Ottone, re di Germania ou les tourments de Teofane

La Scène, Opéra

Vienne. Theater an der Wien. 17-XI-2010. (1685-1750) : Ottone, re di Germania, opéra en trois actes sur un livret de Nicolo Haym. Vesion de concert. Avec : , Ottone ; , Teofane ; , Gismonda ; , Matilda ; , Adalberto ; , Emireno. Orchestre , direction :

La vie musicale de la ville de Vienne semble être devenue le berceau de la musique baroque quand on peut en 4 jours entendre La Finta Giardiniera, Alcina, le récital du contre-ténor Bejun Mehta et le rare Ottone de Haendel.

Ottone, opéra italien de 1723, est une œuvre particulière dans la carrière du compositeur. En effet le rôle de Teofane a été créé pour la plus grande soprano de l’époque, nouvellement venue d’Italie : Francesca Cuzzoni, dite La Cuzzoni. Mais les débuts furent chaotiques entre le compositeur et la chanteuse, cette dernière refusant de chanter son air d’entrée «Falsa immagine» qu’elle jugeait indigne de sa voix, ce qui provoqua l’ire du Caro Sassone qui faillit la défenestrer. L’air fut un succès retentissant et elle le garda à son répertoire pendant toute sa carrière. L’œuvre devînt très populaire et connut de nombreuses reprises et remaniements tout au long de la vie de Haendel. De nos jours l’œuvre semble être boudée malgré une musique de bonne qualité et un livret plutôt cohérent par rapport à bien d’autres compositions. Le livret relate les affres de la princesse Teofane, qui arrivée à Rome avec l’intention d’épouser Ottone, qu’elle ne connaît qu’au travers d’un portrait, se retrouve l’objet des machinations politiques de Gismonda et de son fils Adalberto qui se fait passer pour Ottone.

Le chef anglais connaît bien l’œuvre puisqu’il en avait réalisé une gravure (un peu pâle d’ailleurs face à la sortie simultanée de celle de McGegan) il y a 17 ans. Heureusement, il a offert au public viennois une lecture bien plus théâtrale que dans son disque (tronquée de 3 airs et d’un da capo, nous laissant tout de même 2h30 de musique), et a réuni pour l’occasion une équipe de solistes d’un bon niveau.

au timbre nasillard et à la voix quelque peu abîmée campe un Adalberto perfide et mielleux voire ridicule lorsqu’il menace son rival. Il est soutenu dans son entreprise par sa mère Gismonda (personnage proche de celui d’Agrippine) prête à tout pour mettre son fils sur le trône, interprété par la soprano , dont la voix manque un peu d’épaisseur (les précédents rôles handéliens récemment entendus lui convenaient davantage : Acis & Galatea, à Strasbourg, Jephtha à Pleyel). Mais elle sait déployer des ressources vocales surprenantes aux moments opportuns avec des coups d’éclat comme dans l’air «Trema tiranno», et avec des da capo travaillés comme dans l’air «Pensa ad amare». Le baryton-basse s’impose facilement dans le rôle du pirate Emireno (autre ennemi d’Ottone mais qui se révèlera être en fait le frère de Teofane), s’acquittant avec autorité et panache de ses 3 airs dont le redoutable et virtuose «Del minacciar del vento». Dans le rôle de Matilda, cousine d’Ottone et amoureuse d’Adalberto, , malgré quelques petits dérapages, surprend par son timbre proche de celui du contre-ténor voire du baryton, ce qui convient parfaitement au rôle de l’amante outragée, qui atteint son paroxysme dans l’air doux amer «All’orror d’un duolo eterno».

Mais ce sont bien les deux rôles principaux qui ont insufflé le plus d’émotion et de tension dramatique. Et bien que n’ait pas le plus beau timbre qu’il soit, il se hisse parmi les meilleurs contre-ténors du moment, incarnant son personnage avec noblesse, délicatesse et force à la fois. Il excelle tant dans les airs virtuoses que dans les airs d’affliction en donnant toute la mesure des sentiments aux 5 airs (plus 1 arioso et 1 duo) qui lui sont échus grâce à la clarté de son timbre et la souplesse de sa voix rompue à toutes les exigences techniques baroques. Il faut dire que Haendel l’a particulièrement gâté, notamment avec les airs au rythme endiablé «Dell’onda ai fieri moti» et «Dopo l’orrore» ou dans «Deh non dir» où la flûte converse avec la voix. A noter l’étonnante montée en puissance de l’orchestre à la fin de l’air «Tanti affanni». Cependant c’est la soprano qui a élevé l’opéra au rang de quasi tragédie. D’abord touchante dans l’air dépouillé «Falsa immagine», elle est tout simplement bouleversante dans «Affanni del pensier». Elle semble n’avoir aucune limite technique, aligne les vocalises avec aplomb et décoche les notes aiguës sans effort apparent dans «Benchè mi sia crudele». Captivante, l’artiste ne laisse aucune place à l’ennui.

Après une absence forcée, Robert King semble vouloir redorer son blason auprès du public en offrant une interprétation théâtrale de l’œuvre, ne sacrifiant en rien la préparation de son orchestre en dépit de cette seule et unique représentation. Il faut saluer aussi la réussite du choix de voix typées, bien différentiables. Même en version de concert, les solistes ont rendu le drame vivant grâce à leurs talents vocaux mais aussi d’acteurs. On aurait pu attendre une interprétation plus italienne, plus extravertie encore, mais tous ont su se dépasser aux moments clés et contribuer à la réussite de la soirée au cœur d’un théâtre aux dimensions idéales pour ce type de musique.

Crédit photographique : Claire Debono © Simon Thacker

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