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Julien Dran, ténor

Artistes, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Petit-fils de Monique de Pondeau et d’André Dran, qui firent les beaux soirs de l’Opéra de Paris dans les années 60, fils de Martine March, qui participa, entre autre, à l’enregistrement des Boréades sous la direction de John Eliot Gardiner, et de Thierry Dran, qu’aucun mélomane des années 80 n’a pu oublier, le tout jeune Julien Dran (26 ans) commence à se faire un prénom sur les scènes françaises.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Quand on est fils et petit-fils de ténor, est-ce naturel de devenir soi-même artiste lyrique ?
 : Non, bien au contraire. Je n’avais jamais pensé à devenir chanteur, ça a démarré il y a tout juste cinq ans, un peu par hasard. J’ai commencé la musique très tôt, à l’initiative de ma mère surtout, car elle est professeur de musique. J’ai fait du piano, ensuite du cor, instrument avec lequel je me sentais en affinité. Ça demandait du temps, je pratiquais beaucoup le sport, notamment la compétition de natation, je suis allé au plus facile et j’ai arrêté la musique

RM : Dans son livre (*), votre père évoque les « cours de musique, qui pour eux (ses fils) étaient définitivement un calvaire qu’il leur fallait subir pour nous faire plaisir » ?
JD : Il a très bien résumé la situation ! J’appréciais la musique, pourtant. J’allais souvent voir ma mère quand elle chantait, bien moins mon père qui faisait une carrière plus importante, plus lointaine. Elle était plus spécialisée dans l’opérette, j’en ai vu beaucoup grâce à elle, et j’aimais aller dans les coulisses, rencontrer les gens, sentir l’ambiance tendue avant la représentation, la fête à la fin, une fois que les interprètes pouvaient se relâcher. Ensuite, j’ai écouté d’autres musiques, du métal, du hard rock, et je me destinais au commerce. J’ai entamé un BTS « action commerciale et communication », pendant un an, mais je sentais de plus en plus, chaque matin, que j’avais du mal à me lever. Il fallait que ma vie change. Un jour, ma mère m’a proposé de passer l’audition d’entrée au conservatoire de Bordeaux. Je ne savais pas sortir une seule note, j’avais fait de la chorale quand j’étais petit, mais c’était bien loin ! Elle m’a préparé pendant une semaine, j’ai chanté comme j’ai pu l’air de West side story, « Maria », j’ai été admis, à ma grande surprise, et on m’a dit, grosso-modo, que j’étais ténor, comme papa et grand-papa ! Ensuite, j’ai travaillé avec Lionel Sarrazin, Pierre Catala, Malcolm Walker… et puis je suis rentré au CNIPAL pour la saison 2007-2008.

RM : Dans son livre, toujours, votre père raconte une très jolie anecdote : pour les besoins d’une audition, votre grand-père, André, devait donner la réplique à l’une de ses élèves dans un duo de La Bohème. Retiré des scènes depuis un certain temps, il demande à son fils, Thierry, de le doubler des coulisses, pendant qu’il mime le rôle sur scène. A la fin de sa prestation, votre père entend la conversation de deux machinistes « t’entends le vieux, il l’a toujours, sa voix !! »
JD : On peut entendre la voix d’André Dran sur Youtube, mais c’est un peu trompeur. Les enregistrements sont anciens, il n’en a pas fait beaucoup, et il avait un répertoire très éclectique. Par la suite les chanteurs sont devenus plus spécialisés, donc mon père et moi avons un répertoire proche. Cela dit, la même situation m’arrive souvent avec ceux qui ont entendu chanter mon père, par exemple Jean-Philippe Lafont avec qui je viens d’interpréter L’Attaque du moulin à Metz.

RM : Vous ne pensez pas qu’il puisse s’agir d’un transfert psychologique, d’une espèce d’hallucination due au fait que tous ceux qui ont aimé votre père et ont été attristés de la fin prématurée de sa carrière à la suite d’un accident, ont ainsi l’impression de le retrouver ?
JD : C’est une hallucination collective alors ! En fait, mon timbre ressemble plus à celui de mon père, que celui de mon père ne ressemblait à celui de mon grand-père. Je m’y trompe parfois moi-même ! Mais nos voix ne sont pas identiques, car je suis encore jeune, et peut-être évolueront-elles différemment.

RM : Pourtant, la ressemblance physique entre votre père et votre grand-père est absolument flagrante, alors que vous, pas du tout ?
JD : C’est vrai, j’ai les yeux et les cheveux clairs, mais je ne ressemble pas vraiment à ma mère non plus !

