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Victor Bendix : son oeuvre

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Dossier inédit que « La série des Danois » qui met en lumière des musiciens souvent méconnus du public français. Rédiger par notre spécialiste de la musique nord-européenne, cette série d’articles va de découverte en découverte. Pour accéder au dossier : La série des Danois

 

Après avoir présenté la vie de , Jean-Luc Caron s’attarde maintenant sur son imposante œuvre et vous invite à poursuivre l’aventure à travers les enregistrements de ses pièces.

Musique pour la voix

Bendix a écrit de nombreuses chansons solos considérées comme d’importance moindre que ses pièces pour piano par exemple. Néanmoins la postérité a retenu ses Quatre Chansons, op. 3 : 1. Où est mon étoile scintillante, à présent ? (Hvor tindrer nu min stjerne /Where Dœs My Star Twinkle Now), (2’), texte : Christian Winther, 2. Sérénade (Serenade) (2’), 3. A la cloche du soir (Till Aftenklokken/To The Evening Bell) (2’30), 4. Au printemps (I Foråret/In The Spring) (2’), texte : Ludvig Bødtcher. La première demeure l’une des plus populaires des chansons romantiques danoises. Il use de mélodies simples, pleines de séduction, au climat nostalgique agréablement accompagnées par un piano délicat.

Il laisse aussi des œuvres chorales dont la plus connue est le Psaume 33, pour chœur et orchestre, op. 7, de 1874 et Norden, pour chœur a cappella.

En matière de musique de chambre c’est de son Trio avec piano en la majeur, op. 12, 1888 dont on se souvient encore vaguement.

Musique pour piano. Parmi de nombreuses miniatures sans prétention mais joliment présentées, on indiquera les Cinq Pièces pour piano, op. 1 (sans date), Album, 10 pièces pour piano, op. 22, 1891. Plus consistante mais de même esthétique mentionnons la Sonate pour piano en sol mineur, op. 26, 1884, 50’, (Leipzig, 1901), grand mouvement sous forme de variations.

Bendix a composé deux opéras totalement oubliés.

Musique pour orchestre

Elle se nourrit d’influences diverses venues de Gade, Liszt et Wagner. Certains avancent que ce qui ressort de cela aboutit à un mixte parfois insatisfaisant et souffrant d’une insuffisance de caractère.

On signalera sans insister la présence d’un certain nombre de suites et d’ouvertures pour orchestre dont Ouverture, op. 19, Suite de danse, op. 29, Sérénade

Symphonie n° 1, en do majeur, Fjeldstigning (Ascension montagnarde/Mountain Ascent), op. 16, 1882, 33’, 4 mouvements : 1. Ouverture : Adagio ma non troppo –Allegro moderato, 2. Notturno : Allegro vivace, 3. Marcia solenne : Andante sostenuto, 4. Finale : Allegro animato.

Il en existe un arrangement pour duo de piano dû au compositeur (1882 également). Il interpréta cette réduction en compagnie de Franz Liszt à son domicile de Weimar. La symphonie a été donnée plusieurs fois en Allemagne. Elle est dédiée à sa première épouse Rigmor Bendix.

Le titre est inspiré par le poème éponyme de l’écrivain danois Holger Drachmann (1846-1908) mais le poème lui-même pourrait avoir été stimulé par la symphonie et en tout cas après des conversations entre le musicien et l’écrivain. Le poème fut publié en février 1882 et la symphonie exécutée pour la première fois par la Société de Musique le 4 mars 1882.

Le thème des deux œuvres est franchement romantique. L’influence musicale de Franz Liszt paraît indéniable, notamment le Liszt des poèmes symphoniques qu’immanquablement Bendix a dû rencontrer et au premier chef le premier d’entre eux : « Ce qu’on entend sur la montagne », encore nommé Symphonie montagnarde, de 1848. Son esthétique et son orchestration en portent les traces patentes. Les thèmes de la nature, la montagne plus précisément ici, ont souvent inspiré d’autres créateurs post-romantiques. Citons : Ludolf Nielsen avec sa suite Fra bjærgene (Des montagnes/From the Mountains), 1905, Rued Langgaard avec sa Symphonie n° 1 sous-titrée Klipppastoraler (Pastorale des rochers/Cliff Pastorals) de 1909, et bien sûr Richard Strauss avec sa splendide partition Eine Alpensinfonie (Symphonie alpestre) de 1913.

