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Petites histoires du violon : Par l’âme amère

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Les organologues sont assez d’accords sur les faits suivants : le violon ou son prototype apparaît au début du XVIe siècle et est utilisé presque uniquement par les pauvres, les plus aisés jouant eux sur des instruments à cordes tels que les violes ou le luth. Cela soulève une question importante : pourquoi au début du XVIe siècle, le violon, invention su géniale autant sur le plan scientifique que musical, est si mal considéré et doit attendre un siècle pour être enfin utilisé en musique savante ? Pour accéder au dossier complet : Petites histoires du violon

 

Dans l’article XI  : « le violon dans l’inconscient collectif », nous avons proposé une réflexion sur notre représentation du violon, sur l’idée générale que cet objet véhicule. A présent, nous allons étudier ce qui se passe quand nous sommes en contact physique avec un violon, que nous pouvons concrètement voir, entendre et –éventuellement- toucher. Nous précisons éventuellement, car l’approche est très différente suivant que l’on se place comme auditeur, violoniste ou luthier.

En effet, pour le premier, le violon a, au départ, une fonction : celle de lui rendre sensible une idée musicale. De plus, le fait de ne pas être en contact direct avec l’objet confère à celui-ci le statut d’» objet d’art », au sens psychanalytique du terme, c’est- à -dire voué à satisfaire les fantasmes de celui qui ne peut « que » l’entendre et le voir (qui plus est, parfois, d’assez loin).

Les deux autres, en revanche, sont autorisés (et bien obligés) à manipuler l’objet. Son statut est alors tout autre. Le fait de toucher implique un lien de proximité que l’on peut qualifier d’» amoureux » (d’aucun dirait « érotique »), fait d’amour et de haine, d’attirance et de rejet, de satisfactions et de frustrations : un rapport affectif.

Nous entretenons tous, peu ou prou, de tels liens avec certains objets familiers : untel ne peut écrire qu’avec SON stylo, car c’est avec lui qu’il a écrit ses plus beaux poèmes. Tel autre ne se séparera pas de sa médaille, car c’était celle de sa grand-mère. Néanmoins, ce rapport n’implique que l’individu avec son objet personnel, il n’a de sens que pour lui : c’est son « objet choisi ». Mais il est des objets qui, nonobstant le vécu de chacun, touchent de façon plus universelle, et ce parce qu’ils font écho aux premiers temps de notre vie (y compris intra-utérine). Nous avons tous le souvenir (fût-il inconscient) d’un bout de tissu, d’un petit personnage en étoffe appelé « doudou ». Celui-ci, pour remplir sa fonction de « substitut de mère » et rendre l’absence de celle-ci moins angoissante, présente certaines caractéristiques que nous pouvons retrouver dans le violon.

Une de celles-ci est d’abord l’odeur. Si nous reprenons notre bout de chiffon, nous y trouvons des effluves corporelles, du lait maternel, les propres sécrétions du bébé, que le tissu a absorbé et restitue. Rien de bien hygiénique, certes, mais guerre moins que notre violon, fait en bois (matériau qui a sa propre odeur) et qui conserve également les fluides et exhalaisons de ses utilisateurs successifs (haleine, sueur, parfum). Le plus propre des violons a, de part son usage, une odeur, quand bien même ne la sentirions-nous pas consciemment. Nous pourrions l’appeler « l’odeur du temps passé », et il est possible que cette idée, sublimée, joue un rôle dans l’attrait des violons anciens. Peut-être donne-t-elle l’impression rassurante de faire parti d’une « famille » ?

Le doudou n’est pas forcement un objet matériel ; Il peut aussi être une sensation, un souvenir. Dans le ventre maternel, le fœtus perçoit les sons extérieurs (notamment la voix de sa mère) sous forme de vibration, qu’il ressent autant par l’ouie que par le reste du corps. Nous savons que, chez le violoniste, le son est perçu, en plus du système auditif, par les os et les cavités du visage. La sensation induite par le jeu de l’instrumentiste peut être envisagée comme une réminiscence de celle -primordiale- du fœtus.

Une autre comparaison est celle entre le violon et le jouet. En plus du fait que, dans certaines langues, on dit bien « jouer » d’un instrument de musique, le violon, de part sa silhouette, sa taille, ses attributs, son contact avec le corps permet de le comparer à une poupée. Dans l’article « violon et sexualité », nous évoquions ces statuettes en pierre retrouvées dans les îles grecques, datant de 3. 000 ans avant J. C., idoles représentant fécondité et sexualité féminine. L’analogie entre leur silhouette et celle du violon ne faisant aucun doute, on les a donc surnommées « idoles-violon ». Or ces « déesses-mères » sont passées, au Vème siècle avant J. C. du statut d’objet sacré à celui de jouet, de poupée, essentiellement par le fait de l’articulation des membres. Et c’est cette valeur ludique qui a permis la relation active de l’enfant à l’objet. Nous osons alors un parallèle avec notre violon. Comme ces poupées, sa forme est anthropomorphe. Mais, de plus, à l’instar de leurs membres articulés, il se rapproche de l’humain par le fait qu’il dispose d’une fonction propre aux êtres animés : il émet des sons. De ce fait, le violon, considéré dans sa dimension ludique, génère une relation particulière entre son utilisateur et lui-même. Le violon est une « poupée qui parle »…

Le lien entre violon et poupée renvoie en fait à l’enfance. Il est rassurant. On s’y raccroche (et, au sens propre, on s’y accroche). C’est autant le violoniste qui tient le violon que l’inverse.

Nous avons, par ces différents exemples, établi des parallèles entre violon et doudou. Aussi, nous comprenons comment l’attachement à cet objet peut être source de plaisir, de satisfactions, tant physique que psychiques. En effet, le contact physique avec le violon renvoie tant à la vie intra-utérine du fœtus, qu’à la période dite « transitionnelle » caractérisée par l’angoisse de l’absence de la mère, qu’aux premiers jeux avec poupées et peluches. Mais, comme pour le doudou, cet attachement, s’il est excessif, peut être source de dépendance (et donc de souffrance). Le tout est de trouver un équilibre entre ces deux pôles, ce que le violon, objet propre à beaucoup de fantasmes, ne facilite pas toujours.

Sources :
– Donald Winnicott : « jeu et réalité » Folio essais, Gallimard, 1971
-Véronique Puech, Chantal Van Tri : « Doudou or not doudou », Ramsay, 2006
-Serge Tisseron : « Comment l’esprit vient aux objets », Aubier, 1999
-Patrice Huerre : « Place au jeu ! », Nathan, 2007

Crédit photographique © DR

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