RM : Etre fils et petit-fils d’artistes lyriques est-il un avantage ou un inconvénient pour une carrière ?
JD : Les deux ! Certes, on peut bénéficier d’une sorte de capital-sympathie, mais principalement ma grand-mère et mon père, qui ont eu une carrière plus brillante, ont laissé le souvenir de professionnels sérieux. On hésite moins à me distribuer, en pensant que je vais être de la même trempe. Le revers de la médaille, c’est que je dois être sans cesse à la hauteur du nom que je porte.

RM : L’autre inconvénient, ce serait aussi d’être considéré pendant des années comme le fils de votre père, et non pas comme vous-même…
JD : Voilà, c’est ça. Les gens qui m’engagent m’en parlent beaucoup, ils veulent vraiment que je sois considéré pour moi-même, et ça commence à fonctionner. Je porte en moi la fierté de mes parents et grands-parents, il faut que je leur fasse honneur. Et c’est bien ainsi.

RM : Et votre agent est aussi votre père, Thierry Dran ?
JD : On m’a souvent déconseillé de travailler avec mon père, mais je ne vois pas en quoi c’est gênant. Il a créé son agence au moment où j’entrais au CNIPAL, et je m’y suis inscrit tout de suite. Pour moi, c’était naturel, parce que j’ai confiance en lui et en ses avis professionnels. Quand nous ne sommes pas d’accord, nous discutons, il me connaît bien, ose me contredire, me freine quand c’est nécessaire, car je n’ai pas un caractère particulièrement facile ! Je n’y trouve que des avantages.

RM : On vous voit souvent occuper de petits rôles sur toutes les scènes françaises, mais on entend peu parler de vous à l’occasion de concours ?
JD : J’ai fait les concours de Béziers, avec un troisième prix ex-aequo, et celui de Clermont-Ferrand. Prochainement, je compte participer au concours Julian Gayarre et à Operalia, peut-être aussi le Reine Elisabeth.

RM : Vous participez au concours de Clermont-Ferrand, mais vous êtes recalé avant la finale, ce qui, quand on vous a déjà entendu, est vraiment surprenant. Que s’est-il passé ?
JD : Je ne sais pas sur quels critères les candidats ont été admis en finale, et je n’ai pas entendu les autres postulants. On m’a dit que j’avais été un peu « vériste ». Je venais de découvrir d’autres possibilités de ma voix, j’ai chanté « Una furtiva lagrima » probablement de façon un peu trop « brute », pas assez en souplesse. Je manquais aussi d’expérience par rapport aux autres candidats.

RM : Vous êtes finalement repêché, et annoncé pour un prix consistant en la préparation d’une production d’I Capuletti e i Montecchi avec Janine Reiss. Or, on vous retrouve dans Così fan Tutte, sous la houlette de Teresa Berganza. Les choses, de nouveau, ne se passent pas comme elles auraient dû ?
JD : J’ai été retenu pour I Capuletti e i Montecchi. Ensuite, le ténor pressenti pour Così a eu d’autres engagements et a annulé sa participation. J’ai alors passé une nouvelle audition, et cette fois-ci, j’ai été retenu.

RM : A quoi ressemble une masterclass avec Teresa Berganza ?
JD : C’est impressionnant. Teresa Berganza a toujours le sourire, et elle est bourrée d’énergie. Quant à sa voix, je ne l’avais jamais entendue qu’au disque, mais c’est phénoménal ! Tout ce qu’elle a expliqué était passionnant. Elle a chanté Così environ deux-cent fois ! Non seulement elle inspire un respect total, mais c’est également une personne très humaine, et totalement disponible. Elle nous a soutenu tout du long, y compris des coulisses pendant les représentations, elle nous faisait rire pendant les moments de tension. J’appréhendais ce rôle, qui est léger au début, plus lyrique lors du deuxième acte, mais qu’il faut éviter d’alourdir, cependant tout s’est bien passé.

RM : Et donc, votre premier grand rôle est Ferrando de Così fan Tutte. Pensez-vous, après l’avoir travaillé et chanté à Clermont-Ferrand, que vous êtes prêt à le reprendre ailleurs ?
JD : J’ai chanté à cette occasion l’intégralité du rôle de Ferrando, y compris son deuxième air « Ah lo veggio », qui est souvent coupé sur scène. Je vais le reprendre en Espagne, à Leone et Salamanque, toujours dans le cadre de masterclass de Teresa Berganza. Et maintenant, je me sens prêt à l’interpréter ailleurs, si on me le propose, je signe de suite. Ce n’est pas le cas pour tous les rôles, mais celui-ci, oui, sans hésitations !

