williams, Leonard Rowe, Robert Mack, Barron Coleman, Calvin Lee. Nashville Symphony Chorus, Blair Children’s Chorus, Tennessee State University Band, Nashville Symphony Orchestra, direction : John Mauceri. 2 CD Decca 475 7877.

– Rhapsody in blue, An American in Paris, Porgy and Bess (suite symphonique de Catfish Row), Ouverture cubaine, Chicago Symphony Orchestra, direction et piano : James Levine. 1 CD DGG. Référence : 431 6252

Songbook, André Prévin, piano et David Finck, contre-basse. 1CD DGG. Référence : 453 4932 |

– Rhapsody in Blue, Un Américain à Paris (transcriptions pour piano seul), 18 pièces du Song Book ; Préludes, Valses, Ragtimes, Impromptus, Promenade. Frank Braley, piano. 1 CD Harmonia Mundi. Référence : HMC901883

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