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André Tubeuf, le chant de l’âme

À emporter, Livre, Romans et fiction

André Tubeuf  : La Quatorzième Valse. Actes Sud, 154 pages, 15€. ISBN : 978-2-7427-7350-3. Dépôt légal : juin 2008. Prix : 15€.

 

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On ne peut rendre compte brièvement de ce livre dont l’écriture s’inscrit dans la durée d’une longue méditation, sans d’une certaine façon, l’abimer. Et pourtant, il faut le faire car son auteur nous offre là une œuvre essentielle, rare, de celles qui opèrent sur le lecteur une transformation, l’incitant au dépouillement de soi, le ramenant à son centre et à l’écoute des voix intérieures. On n’en sort pas indemne, mais on en sort meilleur. Comme après la lecture de certains textes de Kierkegaard, ou mieux encore, peut-être, des Cahiers de Malte Laurids Brigge de R. M. Rilke : une même ferveur habite l’artiste qui se met au piano et le jeune poète solitaire et souffrant qui écrit : «Je m’asseois et je lis un poète». Grandeur de ces pages qui rend à la musique toute sa gravité, aux antipodes de ce qui se dit trop souvent de nos jours, pour attirer le chaland, la réduisant à un divertissement parmi d’autres plaisirs.

a osé, non sans risque mais magnifiquement, faire de le narrateur de son roman. Il le situe durant les derniers mois de la vie du pianiste qui se sait condamné et qui meurt le 2 décembre 1950, emporté par la maladie de Hodgkin, à l’âge de 33 ans.

1950, c’est l’année où l’on célèbre le bicentenaire de Jean-Sébastien Bach, que l’artiste a toujours vénéré. Dans cet ouvrage, le cheminement de sa pensée se fait continûment avec Bach nommé presque à chaque page- -»j’ai failli dire Dieu» note-t-il une fois. Rien de plus beau à ses yeux, que «son ordre, sa piété sa chaleur simple et fraternelle, Dieu qui parle mais sans la nuée, …» et ce qu’apporte le musicien dont il constate qu’il est «…. constamment incarné». Le choral Jésus que ma joie demeure», la «signature» de l’interprète, rythme ce journal d’une âme et il y est fait allusion à chacun des moments qui ont compté pour le pianiste lors de ces derniers mois : Dinu le joue devant les Dunand, avant d’atteindre Strasbourg où il doit se produire, pour les remercier de les avoir aidés lorsqu’ils ont émigré lui et sa femme Madeleine. Des étudiants écoutent le choral à la T. S. F, après que l’artiste a renoncé à son concert et lui offrent le bonheur d’une lettre. L’écoutera aussi à la radio et le lui écrira (fictivement), Jœ Bousquet, l’écrivain paralysé depuis 1918, auteur d’un roman Traduit du silence dont le titre est la clef de celui d’ ; à Genève, le pianiste jouera encore Jésus que ma joie demeure pour l’enregistrement que fait Walter (Legge) des nombreuses œuvres qui sont prêtes, et ce sur un superbe piano Steinway offert par Columbia. Enfin, il l’offrira en bis au concert de Besançon, le 16 Septembre, concert rediffusé le 3 Décembre, qui fait dire aux étudiants souriant à travers leurs larmes, qu’il est resté vivant.

La réflexion de l’artiste dont les doigts sont de plus en plus souvent comme des «macaronis», l’amène à ce constat qu’à la différence de la peinture que l’on peut contempler sur une simple reproduction, la musique n’existe pas sans les mains qui la traduisent. Dieu a besoin des hommes, de leur corps. Mais la peinture apprend la lumière : ainsi du Rétable de Colmar, que vient de revoir : il y a, en bas du tableau, une rose rouge et»de petits anges qui écoutent et qu’écouter illumine». Or, la lumière qui se lit sur leur visage est semblable à celle qui parfois monte sous ses doigts, «quelque chose qui pourrait servir au salut du monde et à son illumination». Voilà pourquoi le pianiste jouera à Besançon jusqu’au bout, quitte à en mourir, pour ne pas décevoir ceux qui l’attendent car la musique est «pain de l’âme». Il jouera tout ce qui est inscrit au programme sauf la quatorzième et dernière des valses de Chopin qu’il devait interpréter, à cause de l’épuisement.

Cet amour rayonnant lui est rendu immensément par Madeleine, qui comprend tout, par le docteur Dubois- Ferrier toujours là quand il faut, par Elizabeth (Schwarzkopf), le merveilleux Munch qui procure la cortisone, par Nadia, Igor (il sera parrain de la fille de Markevitch), par Karajan à ses ordres pour le concerto K. 467 de Mozart, par Enesco, et par celle qui vient le visiter en dernier, sa mère qui, enfin, a obtenu un visa pour se rendre à Genève voir mourir son fils. Et puis ce sont les derniers mots : «Dieu est musicien, et cela explique tant de choses, … et la douleur, et l’harmonie et cette vibration terrible et douce, jusqu’au dernier suspens, jusqu’au dernier soupir. Dieu traduit du silence». Merci, André Tubeuf.

Ce livre est sorti en même temps qu’un coffret de sept disques, chez EMI

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