ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - http://www.resmusica.com -

Pierre Lacotte ou la mémoire du ballet

Attilio Labis disait : «On ne peut pas se sentir Prince tous les jours, mais le public doit voir un Prince tous les soirs». pourrait aisément lui donner tort. Il apparaît en effet comme l’archétype du parfait gentilhomme. Homme de culture et homme de goût, son érudition et ses manières témoignent d’une délicieuse élégance d’un autre temps. Mais au-delà des seules apparences, a exercé – et exerce encore – une influence durable sur l’histoire, le style et la perception de la danse, en France mais aussi à travers le Monde. Il est considéré aujourd’hui comme le spécialiste – et la référence en la matière – de l’époque Romantique.

Cet amoureux de la danse est né le 4 avril 1932 à Chatou, dans les Yvelines. Sa mère est une excellente musicienne et l’enfant, bien que de santé fragile, rêve très tôt d’esquisser des pas de danse. Sa famille, réticente à cette idée, s’incline devant la ténacité du petit garçon. L’enfant commence à suivre les cours de Gustave Ricaux, professeur à l’Opéra de Paris. Celui-ci souhaite qu’il se présente à l’Ecole de Danse de l’Opéra, mais Pierre, chétif, doit attendre une année de plus avant d’intégrer la maison de ses rêves, en 1942. Doué et fortement motivé, il est engagé dans le corps de ballet quatre ans plus tard et est nommé premier danseur en 1953. a reçu l’enseignement de professeurs insignes tels que Lubov Egorova (cette ancienne prima ballerina du Théâtre Mariinski avait notamment travaillé avec Marius Petipa. Son studio devint une pépinière de jeunes talents : Janine Charrat, Yvette Chauviré, Lycette Darsonval, Solange Schwarz, Josette Clavier ou encore Wilfride Piollet suivirent son enseignement), l’italienne Carlotta Zambelli (ancienne danseuse de l’Opéra formée à la Scala de Milan et surnommée «la Grande Mademoiselle»), ainsi que Serge Lifar, lequel le choisit pour interpréter sa création Septuor aux côtés de Claude Bessy, alors qu’il n’est âgé que de 17 ans. Très tôt, l’interprète se passionne pour la chorégraphie et «se fait la main» à l’Académie Chorégraphique de l’Opéra créée par Lifar. Ironie du destin… il y faisait figure de «contemporain» à l’époque ! Il y règle un ballet, Exode, dont l’intrigue se déroule durant la Seconde guerre mondiale. Il obtient un énorme succès avec La Nuit est une sorcière, chorégraphie «jazzy» composée sur une musique du célèbre clarinettiste Sidney Bechet.

En 1955, Pierre Lacotte démissionne de l’Opéra de Paris, sans pour autant abandonner sa carrière : il est invité à se produire comme soliste dans le monde entier. Homme d’action, il fonde sa propre compagnie, laquelle s’intitule Les Ballets de la Tour Eiffel. En 1963, Pierre Lacotte est nommé Directeur des Ballets des Jeunesses Musicales de France. Années prolifiques pendant laquelle il conçoit nombre de ballets : Gosse de Paris (sur une musique de Charles Aznavour), Such Sweet Thunder (Duke Ellington a signé la partition de ce ballet présenté lors du Festival de Berlin) ou encore La Voix, une création à laquelle a collaboré Edith Piaf. La majeure partie de ces œuvres est créée pour la danseuse étoile Ghislaine Thesmar, qu’il épouse en 1968. Cette même année, il se blesse gravement au dos. Pour pallier le vide de ces quelques mois loin de la scène, il se lance dans des recherches historiques. Il découvre alors, au sein de collections privées, des documents inédits sur La Sylphide et décide d’en réaliser une nouvelle version pour la télévision française.

