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A voix nue

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Abbaye de Royaumont. 07-IX-2008. Philippe de Vitry (ca. 1245-1361) ; Adam de la Halle (ca. 1245-ca. 1288) ; Jacob Senleches (ca. 1382-1395) ; J. de Porta (XIVe s) : Rondeau, Ballades, Motets. Michaël Levinas (né en 1949) : Trois chansons pour la loterie Pierrot et Jean de Grêle sur des textes de Valère Novarina ; Le O du haut sur des textes de Gherasim Luca (CM) ; Jonathan Bell (né en 1982) : Déserts sur des textes de Lorand Gaspar ; Salvatore Sciarrino (né en 1947) : Madrigals. Mise en espace, scénographie et lumières, Alain Brugnano ; Costumes, Corinne Petitpierre. Ensemble De Caelis : Florence Limon, Estelle Nadau, soprano ; Léna Orye, Caroline Tarrir, mezzo ; direction artistique et mezzo, Laurence Brisset ; Neue Vocalsolisten de Stuttgart : Sarah Sun, Suzanne Leitz-Lorey, sopranos ; Daniel Gloger, contre-ténor ; Martin Nagy, ténor ; Guillaume Anzorena, baryton, ; Andreas Fischer, basse.

Abbaye de Royaumont

Les rendez-vous d’automne de la Fondation Royaumont sont toujours des instants privilégiés à la faveur de ce lieu unique dont on aime retrouver la patine des vieilles pierres et l’atmosphère singulière qui les pénètre. Durand trois semaines d’un travail intense autant que fécond, de jeunes compositeurs venus du monde entier viennent recevoir les conseils de leurs aînés – Bryan Ferneyhough, et cette année – avant de donner à entendre leurs travaux durant les deux concerts de la session de composition qui auront lieu ce samedi 13 septembre. La Fondation invitait également ce week-end les tout jeunes enfants à découvrir «la musique des oiseaux», un itinéraire pédagogique incluant concerts et ateliers de création conçu par Emmanuelle Lizière et Cédric Julien.

Pour le concert du 7 septembre intitulé «Modernités d’hier et d’aujourd’hui», , directeur de la programmation, faisait dialoguer la musique du Moyen-âge – celle, revendicatrice, de «l’Ars Nova du XIVe siècle – et la création contemporaine à travers un répertoire essentiellement vocal : une confrontation qui s’est révélée passionnante, laissant transparaître dans les deux univers un même goût de l’expérimentation et une recherche de l’inouï quant aux relations entre musique et textualité.

Rythmé en trois temps, cet itinéraire sonore ménageait une pause d’une demi- heure, le temps de l’Electro-cloître, une promenade d’extérieur sonorisée par la jeune coréenne Sun Young Pahg.

C’est l’excellent Ensemble De Caelis, spécialisé dans le répertoire médiéval – cinq voix de femmes réunies sous l’autorité artistique de , mezzo-soprano – qui débutait le concert. Ces interprètes mêlent aujourd’hui musique ancienne et contemporaine en invitant des compositeurs à tisser dans une recherche commune un lien entre passé et présent. Soucieuses également de modifier l’écoute d’un répertoire parfois un peu austère, ces cinq interprètes libérées de leur partition – chose assez rare pour une écriture d’une telle exigence ! – avaient demandé à Alain Brugnano d’imaginer une mise en espace cernée en fond de scène par une toile de maître, un détail de la vierge à l’enfant de Jean Fouquet. Après Rondeau, Ballades et Motets – dont la polyphonie pluri-textuelle revêt un aspect parfois purement sonore – chantés avec une maestria étonnante, l’Ensemble De Caelis abordait le répertoire contemporain avec les trois chansons pour la loterie Pierrot et Jean de Grêle de . Attiré par le langage du poète suisse Valère Novarina travaillant sur la perception du sens dans le son, le compositeur élabore des «polyphonies d’interférence» où le mot est traité par des modes de jeux vocaux réalisant un véritable contrepoint rythmique et sonore.

Plus intimiste et rejoignant le temps très étiré de la méditation, Déserts du compositeur français Jonathan Bell – à peine 26 ans – s’inspire des modèles de la polyphonie ancienne pour concevoir de fines textures microtonales sous-tendues par les poèmes psalmodiés de Lorand Gaspar.

Relayant les De Caelis dans l’investigation du répertoire contemporain, les Neue Vocalsolisten de Stuttgart, chantres incontestés de l’écriture a capella d’aujourd’hui, créait le O du haut de , une partition fascinante à l’encre toute fraîche – on sentait les six chanteurs quelque peu tendus ! – écrite sur des textes de Gherasim Luca. Levinas y poursuit ce travail d’hybridation des timbres vocaux sur un texte – qui était malheureusement absent des notes de programme – dont on reconnaît la langue française sans vraiment la comprendre.

Les Neue Vocalsolisten au complet – sept voix mixtes d’une incroyable virtuosité incluant le registre de contre-ténor de – donnaient en création française Madrigals de , le maître de la poésie de l’écoute dont la musique intimiste et raffinée faisait l’événement de la soirée. Recourant aux figures typiques de la vocalité sciarrinienne – une constellation de petites incises plaintives aux courbes d’intonation très précises dont les fluctuations de hauteur et d’intensité stylisent la prosodie – cette succession de madrigaux rejoint la tradition polyphonique italienne mais avec cette raréfaction de l’événement sonore et cette «concentration pour l’essentiel» qui confinent au sublime.

Crédit photographique : Michaël Lévinas – DR ; Neue Vocalsolisten © Thierry Desmarest

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