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Luigi Cherubini (1760-1842)

Maria Luigi Carlo Zenobio Salvatore Cherubini (Florence, 14 septembre 1760 – Paris, 15 mars 1842) est il italien ou français ? classique ou romantique ? lyrique ou symphonique ? royaliste, bonapartiste ou républicain ? Autant d’ambivalences qui n’ont jamais œuvré pour sa reconnaissance… Peut être l’année 2010, qui voit les 250 ans de sa naissance, œuvrera en sa faveur ?

De Florence à Paris

Sa date de naissance laisse elle aussi un doute : le 14 septembre est mentionné sur le registre paroissial de sa chapelle de baptême. Unique document officiel, il fait donc foi. Mais Cherubini trouble les pistes de son vivant, signalant son jour anniversaire le 8 septembre dans divers documents. Et le 8 septembre est aussi le jour de naissance de la Vierge, dont il partage le prénom…

Quoiqu’il en soit le jeune Cherubini prend ses premiers cours auprès de son père, claveciniste reconnu, dès l’âge de 6 ans. Enfant prodige, il étudie rapidement le contrepoint et se préoccupe d’opéra et de musique sacrée. Le Grand Duc de Toscane, Léopold Ier de Habsbourg-Lorraine, le parraine en 1780 pour qu’il continue ses études à Bologne et Milan. La Toscane en cette fin de XVIIIe n’est plus l’état flamboyant des Médicis. Le dernier d’entre eux, Gian Gastone, décède sans descendance en 1737. Charles III d’Espagne, petit-fils de Cosme II de Médicis, hérite du titre. A la suite de pourparlers, il renonce en faveur de François Ier du Saint-Empire, arrière-arrière-arrière-petit-fils de François Ier de Médicis (1541-1587), devenant ainsi le Grand Duc de Toscane François II en 1738. Florence passe sous la coupe autrichienne.

Le jeune Cherubini fait donc ses premières armes en Italie septentrionale, enchaînant les succès par divers opéras serias – le plus souvent sur des livrets de Metastasio. En 1785 un voyage en Europe l’amène à Londres puis Paris, toujours pour y écrire et faire créer des opéras. Dans la capitale française, le compositeur Giambattista Viotti le fait présenter à la Cour, et Cherubini obtient sa première commande importante, et première de ses tragédies lyriques : Démophon, sur un livret de Jean-François Marmontel, librettiste de Grétry et Piccini. Après un bref détour par Turin, il s’installe définitivement en France en 1787, à l’instar de son illustre prédécesseur Jean-Baptiste Lully 150 ans plus tôt.

Succès et échecs, de la Révolution à l’Empire

Après la création triomphale de Démophon, Cherubini est nommé en 1789 directeur du Théâtre de Monsieur aux Tuileries, un acteur culturel majeur sous la Révolution française. Le Théâtre de Monsieur est obligé de déménager le 6 octobre 1789, d’abord à la Foire Saint-Germain, puis à la rue Feydeau, les révolutionnaires ayant imposé au roi Louis XVI et à la reine Marie-Antoinette d’emménager aux Tuileries. En 1792, avec l’abolition de la monarchie, le théâtre est rebaptisé Théâtre français et italien de la rue Feydeau. Cherubini gagne en liberté de choix de ses livrets, et fait créer avec succès Lodoïska en 1791 (livret de Claude-François Fillette-Loraux), véritable opéra comique – qui n’a rien d’une comédie. Félix Clément, dans son Dictionnaire lyrique ou Histoire des opéras (Paris, 1876), ne tarit pas d’éloges sur l’œuvre, près de 80 ans après sa création : «La musique dramatique entrait en France dans une nouvelle voie. Les effets de l’harmonie et de l’orchestration venaient fortifier ceux de la diction lyrique et de la mélodie. Ce que Gluck avait imaginé incidemment en vue de l’expression passionnée, ce que Mozart avait couramment pratiqué dans ses opéras allemands ou italiens, Cherubini l’érigeait en principe, et, par la constance et la perfection de ses beaux travaux, fondait une école savante, consciencieuse, distinguée et favorable au développement de l’imagination des musiciens. Il est de toute évidence [que] […] Cherubini a ouvert la voie à Méhul, à Lesueur, à Spontini».