Il a déjà une ambition : celle de réhabiliter le grand répertoire. Sa Sylphide remontera jusqu’aux sources de l’œuvre originelle de Philippe Taglioni. Pierre Lacotte se plaît à rappeler que son professeur, Madame Egorova, avait suivi à Saint-Pétersbourg l’enseignement de Christian Johannsen, qui fut lui-même le partenaire de Marie Taglioni. Œuvre qui marqua l’avènement du romantisme dans l’univers du ballet, La Sylphide fut créée le 12 mars 1832 par Filippo Taglioni à l’Opéra de Paris. Le livret fut composé par Adolphe Nourrit, lequel s’inspira du conte de Charles Nodier, Trilby. Quant à la musique, elle est l’œuvre de Jean Schneitzhœffer. Marie Taglioni y interprète le rôle-titre, entourée de Joseph Mazilier et de Lise Noblet. En 1836, Auguste Bournonville en donne une nouvelle version au Théâtre Royal de Copenhague. L’idée de Bournonville était de monter la version originale de l’Opéra de Paris, mais, ce projet s’avérant trop coûteux, il remonta sa propre version, sur une musique de Herman S. Lœvenskjold, et choisit pour interprète principale Lucile Grahn. L’intrigue du ballet se déroule en Ecosse. James, fiancée à Effie, est amoureux d’une Sylphide. La sorcière Magda, jadis offensée par James, lui remet un voile avec laquelle il est censé pouvoir capturer la Sylphide. Mais au moment où il jette l’étoffe sur elle, elle perd ses ailes et meurt : le voile était empoisonné. A l’issue d’une minutieuse enquête qui le mène dans des pays où Marie Taglioni avait dansé La Sylphide, Pierre Lacotte parvient à reconstruire la version originale du ballet.

Il est considéré dès lors comme le spécialiste des reconstitutions des œuvres du répertoire romantique : «Je devins aux yeux de tous, une sorte d’historien de la danse», souligne-t-il. Comment travaille donc cet archéologue du ballet romantique ? «Certains chorégraphes ont transcrit leurs ouvrages avec des mots simples, des petits croquis ; la patience, de longues heures à la bibliothèque de l’Opéra m’ont permis de dénicher des documents ; mais parfois ils sont incomplets et il faut inventer la reconstitution. Je pars souvent de la partition et dissèque les critiques de l’époque qui détaillent les pas exécutés, tel Théophile Gautier. Des musiciens exceptionnels comme Elisabeth Cooper sont d’une aide précieuse. Pour «La Sylphide», par exemple, il manquait des éléments scénographiques qui empêchaient de savoir comment elle apparaissait. Dans l’atmosphère de l’époque et en regardant les décors, j’ai laissé libre cours à mon intuition. Ma Sylphide apparut, donc, en glissant sur un praticable. Bien plus tard, j’ai découvert les documents manquants à Saint-Pétersbourg, et comble de bonheur et de fierté, mon pressentiment s’était révélé exact». La version de Pierre Lacotte connaît d’emblée un vif succès et entre au répertoire de l’Opéra de Paris en 1972. Ghislaine Thesmar est engagée comme danseuse étoile à l’issue de l’une de ces représentations exceptionnelles en tant qu’artiste invitée. Différentes étoiles féminines se succèdent dans le rôle de la Sylphide : Christiane Vlassi, Nœlla Pontois, Elisabeth Platel, Monique Loudières, Dominique Khalfouni, Carole Arbo et Fanny Gaida. Quant au rôle de James, il est successivement interprété par Michael Denard, Rudolph Noureev, Cyril Atanasoff, Attilio Labis, Laurent Hilaire et Manuel Legris.

C’est le début d’une vocation : Pierre Lacotte remontera ainsi un grand nombre de ballets romantiques «tombés aux oubliettes». Comment expliquer cet attrait pour le répertoire romantique ? Aux yeux de Pierre Lacotte, «Les ballets du 19e siècle incarnent une indéniable pureté de style. Le vocabulaire de l’époque est extrêmement riche. Le mélange de l’Ecole française et de l’Ecole italienne opère des miracles. D’un point de vue technique, le ballet romantique contient des pas qui tendent à disparaître, tels que l’allegro ou les petits pas de batterie. La pure technique classique ne peut survivre qu’avec un répertoire qui use de ce pas».

