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King Arthur de Purcell, semi-opéra nationaliste

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. La Halle aux grains. 05-I-2010. Henry Purcell (1659-1695) : King Arthur or the British Worthy, semi opéra en cinq actes sur un livret de John Dryden. Version de concert. Avec : Judith van Wanroij, Philidel, une bergère, un sirène, une nymphe, une bergère, une femme, Vénus ; Céline Scheen, Cupidon, une bergère, une sirène, une nymphe, une femme, Néréide, Elle ; Pascal Bertin, une nymphe, une femme ; Emiliano Gonzalez Toro, un homme ; Magnus Staveland, un berger, Comus ; David Lefort, un homme ; Christophe Gay, Grimbald, un homme, Eole, Lui ; Douglas Williams, Génie du Froid, Pan ; Olivier Simonnet, récitant. Les Talens Lyriques. Direction : Christophe Rousset

C’est toujours une gageure de monter scéniquement King Arthur de Purcell, s’agissant d’un semi-opéra où la musique n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire racontée. En effet, Purcell a composé des intermèdes musicaux destinés à accompagner une pièce de théâtre de John Dryden, à la façon des fameux masques élisabéthains ou des comédies-ballet alors en vogue en France. Pour autant, la musique de Purcell est sublime et s’il serait complexe de restituer le spectacle dans son intégralité, d’autant plus que nous avons perdu la pièce originale, la version de concert trouve sa cohérence en renversant l’ordre des choses, puisqu’un récitant résume l’action entre les pièces musicales. Certains metteurs en scène osent toutefois s’attaquer à ce dilemme, donnant libre cours à une fantaisie parfois débridée (voir la production du Festival de Radio-France et Montpellier en 2008). Le choix de à la tête de ses Talens lyriques convient parfaitement à l’actuelle saison toulousaine «hors les murs» pendant la fermeture pour travaux du théâtre du Capitole. C’est donc la Halle aux grains qui accueillait cet ouvrage, début janvier pour deux soirées mémorables.

Le public a pu être déconcerté dans un premier temps par l’aspect décousu de l’intrigue, mais il a vite été séduit par le charme entraînant des airs purcelliens et plus encore par l’excellence de l’interprétation de et de ses troupes, accompagnant huit solistes de haut vol, parfaitement à l’aise dans ce répertoire. En marge de l’action du cycle Athuréen et de la lutte entre Bretons et Saxons, les intermèdes musicaux et chantés ne sont pas essentiels à la compréhension de l’action dramatique, mais ils participent à la scénographie de l’ensemble. Les personnages principaux que sont Arthur, son rival le roi saxon Oswald ou la belle Emmeline, enjeu de leur combat, n’apparaissent pas, laissant la place aux personnages fantastiques, allégoriques et divins. Il faut plus d’imagination à notre esprit cartésien pour goûter les apparitions d’esprits, d’elfes ou de Cupidon en personne, qui appartiennent à une sphère toute shakespearienne, mais quelle musique !

L’action héroïque narre des batailles opposant des peuples, mais aussi des forces magiques bénéfiques et maléfiques, tandis que le commentaire musical parle d’amour en intégrant une légèreté comique, voire truculente. À travers les arcanes poétiques de l’époque, l’ouvrage prend un ton clairement nationaliste et patriotique, le prologue faisant référence à la situation politique et sociale de l’époque, ainsi qu’aux paris sur les pièces de théâtre. Après tout, de l’autre côté du Channel, les longs prologues des tragédies lyriques chantaient bien la gloire du roi Louis… Bretons et Saxons finissent par s’unir pour former une nouvelle nation, la Grande-Bretagne. Or à la fin du XVIIe siècle, la Restauration anglaise devait réunir la nation autour de son souverain après la révolution de Crommwell et le roi Guillaume III d’Orange Nassau venait des Pays-Bas.

Dans ces méandres mythiques, héroïques et poétiques, on a particulièrement apprécié le timbre et la musicalité des deux sopranos, et , d’une belle clarté à côté de l’alto très discret dans cette œuvre. Les deux ténors et ne sont pas en reste, sans oublier les basses et Douglas William. Le célèbre «air du froid», inspiré du «chœur des trembleurs» de Lully revient à ce jeune baryton-basse d’une grande musicalité associée à une belle sensibilité. Tous vivent cette œuvre complexe avec un bonheur partagé et les dessous retrouvent un jeu théâtral réjouissant pour le fameux «chœur des buveurs» qui perturbe quelque peu l’hymne solennel à l’île de Bretagne.

Sous la direction précise et enjouée de Christophe Rousset, les instrumentistes des Talens Lyriques sont à leur affaire avec de superbes sonorités. Les violons mènent le bal avec vigueur, tandis que les hautbois da caccia et les flûtes à bec donnent la couleur et que les trompettes naturelles sonnent juste. Tous ont largement mérité le triomphe que leur a fait le public toulousain, donnant en rappel un large extrait du 4e acte, célébrant les plaisirs de l’amour.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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