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Padmâvatî de Roussel à Châtelet, version Technicolor

La Scène, Opéra, Opéras

Paris, théâtre du Châtelet. 14-III-2008. Albert Roussel (1869-1937) : Padmâvatî, opéra-ballet en 2 actes sur un livret de Louis Laloy. Mise en scène : Sanjay Leela Banshali ; décors : Omung Kumar Bhandula ; costumes : Rajesh Pratap Singh ; chorégraphie : Tanusree Shankar ; lumières : Somak Mukherjee. Avec : Sylvie Brunet, Padmâvatî ; Finnur Bjarnason, Ratan-Sen ; Alain Fondary, Alaouddin ; Yann Beuron, le Brahmane ; Blandine Folio Peres, Nakamti ; François Piolino, Badal ; Laurent Alvaro, Gora ; Alain Gabriel, le Veilleur ; Jean-Vincent Blot, un Prêtre. Chœur du Châtelet (chef de chœur : Stephen Betteridge), Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Lawrence Foster.

Certaines productions sont présentées comme évènementielles, telle cette soirée : un opéra rare du répertoire français, un cinéaste qui signe sa première mise en scène lyrique, et le tour est joué. En effet, on ne peut pas dire que Padmâvatî fasse parti du grand répertoire : deux versions discographiques sporadiquement rééditées, une production à l’Opéra de Paris dans les années 90 qui ne vit jamais le jour, absence dans le catalogue de l’Avant-Scène Opéra, … Bien peu de choses pour ce chef-d’œuvre de l’entre deux guerres. Il est vrai que Padmâvatî peut avoir des éléments qui jouent en sa défaveur : importance du chœur, de l’orchestre et du ballet au dépend des solistes, dont les interventions sont limitées. Seul le rôle-titre bénéficie d’un air, mais telle Turandot, la reine indienne n’arrive qu’au milieu de l’œuvre. Les tessitures des chanteurs ne sont jamais poussées aux extrêmes, l’intelligibilité des paroles semblant une des principales préoccupations du compositeur. L’effectif instrumental demandé est considérable, les parties de chœur redoutables, Padmâvatî a été composé pour les forces de l’Opéra de Paris à l’origine. C’est donc un véritable joyau musical qui a été donné aux oreilles parisiennes ce soir là, la musique d’ étant un délicat compromis entre Ravel, Debussy et Stravinsky, tout en étant fortement … elle-même. Point d’orientalisme de pacotille : quelques échelles modales et une abondante percussion nous rappellent que l’action se passe en Inde, mais le langage reste tonal, rehaussé d’une orchestration luxuriante, parfois massive mais jamais imposante.

Face à un tel monument, réussit le tour de force de ne jamais couvrir les chanteurs. L’Orchestre Philharmonique de Radio-France peine au démarrage : les cordes sont ternes, le jeu semble fade. Au cours de la soirée, les choses s’améliorent, l’alchimie sonore se fait progressivement, jusqu’à rendre justice à l’orchestration si riche de Roussel. Sur scène, le plateau vocal est d’une grande prestance. Seul non-francophone de la troupe, incarne un Ratan-Sen touchant et scéniquement crédible. est bien fatigué vocalement malgré une prestance scénique indéniable, et on regrette que le rôle du Brahmane, tenu par Yann Beuron, soit si court… L’ensemble des rôles secondaires sont tous bien tenus, avec une mention spéciale pour François Piolino (Badal). Fortement attendue, remplaçante de prévue à l’origine, Sylvie Brunet a indéniablement les moyens de Padmâvatî : voix ample et homogène, importante tessiture, soin accordé à la prononciation – comme le reste du plateau d’ailleurs, nul besoin de lire les surtitrages pour comprendre. Scéniquement la chanteuse est moins à l’aise, ses déplacements et gestes sont hésitants et la rendent pataude. Mais le « vrai » premier personnage est le chœur.

Le Châtelet n’ayant pas de formation à demeure, il est souvent fait appel à des « cachetonneurs » réunis pour l’occasion, d’où des parties chorales souvent de moindre qualité. Rien de cela ce soir : le chœur, préparé par Stephen Betteridge, fait preuve d’une étonnante homogénéité. Point faible des maisons sans troupes d’artistes, il a été ce soir l’élément principal de la représentation. Un soin accordé à cette partie qu’on aimerait voir plus souvent dans les trois théâtres lyriques d’accueil de Paris.

Reste la mise en scène… Une chose est sure : celle-ci n’a pas rencontré l’unanimité, ni pour ni contre elle. « Mauvais goût », « premier degré », « trop chargée » pouvait-on entendre parmi les divers commentaires. En tous cas du grand spectacle, on n’en attendait pas moins du cinéaste indien Sanjay Leela Banshali, un peu trop rapidement qualifié de « réalisateur Bollywood ». Décors et costumes somptueux, un corps de ballet « importé » d’Inde et réglé par Tanusree Shankar (la nièce par alliance de Ravi Shankar), subtils effets de lumière, fumées, ménagerie sue scène (un cheval, un éléphant, un tigre, mais le serpent annoncé s’est fait porter pâle), défilé de dieux hindous, … Une lecture très terre à terre, respectueuse à la ligne du texte, très spectaculaire, haute et riche en couleurs. Cette profusion d’effets peut amener à une saturation visuelle (et sonore, pour la prochaine fois il faudra enlever les bijoux métalliques des danseuses), il est incontestable que Sanjay Leela Banshali maîtrise sa direction d’acteurs, rien n’est laissé au hasard, tous les mouvements s’enchaînent avec naturel. Avec ses productions précédentes, le Théâtre du Châtelet a clairement démontré qu’il s’imposait comme une scène du « grand spectacle ». Et qu’on apprécie ou non cette débauche de couleurs, la présente production risque fort de se révéler marquante.

Crédit photographique : Sylvie Brunet (Padmâvatî) & (Ratan-Sen) ; (Alaouddin) et Beby l’éléphanteau (c) Marie-Noëlle Robert

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