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Solistes de l’Ensemble Intercontemporain, masques enjôleurs

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Auditorium du Musée d’Orsay. 18. XII. 2009. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Le Petit Arlequin ; Gérard Pesson (né en 1958) : Nebenstück pour clarinette et quatuor à cordes ; George Crumb (né en 1929 ) : Vox Balaenae pour trois joueurs masqués ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Duo pour deux lunettes obligées pour alto et violoncelle ; Helmut Lachenmann (né en 1935) : Toccatina pour violon ; Peter Eötvös (né en 1944) : Korrespondenz, scènes pour quatuor à cordes. Solistes de l’Ensemble Intercontemporain : Alain Billard, clarinette ; Jeanne-Marie Conquer, Hae-Sun Kang, violon  ; Christophe Desjardins, alto ; Pierre Strauch, violoncelle ; Sébastien Vichard, piano.

Le programme éclectique de l’ ce jeudi 18 décembre à l’Auditorium du musée d’Orsay faisait écho à la très belle exposition «Masques. De Carpeaux à Picasso» que l’on peut voir au musée jusqu’au 1er Février.

Clarinette haute émettant un son droit et strident dans le suraigu de la tessiture, surgissait des coulisses pour interpréter Le petit Arlequin de mais sans l’habit ni le masque. Cette pièce de neuf minutes extraite de l’imposante partition d’Arlequin pour clarinette seule fut dansée et jouée lors de la création en 1977 par sa dédicataire Suzanne Stephens. Sans véritablement investir l’espace, s’en tient à la «version de concert», avec partition et jeu de jambes obligé dans une unité polyphonique parfaite même s’il manquait au spectacle la mobilité du geste et surtout du son.

Toujours en mal d’aventures inédites, l’Américain met en scène trois interprètes masqués dans Vox Balaenae, un triptyque très dépaysant dans lequel les visages doivent s’effacer pour mieux «symboliser la puissance impersonnelle des forces de la nature». Usant de l’amplification sonore et d’une lumière bleue ambiante – que l’on aurait souhaitée plus intense pour une «immersion» totale -, Crumb nous fait voyager dans le temps et dans l’espace avec des sonorités de flûte des Andes, de Sitar indien ou de cymbalum imaginaire, les trois interprètes totalement investis dans leur rôle respectif opérant, à l’aide de modes de jeu les plus inattendus, des métamorphoses sonores fascinantes.

Avec et , c’est la face cachée de la partition ou de l’instrument qui interroge. Dans Nebenstück (1998) pour clarinette et quatuor à cordes, Pesson propose une «coloration» personnelle et suggestive de la Ballade op. 10 n°4 de Brahms : la transcription se fait ici «désécriture», effacement d’une musique dont le compositeur ne livre que la trace sonore – le «spectre» rythmique parfois seul demeure – tandis que la clarinette éminemment brahmsienne vient apposer par touches délicates ce rien de mœlleux et de sensuel qui comble notre écoute : toute l’aura romantique dans un soupir, pourrait on dire en paraphrasant Schœnberg.

Dans Toccatina pour violon (1988) d’ – un titre qui laisse présager quelque détournement du jeu traditionnel – assume la tâche délicate de «toucher» les cordes avec l’écrou-tendeur de son archet suscitant par l’intermédiaire de modes de jeu très diversifiés un univers de sons bruités – légèrement amplifiés – et finement articulés. Lorsqu’il est utilisé, l’archet joué «con legno» sur le corps de l’instrument émet un bruit de souffle pur, le «tonlos» emblématique de l’univers lachenmannien.

Le concert réservait encore des surprises avec cette pièce étrange de , Korrespondanz (1992), sous-titrée scènes pour quatuor à cordes. Eötvös rassemble en effet en trois «scènes» des fragments de la correspondance entre Mozart et son père qu’il met en musique sans le recours des paroles. «Les instrumentistes ne lisent le texte à voix haute à aucun endroit de la partition mais ils doivent jouer comme s’ils parlaient précise-t-il» : ces intonations semblaient bien reconnaissables durant les premières minutes mais on perdait rapidement le fil du discours – malgré le texte donné in extenso dans les notes de programme – laissant au final un sentiment mitigé quant à la pertinence du propos.

Si le Duo (alto et violoncelle) «pour deux lunettes obligées» de Beethoven faisait un peu tache dans le programme de la soirée, le plaisir complice des deux interprètes – et équipés d’énormes montures blanches – renouant avec le grand répertoire et se jouant de ses «exceptionnelles difficultés» était en soi source de pur bonheur.

Crédit photographique : Alain Billard (clarinette) © Aymeric Warmé-Janville

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