RM : Toujours dans le cadre du concours de Clermont-Ferrand, vous interpréterez bientôt I Capuletti e i Montecchi de Bellini. Or, par un curieux hasard, votre père (nous y revenons encore !) en décrivant ses débuts dans la carrière, prodigue de nombreux conseils de prudence aux jeunes chanteurs, et cite tout particulièrement Tebaldo comme un rôle trop lourd, qu’il a abordé trop tôt. Ce n’est pas votre cas ?
JD : Ce n’était pas dans le même contexte. Mon père était entouré de vedettes chevronnées, alors qu’il débutait. A Clermont-Ferrand, nous sommes tous de jeunes chanteurs du même niveau, et puis, il n’y aura pas d’orchestre, seulement un piano d’accompagnement, en version de concert, dans un théâtre de la bonne dimension. Je redoute un peu cette prise de rôle, qui est lourde, mais le temps passé sur scène est beaucoup moins long que dans Così. De toute façon, le bel canto romantique est le répertoire dans lequel je me sens le plus à l’aise.

RM : Lors d’un entretien avec Yann Beuron, celui-ci avait dit une phrase qui laisse songeur : « une carrière peut démarrer rapidement, pas toujours pour de bonnes raisons, je pense que ça va toujours plus vite quand on est ténor ». Qu’en pensez-vous ?
JD : Une carrière peut démarrer pour de mauvaises raisons et dans de mauvaises conditions. Elle peut également s’arrêter aussi vite qu’elle a commencé. Un ténor qui a un joli timbre, un peu de graves, un peu de charisme, et un certain physique, peut être tenté par des propositions qui ne lui conviennent pas, et qui lui abîmeront la voix. On m’a déjà proposé Traviata ou Rigoletto, dans de petites structures, certes, mais ce serait meurtrier pour ma voix.

RM : Dans « Opéra Magazine » du mois de mars 2010, Richard Martet vous consacre quelques lignes particulièrement dithyrambiques, pour votre interprétation du rôle de la sentinelle ennemie dans L’attaque du moulin d’Alfred Bruneau. Quel effet cela vous a-t-il fait ? 
JD : Ça m’a fait très plaisir, mais j’en suis absolument gêné, par rapport à mes collègues ! Pensez qu’il y avait Jean-Philippe Lafont, Gilles Ragon et Anne-Marguerite Werster !

RM : Vous avez des auditions en cours ?
JD : J’ai enchaîné plusieurs productions qui ont duré chacune plus d’un mois, or, je mets un point d’honneur à passer des auditions quand je suis bien préparé, sinon je refuse d’y aller. Je rate probablement de belles opportunités, c’est dommage pour moi, mais je ne veux pas auditionner sur une partition apprise trop vite. Je viens de passer une audition pour Il Barbiere di Siviglia, qui me tient très à cœur.

RM : Vous vous voyez donc en ténor rossinien ?
JD : Pas vraiment. Je peux assumer Almaviva ou Lindoro, mais je ne serai jamais Juan Diego Flórez, que j’admire beaucoup. Mon père vocalisait très bien, et il m’a raconté que ma grand-mère, Monique de Pondeau, prétendait que quand la vocalise n’est pas naturelle, elle ne vient jamais complètement [c’est aussi ce qu’affirme Cecilia Bartoli NDLR] et que donc j’aurais beau la travailler encore et encore, je n’atteindrai jamais le même niveau d’excellence dans ce domaine. Je me sens plutôt ténor lyrique. Ceux qui m’entourent me sentent prédisposé pour Donizetti. Mais j’ai aussi une prédilection pour Mozart, Bellini, Delibes…

RM : Vos projets immédiats ?
JD : Mon prochain engagement, c’est le messager de Aida à Avignon. Savez-vous que pour le moment, c’est l’opéra que j’ai le plus joué sur scène ? Supplémentaire de chœur à Bordeaux au tout début de ma carrière, le messager à Marseille, bientôt à Avignon et je le refais à Orange. Peut-être cela serait-il le rôle le plus marquant de ma carrière !

RM : … On ne vous le souhaite pas !

(*) Thierry Dran de Pondeau, le chant m’a sauvé, Edilivre, Editions APARIS, 2007

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