La fille du pharaon est une autre grande réussite de Pierre Lacotte. Ce ballet, en trois actes et neuf scènes, fut originellement chorégraphié par Marius Petipa. La musique était composée par Cesare Pugni, et les premières représentations furent données au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg du 18 au 30 janvier 1862. Petipa en personne y interprétait le rôle principal. Ce ballet s’inspire du roman de Théophile Gautier, Le Roman de la momie, et narre le récit des aventures d’un lord anglais et de son majordome, qui, contraints de se réfugier à l’intérieur d’une pyramide afin de s’abriter du simoun, sont victimes d’hallucinations. Ce ballet durait originellement quatre heures et impliquait pas moins de quatre cent interprètes, en accord avec les habitudes du ballet «full length» de l’époque. La version de Pierre Lacotte, créée pour le Théâtre du Bolchoï en 2000, a pour interprète principale l’étoile russe Nina Ananiashvili. Une captation vidéo du ballet est faite, avec Svetlana Zakharova et Serguei Filine dans les rôles titres. Le spectacle connu un succès considérable. A propos de cette reconstitution, Pierre Lacotte se dit «très heureux d’avoir pu rendre hommage à Marius Petipa en faisant revivre une de ses innombrables productions». Comble du hasard, il avait découvert, dans d’anciennes archives du ballet, la photo de son ancien professeur, professeur, Madame Egorova, dans le rôle-titre : «C’était peut-être un signe». Un présage qui s’est en effet révélé heureux…
Paquita, actuellement à l’affiche de l’Opéra de Paris, est un ballet en deux actes et trois scènes du chorégraphe Joseph Mazilier, sur une musique de Edouard Deldevez. Le ballet fut originellement donné le 1er avril 1846, et avaient pour interprètes principaux Carlotta Grisi et Lucien Petipa, lesquels avaient créé le ballet Giselle cinq ans plus tôt. Le ballet connut d’innombrables reprises, modifications et arrangements. Marius Petipa remonta la version de Mazilier à Saint-Pétersbourg en 1847. Bien plus tard, en 1881, il demanda à Ludwig Minkus de lui composer une nouvelle musique pour un Grand Pas qu’il ajouta à l’ouvrage (lequel est d’ailleurs le seul extrait qui demeure au répertoire du Mariinski). Hormis de courts extraits retrouvés en Allemagne, il ne restait plus rien du ballet : Pierre Lacotte doit refaire toute la chorégraphie dans le style de l’époque. Grâce à son formidable travail de reconstitution, l’Opéra de Paris est la seule compagnie au monde à détenir le ballet dans son intégralité depuis 2001. L’intrigue se déroule pendant l’occupation napoléonienne en Espagne et narre l’histoire d’amour entre la gitane Paquita et l’officier français Lucien d’Hervilly. La différence de rang entre les deux amoureux, obstacle à leur amour, s’estompe à la fin du ballet, lorsque l’on apprend que la jeune femme est en fait de noble lignée, rebondissement qui leur permettra de convoler en justes noces.

En 2006, Pierre Lacotte est invité par le Théâtre Mariinski à remonter Ondine. Visionnaire, il choisit Evgenia Obraztsova (actuellement Soliste du Mariinski), qui n’est alors que coryphée, pour interpréter le rôle-titre. Son partenaire est le danseur étoile Leonid Sarafanov. Ondine est un ancien ballet de Jules Perrot, sur une musique de Cesare Pugni. Créé à Londres en 1843 pour Fanny Cerrito, le ballet fut repris plus tard à Saint-Pétersbourg, avec Carlotta Grisi dans le rôle principal. Ondine, créature aquatique, cherche à s’attirer les faveurs de Matteo, fiancé à Gianina. Celle-ci se noie en se rendant à sa noce, et Ondine prend sa place dans le bateau qui les conduisait à l’église. Le voile de la mariée dissimule le visage d’Ondine qui, à peine mariée, meurt dans les bras de Matteo et emporte son amour dans les flots afin de le garder éternellement auprès d’elle.


Le Tokyo Ballet fait également appel à Pierre Lacotte en 2006, en lui demandant de remonter La Fille du Danube. Il avait déjà remonté une version de ce ballet en 1978 au Teatro Colon en Argentine, avec Ghislaine Thesmar et Michael Denard dans les rôles principaux. Ce ballet-pantomime fut originellement chorégraphié par Philippe Taglioni, sur une musique de Adolphe Adam. Marie Taglioni dansa la chorégraphie de son père à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Berlin et à Milan.