Dès l’introduction du premier mouvement, la référence à Liszt s’impose donc dans un motif allègre et bien dessiné ; l’introduction lente se poursuit avec le même motif qui sert de base à l’allegro. Les premier et second sujets sont emplis de mélodies généreuses, presque faciles à retenir. Le flot musical opulent et expressif rend ce mouvement intéressant même s’il se complaît dans un registre tout à fait conventionnel.

Le deuxième mouvement est un scherzo animé et solide présentant une section nocturne tourbillonnante. Le motif introductif du premier mouvement réapparaît à la fin de ce Prestissimo. Le troisième mouvement, retenu, est une marche lente et solennelle en mi bémol majeur. La dernière partie de l’œuvre distille une image détendue, brillante notamment dans l’apothéose finale où réapparaît le motif introductif de la symphonie.

Au total, la musique de la Symphonie n° 1 affiche cohérence, logique et maîtrise. Un critique la considéra d’ailleurs comme « une des meilleures symphonies danoises ».

Symphonie n° 2, en ré majeur, Sommerklange fra Sydrusland (Bruits d’été du Sud de la Russie/Summer sounds from southern Russia), op. 20, 1888, 32’, 4 mouvements : 1. Andante-Presto-Allegro moderato, 2. Prestissimo, 3. Andante sostenuto, 4. Molto vivace.

Arrangement pour duo de piano du compositeur (1890). Dédicacée au fameux violoniste russe Adolf Brodsky (1851-1929).

Cette seconde symphonie fut sans doute écrite après un voyage en Russie dont la nature ainsi que la musique populaire impressionnèrent le musicien danois. A ce titre, elle contient donc des traits de musique populaire russe sans pour autant faire d’elle une musique typiquement russe. Il s’agit surtout d’une musique conservant un authentique tempérament danois. Ironie de la chose, il n’a pas été formellement prouvé que Bendix a jamais séjourné en Russie !

De nature plutôt pastorale et lyrique, c’est une musique d’esthétique classico-romantique, sans programme défini. Certains commentateurs l’ont rapprochée du style de Borodine (1833-1887) sans en posséder pour autant la manière épique et dramatique. Il s’agit d’une musique globalement apaisée, décrivant sans doute de beaux paysages. Elle serait la première symphonie folklorique danoise.

Le premier mouvement commence par un thème d’allure russe qui devient manifestement le thème principal de l’allegro. On notera la présence d’un authentique thème russe (le seul de la symphonie) placé juste avant un court passage presto situé devant l’allegro, en ré majeur.

Le second mouvement, un scherzo, est un mouvement de danse caractéristique du folklore mais probablement pas une citation de ce dernier. Il est écrit en ré majeur. Une atmosphère de tranquillité rêveuse en mi mineur caractérise le troisième mouvement. Le mouvement final, rapide, joyeux et brillant réutilise le thème initial du premier mouvement ainsi que le bref presto.

La Symphonie n° 2 fut longtemps inscrite régulièrement aux programmes orchestraux à Copenhague. Elle constitue sans doute la symphonie la plus populaire du cycle. Toutefois on pourrait lui reprocher assez justement un certain manque de contrastes au niveau des tonalités (trois des mouvements sont en ré majeur) et une insistance dommageable au sein d’une atmosphère pastorale invariée.

Néanmoins, c’est une belle musique, structurée sur de belles mélodies bien tournées, relativement homogène et dans l’ensemble habilement orchestrée.

Symphonie n° 3, en la mineur, op. 25, 1894-1895, 33’, 3 mouvements : 1. Fantasie : Adagio molto-moderato cantabile, 2. Scherzo appassionato (Bunte Bilder) : Molto vivace, 3. Elegie : Lento ma non troppo. Arrangement pour duo de piano du compositeur (1904). Ne comporte pas de dédicace.

Cette symphonie se présente comme emplie d’émotion ; elle se compose d’un énergique scherzo placé entre deux mouvements lents.

Le mouvement initial, tranquille, repose sur un motif discontinu conduisant à une mélodie d’une franche beauté, sans lourdeur ni exubérance. Ce thème principal simple en la mineur est suivi d’un thème secondaire non compliqué en do majeur… Ces deux thèmes malgré leur simplicité apparente n’en possèdent pas moins de jolies qualités expressives et mélodiques, caractéristiques de la manière de Bendix. L’un d’eux est probablement une réminiscence du symphoniste russe Alexander Glazounov (1865-1936). Le mouvement suivant, le second, en ré mineur, est un scherzo endiablé et élégant, titré Brogede Billeder (Tableaux bariolés/ Multicolored Pictures). Il décrit de manière stylisée des scènes de la rue. La troisième partie, en la majeur, lente, s’avère encore une fois une réussite dans la recherche mélodique. Elle pousse en avant son climat optimiste et coloré.