En 1796 le compositeur est appelé par le Directoire à être Inspecteur de l’enseignement du Conservatoire nouvellement créé. Il fait créer Médée (livret de François-Benoît Hoffman) le 13 mars 1797, toujours au Théâtre Feydeau. Le succès de Lodoïska ne se renouvelle pas : l’inspiration de la mythologie grecque rattache trop l’œuvre à l’ancien régime. Mais par cet opéra, véritable tragédie lyrique, Cherubini établi le lien de continuité entre Gluck et Berlioz. Toutefois ce retour aux sources est assez mal perçu par le Directoire. Inquiété, Cherubini est contraint de quitter Paris, pour n’y revenir qu’à l’instauration du Consulat par Napoléon Bonaparte en 1799. Touché par cet insuccès qui aurait pu lui valoir la vie, le compositeur retourne au genre bouffe avec Les deux journées ou le porteur d’eau (livret de Jean-Nicolas Bouilly, inspirateur par sa Lénore ou l’amour conjugal du Fidelio de Beethoven), inspiré d’un fait divers de la Révolution française, mais transposé sous le règne de Louis XIV pour éviter la censure. Cherubini abandonne chœurs et arias de la tragédie pour des formes plus légères, airs strophique avec refrains et ensembles vocaux. La création le 16 janvier 1800 au Théâtre Feydeau est un triomphe. L’air du temps est à la légèreté : Boïeldieu enchaîne les succès, Méhul avec ses tragédies passe de mode. Napoléon, peu porté sur l’opéra, ne goûte guère a musique de Cherubini musique qu’il trouve trop «complexe», mais lui commanda tout au long de son règne, comme consul puis empereur, plusieurs musiques officielles. Probablement ses origines italiennes ont joué en sa faveur… Méhul dut lui-même signer en 1801 sous le pseudonyme «Il signor Fiorello» son opéra bouffe L’Irato pour gagner les faveurs du futur empereur.

Toutefois après ces Deux journées, la popularité de Cherubini décline. Les œuvres légères de Boïeldieu ont les faveurs du public et du pouvoir. Anacréon, créé à l’Opéra, est un four retentissant. Finashka (1806) obtient un succès d’estime, malgré les commentaires élogieux de Beethoven et Haydn lors de la création à Vienne l’année suivante. Coté tragédie, un autre italien, Gaspare Spontini, est un sérieux rival : en 1813 La Vestale de celui-ci éclipse le bref succès des Abencérages de Cherubini. En guise de consolation, Napoléon le nomme Chevalier de la Légion d’honneur. Commence alors la période des pièces religieuses.

La Restauration et la consécration

En 1815 Cherubini, qui a été successivement «compositeur officiel» de l’Ancien Régime, de la Révolution, du Directoire, du Consulat puis de l’Empire, part pour Londres, craignant un «retour de bâton» avec la Restauration et le retour au pouvoir des Bourbons. Le succès en Grande-Bretagne, où il compose son unique symphonie, est tel que Louis XVIII le rappelle en France pour un poste à l’Académie des Beaux-arts et pour deux œuvres de circonstance : une messe de sacre (finalement non exécutée) et une messe de requiem en l’honneur de Louis XVI. Beethoven ne tarit pas d’éloges sur le Requiem en do mineur, créé le 21 janvier 1816. L’œuvre n’est pas du goût des autorités cléricales en raison de l’emploi de voix de femmes dans le chœur. Le roi le nomme Surintendant de la Chapelle royale la même année. Cherubini retourne en grâces auprès du pouvoir – en grande partie par ses amitiés maçonniques, étant lui-même membre du Grand Orient de France. Outre de nombreuses pièces sacrées, il compose de la musique de chambre, genre qu’il a peu illustré jusqu’à présent, en réponse à une commande à l’éditeur autrichien Wilhelm Altmann. En 1822 il est nommé par décret royal Directeur du Conservatoire puis compose la messe pour le sacre de Charles X en 1825. Cette période est sans doute la plus connue de sa vie, en raison du portrait peu flatteur qu’en fait Berlioz dans ses Mémoires ainsi que de son refus d’admettre Franz Liszt comme élève dans son établissement. Adolphe Adam disait de Cherubini qu’il avait «un tempérament toujours égal, puisque toujours en colère».