On peut encore citer d’autres œuvres remontées par Pierre Lacotte, notamment le Pas de six de La Vivandière en 1976. Ce ballet fut entièrement rédigé par le chorégraphe Arthur Saint-Léon dans un nouveau système de notation inventé par lui : la sténochorégraphie. La version de Pierre Lacotte a été donnée à l’Opéra de Paris, au Mariinski, aux Ballets de Monte-Carlo et à l’Opéra de Berlin. Il remonte également le Pas de deux du Papillon, toujours en 1976, qu’il danse pour ses adieux à l’Opéra de Paris avec Dominique Khalfouni. Cette œuvre est notable en ce qu’elle demeure la seule chorégraphie que composa Marie Taglioni. Pierre Lacotte recrée également Le Lac des fées pour l’Opéra de Berlin, Les Danses Polovtsiennes (de Michel Fokine) pour les Ballets de Monte-Carlo, ainsi que Le Spectre de la rose (également de Michel Fokine). Petite anecdote : Pierre Lacotte apprit le rôle du Spectre à Rudolph Noureev, lors de son premier séjour à Paris avec le ballet du Kirov. Marco Spada, autre belle réussite, est un ballet de Joseph Mazilier, sur une musique de Daniel-François Esprit Auber. Pierre Lacotte remonte le ballet en 1982 à l’Opéra de Rome avec Rudolph Noureev, Ghislaine Thesmar, Michael Denard et Francesca Zumbo, puis en 1985 à l’Opéra de Paris. Puis en 1983, il remonte pour l’Opéra de Paris La Gitana, un ballet de Philippe Taglioni. Ce ballet sera repris en 1993 par le Ballet National de Varsovie.

Pierre Lacotte renoue avec la création en 2010, avec Les Trois Mousquetaires, une adaptation du célèbre roman d’Alexandre Dumas. Ce ballet en un acte, d’une durée de 50 minutes, est conçu pour neuf danseurs. Servi par un casting de rêves (une pléiade d’étoiles telles que Marie-Agnès Gillot, Dorothée Gilbert, Mathias Heymann, Benjamin Pech, Mathieu Ganio ou encore Jiri Bubenicek) et porté par les accords de Michel Legrand, le ballet a connu un énorme succès sur la scène du Bunkamura de Tokyo.
Pierre Lacotte a également collaboré avec l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, en remontant notamment pour ces apprentis danseurs L’Oiseau de feu (en 1991 et en 2000) et Coppélia en 2001. Il avait déjà remonté ce ballet en 1973 à l’Opéra de Paris, en se fondant sur la version originale d’Arthur Saint-Léon, à l’exception du troisième acte qu’il refit entièrement.

Cet historien de la danse se considère néanmoins bien ancré dans son époque : «J’aime voir la danse évoluer et ne je ne me sens aucunement prisonnier du répertoire ancien». Parallèlement à ce travail de dentellier du passé, Pierre Lacotte a toujours continué à exercer d’importantes fonctions dans le milieu de la danse. Il enseigne au Conservatoire National Supérieur de L’Opéra de Paris en 1985 et est nommé co-directeur des Nouveaux Ballets de Monte-Carlo. En 1988, il dirige en Italie le corps de ballet de l’Arena di Verona. En 1991, et durant 8 ans, il exerce la fonction de Directeur artistique du Ballet National de Nancy et de Lorraine. Pierre Lacotte est actuellement chorégraphe invité pour l’Opéra de Paris où il continue à transmettre son savoir à toute une génération de danseurs. Et lorsqu’on lui demande comment il voit l’avenir de la danse classique, il répond simplement que «Ce qui est beau et respectueux existera toujours». Sentant sa fin approcher, Lubov Egorova dit un jour à son ancien élève : «Je t’ai formé au classique et t’ai appris tout le répertoire. Mais aujourd’hui, je te vois danser du jazz ; qui va s’occuper du classique ? Promets-moi avant de mourir que tu transmettras tout ce que je t’ai enseigné». Le disciple a tenu parole.

Bibliographie

Pierre Lacotte, Jean-Pierre Pastori, Tradition, Ed. Favre, Lausanne, 1987.
Alberto Testa, Les Grands Ballets, répertoire de cinq siècles de danse, Ed. Gremese, 2008.
Catherine Pawlick, entretien avec Pierre Lacotte, Ballet Dance Magazine, Novembre 2006.
Bruce Marriott, entretien avec Pierre Lacotte, Ballet. co Magazine, Août 2000.
Antoine d’Alarson, entretien avec Pierre Lacotte, Danse Light, n° 37, Bimensuel Septembre-Octobre 2002.