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Angela Denoke époustouflante dans Kat’a Kabanová à Bastille

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Garnier. 12-III-2011. Leoš Janáček (1854-1928) : Kát’a Kabanová, opéra en trois actes sur un livret de Vincence Červinka. Mise en scène : Christoph Marthaler. Décors et costumes : Anna Viebrock. Lumières : Olaf Winter. Chorégraphie : Thomas Stache. Avec : Angela Denoke, Katiá ; Vincent le Texier, Dikoy ; Jane Henschel, Kabanicha ; Donald Kaasch, Tichon Kabanov ; Jorma Silvasti, Boris ; Ales Briscein, Kudriach ; Andrea Hill, Varvara ; Michal Partyka, Kouligine ; Virginia Leva-Poncet, Glacha ; Sylvia Delaunay, Fekloucha ; Marie-Cécile Chevassus, une femme ; Ulrich Voss, un homme. Orchestre et chœur (chef de chœur : Patrick Marie Aubert) de l’Opéra National de Paris, direction : Tomáš Netopil

Janáček est une valeur montante à l’Opéra de Paris, et il était temps ! Après L’Affaire Makropoulos et la Petite Renarde rusée plus récemment, voici donc Kát’a Kabanová, une œuvre aux qualités volontiers plus discrètes.

Sorte de cousine délurée de Jenůfa, le personnage principal est une jeune femme qui, davantage mariée à sa belle-mère acariâtre qu’à son époux démissionnaire, succombe aux charmes d’un jeune héritier sous-tutelle. Tiraillée par son acte, elle avoue tout et, méprisée de tous, fini par se suicider. On peut tirer de ce synopsis quelques observations sur le caractère des personnages : les femmes sont fortes, elles affrontent les évènements avec courage, constance ou tyrannie, cependant que les hommes sont irrémédiablement faibles, réduits à des rôles de pantins, objets de désir ou de répulsion. Une drôle de conception, surtout si l’on replace la pièce sur laquelle est basé le livret dans son contexte d’écriture, au beau milieu du XIXe siècle !

Le personnage principal ne laisse pas de poser de nombreuses questions : fantasque, aimante, croyante, ce n’est pas par esprit de rébellion, ni par oubli d’elle-même qu’elle chute, c’est résolue, et sa fin sera tout autant lucide. Pour donner vie à un tel personnage, on ne pouvait mieux choisir qu’ ; époustouflante dans le récit des rêveries de Katiá au premier acte, elle émerveille purement et simplement dans le dernier acte, tant la pureté et l’assurance de son organe sont liés à un jeu de scène d’une qualité qu’il est plus que rare de voir à l’opéra. Il n’est qu’à regarder la subtilité et l’élégance des mouvements de ses mains pour être captivé, à tel point qu’elle éclipse ses partenaires et qu’on regrette bien que l’opéra ne s’achève avec sa mort. À la regarder, on sent bien que Kat’a Kabanová est le genre d’œuvre dans laquelle le personnage principal porte tout l’édifice sur ses épaules, à l’image d’une Salomé, qu’ a également inscrit à son répertoire – et qu’elle inteprètera à Bastille en ouverture de saison.

Katiá eut-elle été plus faiblement interprétée, que nous aurait-il resté de cette production ? Une galerie de personnages secondaires pas déméritants, mais certainement moins présents, à l’image du Boris moutonnant de , parfaitement falot. , qui jouait la belle-sœur de Katiá, Varvara, a su tirer un bon parti du capital sympathie de son personnage ; preste, légère, elle offrait une réelle bouffée d’air frais sur le plateau, cependant qu’on déplorait que la belle voix de Michal Partika soit restée cantonnée au rôle parfaitement superflu de Kouligine. L’orchestre quant à lui, placé sous la direction de dont c’était la première collaboration avec l’Opéra National de Paris, se révélait sans fausse note.

Du côté de la mise en scène, les avis sont plus partagés. Le décor est situé dans la drôle de cour intérieure d’un immeuble défraîchi, où les tables et les chaises voisinent avec une imposante armoire, et dont le centre est occupé par une fontaine rouillée. Pourquoi pas, d’autant plus que ce parti pris permet assez habilement de créer un effet de profondeur, notamment au moment des deux chœurs, qui chantent non pas depuis la coulisse, mais dans les appartements qui donnent sur cette cour. Au moment où le drame se noue néanmoins, cet espace devient visiblement trop exigu pour l’action, et la solution qui consiste à aligner les personnages face au mur ne convainc nullement, elle ennuie.

Quelques détails de mise en scène nous ont en outre chagriné, comme cette scène parfaitement obscène entre Kabanicha et Dikoy, qui ne veut pas suggérer pour un sou, à tel point que lorsque les deux personnages ont quitté le plateau pour aller consommer leur luxure, un jet d’eau solitaire est là pour nous rappeler l’issue de l’acte sexuel. Ça fait rire ou ça afflige la salle, au choix.

Pour finir, le choix même de la fontaine en lieu et place d’une «vraie» Volga nous semble dommageable sur le plan de la cohérence dramaturgique de l’œuvre, car bien que le livret ne le dise qu’à demi-mot, le véritable protagoniste de l’œuvre après Katiá c’est le fleuve, un peu à la manière de la locomotive dans Anna Karénine. De même que l’accident mortel au cours de la première scène du roman, l’omniprésence du fleuve dans la pièce annonce la fin de l’héroïne, pas une vulgaire fontaine.

On l’aura compris, cette production, sans être tout à fait vierge de certains errements, reste toutefois hautement recommandable, ne serait-ce que pour la qualité de l’interprétation.

Crédit photographique : (Varvara) & Angela Denoke (Katia) ; (Kabanicha) & (Tikhon) © Christian Leiber / Opéra national de Paris


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