Néanmoins on doit à Cherubini une organisation du Conservatoire dont l’enseignement musical est l’héritier (concours d’entrée et de sortie, programmes imposés, traités de pédagogie, études de l’écriture et de la culture) et la création de la Société des Concerts du Conservatoire, ancêtre de l’Orchestre de Paris et première formation exclusivement symphonique en France. Le programme du premier concert le 9 mas 1828 était fait selon les goûts du compositeur/directeur : sa propre musique, deux airs de Rossini – un ami – et la Symphonie n°3 de Beethoven. Ami de Chopin, promoteur de la musique de Beethoven, la réalité est assez éloignée du portrait du «vieux conservateur» dépeint par Berlioz. Ses programmations de la Société des Concerts du Conservatoire en témoignent : Haendel, Rameau, Lully, Gluck ou Sacchini, ses grands «prédécesseurs», y côtoient, outre Beethoven et Rossini, Haydn, Mozart, Weber, Méhul, Vieuxtemps, Reber, Hummel, Kalkbrenner ou Bellini.

décède le 15 mars 1842 à l’âge avancé de 80 ans, sans jamais avoir quitté ses fonctions. Il avait été nommé peu avant Commandeur de la Légion d’honneur par le roi des Français Louis-Philippe – et reste à ce jour le seul musicien récompensé de cet ordre. Il est enterré au Père-Lachaise – Chopin sera enterré quelques mètres plus loin – avec une pierre tombale le représentant couronné par la Musique, signée du sculpteur Augustin Dumont. Ses funérailles officielles ont été accompagnées de sa propre musique, le Requiem en ré mineur pour chœur d’hommes et orchestre, composé en 1836 en vue de son propre enterrement.

De nos jours la France œuvre peu pour la reconnaissance de . En revanche, le Conservatoire de Florence ainsi qu’un orchestre de jeunes en Italie, créé par Riccardo Muti, portent son nom. Sa grande tragédie lyrique, Médée, a du sa renaissance par une version italienne (Medea) grâce à Maria Callas, traduction en italien de Carlo Zangarini prévue pour Vienne en 1802, réduite de 500 mesures en 1809 pour la même scène, avec l’ajout de récitatifs de Franz Lachner écrits en 1855. Medea revoit les feux de la rampe en 1953 à Florence, sous la direction de Vittorio Gui dans une mise en scène de Margherita Wallmann. Production reprise la même année pour l’ouverture de la Scala de Milan, sous la direction de Leonard Bernstein. C’est avec Medea que Maria Callas fit sa dernière performance en Italie, à la Scala en 1962 (production de l’Opéra de Dallas, mise en scène de Alexis Minotis, direction musicale de Nicola Rescigno).

Liste chronologique des principales œuvres

1780 : Six sonates pour clavecin ou pianoforte
1788 : Démophon (livret de Jean-François Marmontel d’après Métastase)
1791 : Lodoïska (livret de Claude-François Fillette-Loraux)
1794 : Hymne du Panthéon (paroles de Marie-Jospeh Chénier)
1794 : Eliza ou le voyage au glacier du Mont Saint-Bernard (livret de Jacques-Antoine Révérony de Saint-Cyr)
1797 : Médée (livret de François-Benoît Hoffman et Nicolas-Etienne Framéry)
1800 : Les Deux journées ou le porteur d’eau (livret de Jean-Nicolas Bouilly)
1803 : Anacréon ou l’amour fugitif (livret de CR Mendouze)
1805 : Chant sur la mort de Joseph Haydn (créé en 1810)
1809 : Messe de Chimay
1813 : Les Abencérages ou l’étendard de Grenade (livret de Victor-Joseph Etienne de Jouy)
1815 : Symphonie en ré majeur
1816 : Messe de Requiem en do mineur en mémoire de Louis XVI roi de France
1819 : Messe en sol majeur pour le sacre de Louis XVIII
1825 : Messe solennelle en la majeur pour le sacre de Charles X
1833 : Ali Baba ou les quarante voleurs (livret d’Eugène Scribe et André-Honoré-Joseph Duveyrier de Mélésville)
1836 : Messe de Requiem en ré mineur
1837 : Quintette à cordes à deux violoncelles en mi mineur

