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Lohengrin, l’épreuve du temps ?

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 25-VII-2010. Richard Wagner (1813-1883) : Lohengrin, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Richard Jones. Décors et costumes : Ultz. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Avec : Robert Dean Smith, Lohengrin ; Anja Harteros, Elsa ; Waltraud Meier, Ortrud ; Wolfgang Koch, Telramund ; Günther Groissböck, Heinrich der Vogler ; Evgeny Nikitin, Der Herrufer des Königs. Chœur de l’Opéra national de Bavière (chef de chœur : Andrés Máspero), Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière, direction : Kent Nagano

C’est dans la nouvelle production de à Munich que avait fait ses débuts en Lohengrin à l’été 2009, avec un succès retentissant dont témoigne désormais le DVD : au moment où il fait ses débuts à Bayreuth dans le même rôle, cette même production est donnée pour la première fois sans lui. Aux côtés d’, c’est désormais qui endosse le T-shirt bleu qu’avait porté en 2009.

Force est de le constater : c’est avec une grande conscience professionnelle qu’il s’intègre dans la production existante. Loin du néant scénique dans lequel on l’avait laissé végéter dans certaine Walkyrie parisienne, Smith se révèle un acteur intelligent et consciencieux, qui compense par beaucoup de bonne volonté un talent qui ne saurait être comparé au naturel absolu de Jonas Kaufmann. Vocalement, son Lohengrin est très similaire à son récent Siegmund parisien : le timbre est agréable, la diction soignée, mais la voix n’arrive pas intacte à la fin du spectacle ; l’intelligence du rôle est là, mais la puissance fait défaut aux moments cruciaux. Le résultat est plus que satisfaisant, mais pâtit de la confrontation non seulement avec son prédécesseur direct, mais aussi avec sa partenaire .

Celle-ci, découverte et révélée dans ces murs par Peter Jonas, est une invitée presque permanente de l’Opéra de Munich, où elle triomphe aussi bien chez Mozart que chez Wagner ou Verdi : son Elsa est un moment inoubliable, d’autant plus que la mise en scène prend grand soin d’enrichir la caractérisation d’un personnage trop souvent abandonné au charme stéréotypé de la jeune première. Prenant appui sur un livret qui met en avant l’étrangeté du personnage, souligne l’enfermement du personnage, créant ainsi un lien entre son comportement somnambule au premier acte et son obstination dans le dernier, qui va provoquer la catastrophe et le départ du héros. Anja Harteros livre ici une composition scénique marquante, qu’elle soutient vocalement par une technique à toute épreuve jointe à une musicalité parfaite : peut-on rêver mieux qu’une telle chanteuse, au physique de rêve, capable aussi bien des nuances les plus impalpables que de franchir l’orchestre le plus bruyant sans même la trace de l’effort ?

À ses côtés, cette production accueille pour la première fois l’Ortrud plus que classique de . Peu soucieuse de s’intégrer dans la production, cette chanteuse magistrale est en outre en bien mauvaise forme en ce dimanche soir, ce qui la contraint à une prudence dont elle ne sort que pour ses invocations finales. Son partenaire infernal est, comme à la création de la production, le Telramund bien chantant, mais peu individualisé de  ; on lui préfèrera le Héraut de , qui avait déjà marqué par son art de récitaliste le Parsifal parisien de Warlikowski et Haenchen, et surtout le Roi juvénile de Günter Groissböck, qui loin de se laisser statufier par un rôle qui peut porter à l’emphase, en fait une réelle partie prenante de l’action. Le point noir de la soirée est alors certainement le chœur : autrefois, sous la direction d’Udo Mehrpohl, la véritable attraction de bien des soirées d’opéra, il a perdu une bonne part de sa solidité et multiplie les décalages et les intonations hasardeuses ; l’arrivée d’un nouveau chef de chœur pour la saison prochaine saura, espère-t-on, lui faire retrouver son rang.

Parfois hué l’an passé, s’impose une fois encore en grand chef wagnérien : loin de la pesanteur de certains chefs du passé ou, aujourd’hui, d’un Christian Thielemann, Nagano sait à merveille faire jaillir une profusion de couleurs de la partition tout en veillant constamment à en souligner la vigueur théâtrale.

La production de Richard Jones, déjà disponible en DVD, apparaît avec le recul d’un an relativement classique dans sa manière d’unifier les trois actes par un procédé unique, la construction d’une maison qui sera celle du bref bonheur de Lohengrin et Elsa. La métaphore du foyer est pertinente : il est question ici de la construction d’une identité commune, de la défense de cette identité contre le monde extérieur, aussi bien du point de vue collectif (le roi Henri et ses peuples) que du point de vue individuel. Mais si pertinente soit-elle, si soignée qu’elle soit dans sa direction d’acteurs, cette production partage avec d’autres productions récentes de l’Opéra de Munich un certain manque d’ambition qui fait qu’on n’y découvre pas vraiment, à la deuxième vision, beaucoup plus qu’à la première. Par sa lisibilité et son intelligence, elle est donc un bon support pour y écouter les interprètes de choix que la maison y aligne depuis plus d’un an – c’est déjà beaucoup, mais la floraison actuelle de spectacles wagnériens tous plus stimulants les uns que les autres, de Bieito à Herheim en passant par Warlikowski, a considérablement relevé les standards.

Crédit photographique : (Lohengrin) ; (Ortrud) & Anja Harteros (Elsa) © Wilfried Hösl

 

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