philharmonie de paris 0718

Patrick-Marie Aubert, chef de choeur

Artistes, Chefs de choeur, Entretiens

Originaire d’Aix-en-Provence où il a fait la majorité de ses études musicales, Directeur musical de Chœur de l’Armée Française, Patrick-Marie Aubert se consacre depuis une quinzaine d’année à la profession de chef de chœur lyrique, à l’Opéra de Nantes, au Capitole de Toulouse et depuis cette rentrée à l’Opéra National de Paris. Rencontre à l’occasion du prochain concert du chœur «seul» de la «Grande Boutique» le 13 décembre, auprès d’un chef de chœur qui souhaite donner à ses troupes la place qu’elles méritent au sein de cette maison.

 

ResMusica : Le lyrique est une deuxième carrière. Comment vous êtes vous retrouvé dans les forces musicales du Ministère de la Défense ?
 : Au départ j’ai une formation de chef d’orchestre. J’étais chef de musique militaire, mais je n’ai pas voulu rester dans l’affectation qui m’avait été imposée. A ce moment a été créé le Chœur de l’Armée Française, avec appel d’offres pour recruter des candidats. Je me suis présenté, j’ai été reçu… comme chanteur ! Puis j’ai été chef de pupitre. A ce moment j’ai repris mes études musicales au Conservatoire d’Issy-les-Moulineaux, pour acquérir une vraie technique de chanteur. Ainsi que des stages avec Irène Joachim et Jean-Christophe Benoît, tout en cachetonnant dans divers chœurs. Avec cette expérience, je me suis porté candidat à la direction du Chœur de l’Armée Française.

RM : Comment passe-t-on du répertoire du Chœur de l’Armée Française, pour chœur d’hommes, faits de nombreux hymnes officiels et de pièces du patrimoine français, au répertoire lyrique ?
PMA : On n’y passe pas. On fait de la musique avec l’instrument qui vous est donné. J’avais un chœur d’hommes à disposition, j’ai fouillé pour trouver un répertoire français immense du XIXe que j’ai à cœur de défendre. Il faut rester très éclectique. Mais à l’Armée j’ai fait beaucoup de chœurs d’hommes extraits du répertoire lyrique.

RM : Effectivement le Chœur de l’Armée Française a souvent collaboré à des concerts ou productions lyriques (Damnation de Faust, Faust, …).
PMA : Et les grandes opérations de Bercy. C’est là où j’ai rencontré Nicolas Joel, qui mettait en scène Faust.

RM : La plupart des chefs de chœurs se consacrent à leur ensemble vocal, avec un répertoire spécifique. Votre carrière est essentiellement vers le répertoire lyrique. Pensez-vous faire le même métier que vos collègues ?
PMA : Bien sûr ! Nous n’avons pas la même spécialité, bien qu’on couvre un répertoire très large, sur les mêmes styles. Les chefs de chœurs qui sont à l’opéra doivent faire preuve de flexibilité et de souplesse car on passe très vite d’un style à un autre. Depuis cette saison, on a enchaîné Mireille, Wozzeck, Andrea Chenier, et bientôt Idomeneo et La Sonnambula. Notre qualité première est là : s’adapter de suite et le transmettre au chœur. On ne chante pas Mozart comme Giordano.

RM : Vous allez donner un répertoire (Mendelssohn, Schumann) excellemment servi par des chœurs de chambre type RIAS Kammerchor. Quelle sera la spécificité de cette lecture par le Chœur de l’Opéra National de Paris ?
PMA : On va assumer notre spécificité lyrique. C’est-à-dire des forte réellement forte. Pareil pour les piani, pour démentir les idées reçues sur un chœur d’opéra qui ne saurait que «gueuler». Je connais ce répertoire que j’ai souvent entendu par des ensembles vocaux. Je ne dis pas que les voix sont blanches, mais presque, avec des ténors toujours en mezza voce. On fera des forte timbrés, de poitrine, sous contrôle, mais timbré. Ça peut changer du tout au tout et faire redécouvrir ces œuvres.

RM : Un concert du chœur seul à l’Opéra National de Paris n’est pas courant. Avez-vous l’intention de rendre cet évènement un peu plus fréquent, comme les concerts symphoniques de l’orchestre de la maison ?
PMA : On est sur la même logique. C’est une condition sine qua non, que j’avais aussi posée à Toulouse. Un chœur lyrique doit s’astreindre à ce répertoire : vocalité différente, plus de souplesse, plus de contrôle, plus de surveillance des phrases, du legato et du vibrato, un des plus gros problèmes d’un chœur lyrique. C’est comme un orchestre qui fait des symphonies de Haydn : un répertoire de base pour se recentrer sur la technique. Et ça nous fait du bien de chanter ce répertoire. Je ne veux pas le laisser exclusivement à des ensembles spécialisés.