Discographie sélective

Les œuvres pour piano

Œuvres de jeunesse, les Six sonates pour clavecin ou pianoforte ont été enregistrées en 2007 sur un piano moderne (Fazioli) par Andrea Bacchetti chez RCA (premier enregistrement de ces œuvres au piano). Pièces relativement simples, qui témoignent à la fois des influences du classicisme viennois et de l’art lyrique, elles trouvent sous les doigts de ce pianiste (né en 1977) une interprétation idéale pour se faire une idée du style musical italien en cette fin de XVIIIe siècle.

Les œuvres sacrées

Riccardo Muti s’est imposé sans contestes comme le grand spécialiste de Cherubini, au point de donner le nom du compositeur à l’orchestre de jeunes qu’il a fondé.

Requiem en do mineur (couplé avec la Messa di Requiem de Verdi). Ambrosian Singers, Philharmonia Orchestre. 2 CD EMI Classics

Messes pour les cérémonies royales. Ambrosian Singers, London Philharmonicx Orchestre. The Philharmonia Orchestra and Chorus. 2 CD EMI Classics collection «Rouge et Noir»

Missa Solemnis. Ruth Siezak, Marianna Pizolato, Herbert Lippert, Ildar Abdrazakov. Chœur et Orchestre de la Radio bavaroise. 1 CD EMI Classics

Parmi les autres albums de musique sacrée, sont à signaler :

Chant sur la mort de Jospeh Haydn. Marylin Schmiege, Martyn Hill, Paolo Barbacini. Capella Coloniensis, direction : Gabriele Ferro. 1 CD Phœnix


Requiem en do mineur ; Marche funèbre. Chœur et orchestre de la Radio Suisse Italienne, direction : Diego Fasolis. 1 CD Naxos

Requiem en ré mineur (couplé avec la Messe du Couronnement de Mozart). Chœur Elisabeth Brasseur, Orchestre Lamoureux, direction : Igor Markevitch. 1 CD Deutsche Grammophon»The Originals»

Musique de chambre et musique symphonique

Peu de versions sur le marché. Le Quatuor Diogenes a enregistré chez CPO le Quintette (couplé avec des œuvres de Onslow), le Quatuor David a réalisé une intégrale en 3 volumes chez Bis. La Symphonie en ré majeur attend encore sa version de référence. Les deux versions existantes sont bien trop imparfaites pour être conseillées. Les ouvertures d’opéra peuvent se trouver au gré des compilations…

Opéras

Seule Medea domine le marché du disque, par Maria Callas bien sûr, et en plusieurs versions : EMI, avec Renata Scotto et Mirto Picchi, chœur et orchestre de la Scala de Milan, direction : Tullio Serafin (1955) ; Harmonia mundi, avec Fedora Barbieri et Gino Penno, chœur et orchestre de la Scala de Milan, direction : Leonard Bernstein (live 1953) ; Myto Records, avec Fiorenza Cossotto et Jon Vickers, chœur et orchestre de Covent Garden, direction : Nicola Rescigno (livre 1959). La version de Florence (Vittorio Gui, 1953) est actuellement indisponible. La version avec Sylvia Sass, dirigée par Lamberto Gardelli, est également indisponible.

Médée, dans sa version originale, peut encore se trouver, avec Iano Tamar, Patrizia Ciofi et Luca Lombardo à leurs débuts, à l’occasion du Festival Opera Rara de Martina Franca (1CD Nuova Era, direction : Patrick Fournillier). Mais il faut être indulgent avec le chœur et l’orchestre…

Crédits iconographiques : Le compositeur Cherubini et la Muse de la poésie lyrique, par Jean-Auguste Dominique Ingres (1841) © Réunion des Musées Nationaux; Louis XVIII Roi de France et de Navarre, par François Gérard © RMN – El Meliani; Hector Berlioz, par Emile Signol (1832) © Académie de France à Rome – Villa Médicis

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