Replacée dans son contexte esthétique, cette Symphonie n° 3 ne démérite nullement et pourtant, fort négligée depuis longtemps, elle demeure totalement ignorée des publics des salles de concert au Danemark autant qu’ailleurs.

Symphonie n° 4, en ré mineur, op. 30, 1905-1906, 34’, 4 mouvements : 1. Allegro animato, 2. Intermezzo : Molto moderato, 3. Adagio non troppo, 4. Finale : Allegro animato. Dédiée à la seconde femme du compositeur la pianiste Dagmar Bendix. Réception plus que tiède au Danemark, ne sera pas publiée du vivant de Bendix.

On l’a considérée comme une œuvre de transition… mais sans suite ! Bendix paraît sans doute rechercher de nouveaux moyens d’expression ?

Dans son ensemble, cette dernière symphonie conserve encore un style clairement post-romantique. Le musicologue Andreasen signale avec raison, au moins en plusieurs endroits précis, l’influence ponctuelle de Carl Nielsen : dans deux sections placées dans les premier et dernier mouvements et dans le motif du hautbois dans le second ; on notera aussi la présence de nombreuses modulations par endroits.

La musique du premier mouvement, de caractère très passionné, travaille un matériau thématique bien dessiné et facilement repérable tandis que le second mouvement présente un caractère étrangement archaïque, notamment le thème du hautbois, en si mineur. Le mouvement suivant, adagio, en mi majeur, procède d’une grande inspiration mélodique. On remarquera tout particulièrement le solo de cor développant un thème très sensible lui aussi accompagné par le hautbois. Le quatrième mouvement repose surtout sur de grands éclats orchestraux passionnés. Il s’achève par une magnifique apothéose construite sur une ligne mélodique inspirée.

Bien que non novateur, ce dernier maillon symphonique, en dépit d’une certaine rigidité stylistique, apporte à l’auditeur un agréable moment musical. Mais bien sûr tout cela demeure bien éloigné des innovations géniales du contemporain Carl Nielsen.

Concerto pour piano, en sol mineur, op. 17, 1884, 38’, trois mouvements : 1. Allegro moderato, 2. Intermezzo, allegretto con moto, 3. Allegro vivace.

Il en existe un arrangement pour deux pianos imprimé à Leipzig en 1884 par l’éditeur E. W. Fritsch. La partition porte une dédicace à Eugen d’Albert, pianiste virtuose et compositeur germano-écossais, 1864-1932. Bendix joua lui-même la première exécution du concerto. Il le défendit ensuite assez souvent au Danemark et à l’étranger. Sa seconde épouse, la pianiste Dagmar Bendix, le joua à Londres. l’interpréta encore lors de l’une de ses dernières apparitions en public comme soliste. C’était à Helsinki en 1921 lors du Festival de Musique Nordique.

Cette partition est l’une des rares musiques concertantes virtuoses pour piano du répertoire romantique danois.

Elle offre un premier mouvement très abondant en idées musicales, de caractère sérieux, où domine la maîtrise de la forme tandis que la partie soliste virtuose de belle facture affiche une franche et constante inspiration mélodique. L’écriture pianistique fait parfois songer au Chopin des concertos. Le mouvement suivant est manifestement de nature lyrique, mélodieuse et de tempérament plus léger, toutefois on perçoit une certaine tension sous cette surface apparemment apaisée. Vers la fin du mouvement le climat s’avère passagèrement plus maussade puis de nouveau affiche un lyrisme de bon ton. Le troisième et dernier mouvement se présente comme un authentique final de concerto, très virtuose, mais toutefois beaucoup moins inspiré et relativement banal au plan des idées orchestrales et solistes. On a pu y déceler des traits considérés comme de nature danoise.

