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La passion partagée des Passions à Toulouse

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Toulouse. Halle aux grains. 03-IV-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Passion selon Saint Matthieu BWV 244. Isabelle Poulenard, soprano ; Guillemette Laurens, alto ; Vincent Lièvre-Picard, ténor (l’Évangéliste) ; Arnaud Richard, basse (Pilate) ; Jean-François Rouchon, baryton (Jésus) ; Antonio Guirao-Valverde, basse (Pierre, Judas). Chœur Archipel (chef de chœur : Joël Suhubiette), Chœur À Contretemps (chef de chœur : Guy Zanessi), Groupe vocal Arpège (chef de chœur : Jacques Charpentier), Maîtrise du CRR de Toulouse (chef de chœur : Marc Opstad) ; avec la participation du chœur des 100 issus des chorales La Bosca ; chorale CHUT, on chante ; chorale du Conseil Général « Chœur sur son 31 » ; Chorale l’Air du temps ; Chorale des Paradoux et de seize chorales de la région Midi-Pyrénées. Orchestre Les Passions. Direction : Jean-Marc Andrieu

Elle n’avait sans doute pas tort, cette bourgeoise de Leipzig qui le Vendredi saint de 1727 s’est précipitée affolée hors de l’église Saint-Thomas en s’exclamant : « Au secours, c’est de l’opéra ! », concernant la première audition publique de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sebastien Bach. Nous ne partageons certes pas son effroi, mais il s’agit très certainement du plus grand opéra sacré qui ait jamais été composé. C’est en tout cas l’avis de , qui en interprète magnifiquement le rôle principal de l’Évangéliste. Un rôle écrasant, qui transcrit la pensée musicale et spirituelle du Cantor, que l’on a surnommé à juste titre le « 5e évangéliste » grâce à cette partition magistrale. Et nous ne pouvons que louer Félix Mendelssohn de nous l’avoir rendue cent ans après sa création, alors qu’elle était tombée dans l’oubli.

L’effectif choral démesuré avec plus de 500 choristes pouvait évoquer la conception romantique d’un Mendelssohn, voire rappeler les immenses chœurs soutenus par un orchestre boursouflé que Sir Thomas Beecham affectionnait pour les très britanniques célébrations hændeliennes. Mais grâce à la subtile science musicale de , il n’en est rien. Il s’agit avant tout d’un beau moment de partage musical entre musiciens passionnés. C’est d’ailleurs ce que rappelait en introduction Alix Bourbon, chef de chœur emblématique et pionnière en Midi-Pyrénées : « Amateurs + amitié + passion = beauté ! ». Cette grande dame est pour beaucoup dans la richesse vocale de cette région, qui continue à produire de belles voix. Des chefs comme ou ont d’ailleurs longtemps chanté dans son ensemble.

Œuvre phare des pays germaniques et luthériens dans lesquels un dimanche des Rameaux ou un Vendredi saint est impensable sans une Saint-Matthieu, cette somme musicale, qui requiert un double orchestre et un double chœur, n’est que rarement donnée en France. D’ailleurs, on ne l’avait pas entendue à Toulouse depuis une dizaine d’années dans une précédente production des Passions, qui avait donné lieu à un superbe enregistrement.

Nous n’aurons pas le front de rappeler les conditions de création de ce sommet de la musique sacrée occidentale, sur laquelle tout a été dit ou presque, contentons-nous de savourer une rare et très belle interprétation.

Trois formations vocales, réparties de chaque côté puis en fond de l’orchestre, lui-même séparé en deux ensembles, forment un chœur permanent de 80 chanteurs intervenant tout au long de l’ouvrage. Un ensemble d’une centaine de voix issues des principaux chœurs toulousains intervient pour les turbae des grands moments dramatiques, tandis que 500 voix supplémentaires provenant de 16 chorales amateurs de la région s’ajoutent pour les chorals marquant la progression spirituelle de l’œuvre. L’ensemble savamment dosé, auquel les jeunes voix de la maîtrise du conservatoire de Toulouse ajoutent une note de fraîcheur, participe à un fervent partage musical, à la fois souple et d’une belle justesse. Les différents chefs de chœur ont admirablement préparé cette masse chorale enthousiaste et impressionnante, mais le principal mérite revient à la direction précise, d’une grande délicatesse et très à l’écoute de , qui poncture toutes les inflexions de cette partition monumentale.

L’affiche soliste superlative a été conçue selon une amicale complémentarité musicale en associant des voix habituées à collaborer avec . C’était en quelque sorte un retour aux sources pour le duo d’ et , complices de longue date. Le timbre tout de gravité de est bouleversant, tandis que le clair soprano d’ domine les arias. Le baryton Jean-François Rouchon donne une noblesse emprunte d’une profonde humanité au personnage du Christ, tandis que la basse campe un Pilate à la fois autoritaire et sensuel. Antonio Guirao-Valverde assume avec intensité les interventions terribles, mais fondamentales de Judas et de Pierre.

Mais le héros de la soirée est incontestablement le ténor , qui soutient avec un art confondant l’écrasant rôle de l’Évangéliste. C’est lui qui avec l’orchestre, porte de drame de bout en bout, tant dans les récitatifs secco que dans les sublimes arias de Sébastien. Son habituel timbre de haute contre lui est d’un secours certain pour maîtriser cette tessiture terriblement haute pour un ténor. Sa parfaite diction de l’allemand met parfaitement en valeur la profondeur du texte de Picander s’intercalant dans le texte évangélique, ajoutant une force émotionnelle toute de fragilité. Le face à face entre le chef et l’Évangéliste offre une complicité aussi belle à voir qu’à entendre.

Si l’ensemble est d’un niveau musical et spirituel frisant l’excellence, il y a toutefois quelques moments de grâce : Dans Erbarme dich, le violon lumineux de éclaire d’un rayon particulier la sombre et émouvante aria de . La complicité est parfaite entre et le violon de Pierre Bleuse dans l’air Gebt mir meinem Jesum wieder. Et que dire de l’association de la viole de gambe avec le ténor dans Gedult, gedult, puis avec la basse dans Komm süsse Kreuz ?

Compagnon à la fois omniprésent et discret, l’orchestre aux cordes soyeuses et aux bois suaves offre le plus élégant des écrins à ses voix engagées. D’ailleurs, tout en gardant une vigilance précise sur le tempo, Jean-Marc Andrieu laisse les chanteurs s’exprimer, dialoguant avec l’orchestre et le chœur dans une écoute mutuelle exemplaire. Il réussit le tour de force de garder un esprit et un son de musique de chambre avec un effectif aussi imposant. Il faudrait encore parler de la fraîcheur des hautbois d’amour et da caccia, comme de la profondeur des bassons, de l’élégance de la viole de gambe et naturellement de la formidable souplesse du continuo, qui règle l’allure de l’ensemble dans ce marathon musical.

Cette Saint-Matthieu restera longtemps gravée dans la mémoire de tous les participants comme une belle aventure humaine. Des auditeurs du dimanche 27 mars se sont empressés de reprendre des billets pour la seconde audition du 3 avril. C’est dire l’urgente nécessité de Bach, ainsi que l’excellence de ses serviteurs midi pyrénéens et aquitains !

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert

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