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Un cabaret post-dada, de la crise de 1929 à nos jours…

Festivals, La Scène, Opéra

Saint-Céré, Théâtre de l’Usine. 31-VII-2009. Mischa Spoliansky (1898-1985) : Berlin, années 20 ! La revue des Grands Magasins, en 24 tableaux sur un livret de Marcellus Schiffer traduit par Hilla Heintz. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors et lumières : Patrice Gouron. Costumes : Jean-Michel Angays et Stéphane Laverne (Studio Bbg 22-11). Claudia Mauro, Béatrice Burley, Anne-Sophie Domergue, Flore Boixel, Eric Vignau, Eric Perez, Jean-Pierre Descheiw, Yassine Benameur, chant ; Marwan Fakir, violon ; Francis Prost, clarinette et saxophone ; Marie Bedat, trompette ; François Michels, trombone ; Samuel Domergue, percussions. Direction : Dominique Trottein

Berlin, années 20 !

En présentant le spectacle au public, le metteur en scène insiste sur le fait qu’il s’agit de la première revue dans laquelle a joué Marlène Dietrich. Il insiste aussi sur le fait que les textes ont été traduits en français pour l’occasion, mais que rien n’a été modifié sur le fond. En fait, c’est en préparant Neues vom Tage (1929) de sur un livret de Marcellus Schiffer pour l’Opéra de Dijon que, sur les conseils de Pascal Huynh (auteur de La musique sous la République de Weimar), en est venu à s’intéresser aux autres travaux de l’auteur. Et il est effectivement remarquable à quel point, dans La revue des Grands Magasins (Es liegt in der Luft, 1928), les textes de Marcellus Schiffer sont d’une efficacité parodique qui, par leur agencement, sont aussi d’une subtilité intrigante. Si le propos est effectivement déroutant par son actualité (valeurs personnelles liquidées par le consumérisme, monde insensé à force de rationalisations économiques), quatre-vingt ans plus tard, c’est la capacité d’une revue de music-hall à prendre en charge des thèmes récemment travaillés par les avant-gardes qui est peut-être la plus exemplaire. Car il est notable que les 24 tableaux sont composés dans un ordre thématiquement radical: si une mère de famille nombreuse n’a plus que les soldes pour s’encanailler, ses deux jumeaux oubliés finiront aux objets trouvés pour être recyclés en «enfants publicitaires», faute de pouvoir les laisser à l’entrée, comme les chiens. Quelques numéros étant justement donnés aux chiens, on comprendra que la cause animale ne peut rien avoir à faire dans un grand magasin qu’en révéler paradoxalement l’inhumanité. Au lieu d’en rester au cynisme des gérants, la revue présente une galerie de portraits moins cocasses qu’inquiétants: un client organise un enterrement de vie de garçon, il en veut rire pour son argent, rit grinçant de l’accueil qui lui est réservé au rayon farces et attrapes, peut toujours aller se demander si c’était bien le rire qu’il voulait acheter. Ainsi de suite, une mariée prête à sa robe les pouvoir d’un concours de vulgarité: puisque tous les hauts moments de la vie familiale se préparent au Grand Magasin, la revue tourne vite à la critique du modèle petit-bourgeois, en soulignant ce qu’un tel format d’épanouissement peut avoir d’illusoire, de dangereux et, qui plus est, de démocratiquement dégradé.

La composition des tableaux (que la production de Saint-Céré a tenu à garder intacte), donne envie d’y chercher les lignes les plus radicales: l’éveil des babioles ou l’impossible dénégation du kitsch peut rappeler qu’en 1928, les readymades de Duchamp avaient tout juste 15 ans; la chanson Quelque part épingle une locution emblématique de la mollesse et de la lâcheté ambiantes qui portent à dire n’importe quoi tout en s’infatuant au plus sérieusement, ce qui peut rappeler la poésie que Tzara écrivait dans les années 1920… Pour suivre l’hypothèse d’un cabaret post-dadaïste, on peut penser au Bébuquin de Carl Einstein, quand la demande de renseignements tourne au test d’érudition, le client cherchant à coller le vendeur avec des questions dignes de jeux télé, pour révéler un monde dans lequel l’expertise et même la recherche doivent être tellement absurdes quand elles sont ramenées à leur valeur marchande. Mais encore: le dialogue de sourds entre une cliente qui veut un piano à queue «confortable» et une vendeuse qui n’y reconnaît rien de ce qu’elle a en rayon, vire au débat sur l’inintelligibilité du monde moderne, de sorte que l’apparition d’un chanteur qui chuchote (comme «fellinisé» par ), au-delà du caractère burlesque, rappelle combien le spectacle est une dangereuse politique quand, en plus, il arrête justement d’articuler et de nuancer. Ce serait le côté Fassbinder d’Olivier Desbordes: puisqu’il n’y a pas à s’extraire de la culture de masse, on ne pourra plus décrire le fascisme de l’extérieur.

De l’avant-garde à l’art populaire, des passages de la scène lyrique au music-hall dans le Berlin des années 20 et de la complicité entre Olivier Desbordes et les chanteurs avec qui il a travaillé, on reconnaît dans la production et dans son souci de fidélité à l’ouvrage original, la revendication d’un militantisme qui n’a pas besoin d’en rajouter (d’où le retitrage: Berlin, années 20). Le tout se déroule dans une humeur grinçante, mais légère: la musique de Mischa Spoliansky est enlevée, avec des couleurs harmoniques qui rappellent . Elle donne aux chanteurs la possibilité de passer d’un registre à l’autre, de changer de genre vocal en cours de tableau, tant la drôlerie n’est alors plus jamais détachable du terrible. Si les huit chanteurs n’arrêtent pas de changer de costumes et si les créations du Studio Fbg 22-11 renforcent ardemment l’effervescence générale qui règne dans le spectacle, nous faisons une mention spéciale pour la performance d’ qui, tant en agent d’accueil qu’en bébé ou service après-vente, a servi la revue avec un sourire et une gravité emblématiques. Berlin années 20! se termine par une démonstration par l’absurde comme un monde tout de commerce nous fait confondre l’essentiel et la valeur des choses quand, au bureau des échanges, un client vient pour échanger sa femme (justement rencontrée dans les rayons du Grand Magasin), tandis qu’un autre voudrait aller jusqu’à s’échanger lui-même… Pour dire, enfin, que les atermoiements des uns des autres sont pris dans une confusion plus générale ou comme il est dit dans l’air repris en finale: «Il y a dans l’air un esprit du temps, il y a dans l’air un chambardement!»

Crédit photographique: Eric Vigneau © Nelly Blaya

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