Quelles influences inspirent cet opus 17 ? Si le Concerto en la mineur pour piano opus 54 de Schumann lui était connu, il apparaît manifeste que le style de Liszt (Concertos pour piano n° 1 en mi bémol majeur, 1832, révisions 1849 et 1853 ; Concerto pour piano n° 2, en la majeur, 1839, plusieurs révisions ultérieures) a opéré son charme sur le travail de Bendix. On pense également qu’il a dû connaître les concertos de Saint-Saëns (1835-1921) (cinq concertos créés respectivement en 1865, 1868, 1869, 1875 et 1896)…. Certains ont perçu des paramètres précurseurs des concertos de Rachmaninov (1873-1943) dont les quatre beaux concertos datent de 1891, 1901, 1909 et 1926.

Bibliographie succincte

Andreasen, Mogens Wenzel, texte de présentation du Concerto pour piano, Danacord DACO 641, 2005.

Buhl, Jesper, texte de présentation des 4 symphonies, Danacord DACO 436-437, 1999.

Caron, Jean-Luc, Carl Nielsen, la vie et l’œuvre, L’Age d’Homme, Lausanne, 1988.

Caron, Jean-Luc, Grands Symphonistes Nordiques Méconnus, Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen, n° 8, 1991.

Caron, Jean-Luc, Notes sur Carl Nielsen, Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 18, 1998.

Caron, Jean-Luc, Une Discographie Nordique, Vol. I, Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen, n° 24-27, 2001-2002, 571 pages.

Caron, Jean-Luc, Discographie Nordique, vol. IV, Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 35-36, 2004- (à paraître sur le blog de l’AFCN).

Helle, Astrid E. Histoire du Danemark, Hatier, 1992.

Horton, John, Scandinavian Music : A Short History, Faber and Faber, Londres, 1963.

Kappel, Vagn. Danish Composers, Det Danske Selskab, 1967.

Lawson, Jack, Nielsen, Phaidon, 1997.

Lunn, Sven, La vie musicale au Danemark, Copenhague, 1962.

Marschner, Bo, Victor Bendix, New Grove Dictionary of Music and Musicians, Macmillan Publishers Limited, London, 1980, T 2, 1, p. 468.

Mogensen, Mogens Rafn, Carl Nielsen. Der dänisch Tondicher. Verlag Eurotext Arbon, 1992, 5 vol.

Smith, Frederick Key, Nordic Music Art. From the Middle Ages to the Third Millenium. Praeger, 2002.

White, John D. New Music of the Nordic Countries, Pendragon Press, 2002.

Musikkens hvem hvad hvor, biografier, Politiken Forlag, 1961.

Samfundet til udgivelse af Dans Musik (The Society for publishing Danish Music), Catalogue, 1871-1971, Dan Fog Musikforlag.

Dictionnaire biographique des Musiciens, Theodore Baker, Nicolas Slonimsky, édition adaptée et augmentée par Alain Pâris, Robert Laffont, Bouquins, 1995, T1, p. 344

Discographie

Concerto pour piano et orchestre en sol mineur, op. 17 (+ Rudolf Simonsen). Oleg Marshev (piano), Orchestre symphonique d’Aalborg, dir. Mathias Aeschbacher. 2005. Danacord DACOCD 641. Enregistrement de 2005.

Symphonie n° 1 en do majeur, op. 16. Symphonie n° 2 en ré majeur, op. 20. Symphonie n° 3 en la mineur, op. 25. Symphonie n° 4 en ré mineur, op. 30. Orchestre philharmonique d’Omsk, dir. Evgenyi Shestakov. 1999. Danacord DACOCD 436-437. 2 CD. Enregistrements de 1995 et 1999.

Quatre Chansons, op. 3. Peder Severin (ténor) et Dorte Kirkeskov (piano). 1991. Dacapo DCCD 9114 [Romantic Danish Songs avec des œuvres de Ludolf Nielsen, August Enna, Fini Henriques, Hakon Børresen, Rued Langgaard].

Le pianiste Peter Seivewrigt joue la Sonate op. 26 et 8 Pièces de l’opus 22 pour le label Rondo (enregistrement de 1998). Danacord annonce la parution prochaine d’un CD exclusivement consacré au piano sous les doigts d’Isabel Carlander (enregistrement de 2006-2007).

Parmi les œuvres pour chœur mixte a cappella signalons l’enregistrement de Norden par le Chœur Canzone, direction Frans Rasmussen pour Kontrapunkt KON 32173. Album intitulé The Danish Romanticism (avec des œuvres de Ludolf Nielsen, Frederik Rung, Alfred Toft, Fini Henriques, Otto Malling…). Enregistrement de 1992.

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