RM : Le chœur ne sera pas au complet ?
PMA : Non, un effectif réduit de 32 chanteurs. Sur un total de 112. Le chœur chante rarement au complet : nous en sommes en 3 mois à 59 représentations, sur 8 programmes différents. Ce concert sera la 60e. A cela s’ajoute le fait de tout savoir par cœur, plus le temps de travail scénique, de costumes, de maquillages, …

RM : Justement cette spécificité du chœur lyrique est de connaître par cœur les partitions. Cela représente-t-il un temps supplémentaire de répétition ?
PMA : Il faut en tenir compte. Répéter pour répéter, dans le sens de redite. Evidemment en faisant et refaisant on en profite pour perfectionner. N’oubliez pas que sur une saison le panel des langues chantées et donc apprises est impressionnant : français, italien, allemand, anglais, tchèque… Pas de russe cette saison mais la saison prochaine. Donc il faut apprendre des séries de phonèmes, tous ne maîtrisent pas 5 ou 6 langues.

RM : A propos de mise en scène, le chœur est souvent mis à l’écart. Y a-t-il une gêne des metteurs en scène pour manier les foules ? 
PMA : Si le metteur en scène ne sait pas manier un chœur, qu’il reste au théâtre. Nicolas Joel ne voudra jamais qu’on utilise mal le chœur sur scène, j’ai carte blanche auprès du metteur en scène pour intervenir le cas échéant. Pas d’intervenir sur sa vision de l’œuvre, non, mais pour faire respecter les musiciens. L’opéra, quoi qu’on en dise, c’est avant tout de la musique. Si la musique ne marche pas, le spectacle ne marchera pas, même avec de très belles images. C’est un credo qu’on doit rappeler aujourd’hui, après une période qui a été à cet égard pas très intéressante voire déstabilisante pour le chœur.

RM : A ce point ?
PMA : Le chœur n’a pas été considéré à sa juste valeur les années précédentes. C’est une mission que je me donne, replacer le chœur au sein de l’Opéra National de Paris. C’est une des forces vives de la maison. J’ai imposé que le chœur soit présent à tous les saluts, que les chanteurs soient fiers d’en être membre. Ne serait-ce que d’avoir de beaux costumes, c’est aussi simple que ça. Le fond de ma mission, c’est redonner la place qu’ils n’auraient jamais du quitter. L’Opéra National de Paris est une des plus grandes maisons du monde. Donc son chœur doit être un des meilleurs du monde.

RM : Avec cette spécificité de devoir gérer des chanteurs qui y font toute leur carrière.
PMA : Oui, il y a des sopranos après 30 ans de métier qui peuvent avoir la voix qui bouge. J’essaie de les exposer un petit peu moins. Mais on ne va pas tuer ces gens là ! Ils ont donné leurs voix, ils ont donné leurs vies à l’Opéra de Paris !

RM : Un vrai travail de gestion des ressources humaines. Depuis Jean Lafforge, à l’exception de l’intermède de Denis Dubois en 1992/93, il n’y a plus eu de chef de chœur français. Vous êtes le premier depuis l’ouverture de Bastille. Comme il existe un son d’orchestre français, y a-t-il un son de chœur lyrique français ?
PMA : Il faut avoir un son français quand on fait Berlioz, Gounod, Saint-Saëns, Bizet, … Un son italien pour le répertoire italien, ainsi de suite.

RM : Oui il faut trouver le son selon le répertoire, mais avec le matériau qu’on a à la base. Ce matériau là a-t-il une couleur spécifiquement française, si elle existe ?
PMA : Oui, à Toulouse. A paris c’est plus complexe. Le recrutement est international, 50% des artistes sont étrangers sur près de 18 nationalités. Donc 50% de non francophones.

RM : Une autre spécificité d’un chœur d’opéra, surtout à Paris, est que ses membres sont tous des solistes en puissance.
PMA : Oui, nous recrutons au plus haut niveau. Certains peuvent se voir confier des petits rôles. C’est important de les distribuer aussi. Soliste et artiste de chœur sont deux métiers différents. Un artiste de chœur est toujours bridé par le chef de chœur, le chef d’orchestre, il faut s’écouter, … Les 75 chanteurs d’un chœur doivent ne faire plus qu’un.

RM : Après le travail du chef de chœur vient celui du chef d’orchestre. Comment rendre son «instrument» souple, pour qu’il s’adapte aux volontés du directeur musical de la partition ?
PMA : Très simple (il ouvre la partition de La Sonnambula). Voyez, tout est écrit par le chef d’orchestre (NDLR : Evelino Pido), c’est une copie de son exemplaire de travail. Vous ne savez pas quoi faire ? Il suffit de voir la partition. Un vrai travail de pro. Tous les chefs d’orchestre depuis le début de la saison savent exactement ce qu’ils veulent. Tout est là, il n’y a qu’à suivre.

RM : Si tout est écrit, où est votre liberté d’interprète ?
PMA : Dans l’articulation, la couleur, l’équilibre, les nuances. Un piano à un endroit ne sera pas le même que le suivant. Le chef d’orchestre demande, le chef de chœur corrige derrière pour obtenir ce que veut le chef d’orchestre par moyens détournés, on ne gère pas un chœur comme un orchestre.

a collaboré occasionnellement sur ResMusica, en signant des articles consacrés à Louis Aubert et André Caplet.

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