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Hamlet, confirmation et découverte à Mulhouse

La Scène, Opéra, Opéras

Mulhouse. La Filature. 9-VI-2011. Ambroise Thomas (1811-1896) : Hamlet, opéra en cinq actes sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier. Mise en scène : Vincent Boussard, reprise par Anneleen Jacobs. Décors : Vincent Lemaire. Costumes : Katia Duflot. Lumières : Guido Levi. Maquillages et Coiffures : Catherine Nicolas. Avec : Stéphane Degout, Hamlet ; Ana Camelia Stefanescu, Ophélie ; Marie-Ange Todorovitch, Gertrude ; Nicolas Cavallier, Claudius ; Christophe Berry, Laërte ; Vincent Pavesi, le Spectre ; Mark Van Arsdale, Marcellus ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Horatio ; Dimitri Pkhaladze, Polonius ; Yuriy Tsiple et John Pumphrey, deux Fossoyeurs ; Gilles Vandepuits, un Acrobate. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Fournillier.

 

Après Nice en mai et juin 2010, c’est au tour de l’Opéra national du Rhin, coproducteur du spectacle, d’accueillir Hamlet d’ dans l’originale conception du metteur en scène . Les deux soirées inaugurales à la Filature de Mulhouse seront suivies par cinq représentations dans la maison mère de Strasbourg.

nous prévient dès l’entretien retranscrit dans le programme de salle : « Il faut d’une certaine manière ne pas être dans le regret de Shakespeare ». De fait, hormis son argument, cet Hamlet conçu par et ses librettistes Barbier et Carré n’a plus grand-chose à devoir au maître du théâtre élisabéthain mais tout au grand opéra français du XIXème siècle et, plus accessoirement, à la pièce d’Alexandre Dumas dont il s’inspire. Le personnage de Polonius est édulcoré et marginalisé, Ophélie s’y suicide au terme d’une grande scène « à cocottes », le mélange si shakespearien de tragique et de grotesque n’apparaît plus qu’une juxtaposition de tableaux aux ambiances contrastées, jusqu’à la mort finale d’Hamlet qui se transforme en son couronnement.

Le principal mérite de Vincent Boussard est donc d’avoir judicieusement évacué toute l’imagerie imposée par la tradition pour resserrer le drame autour de ses quatre principaux protagonistes. Décor unique (Vincent Lemaire) de hautes parois d’une pièce du palais d’Elseneur, rongées à leur base par la pourriture du crime et comme froissées par les lézardes des âmes, costumes (Katia Duflot) riches et seyants de mode XIXème siècle, éclairages crus et cliniques (Guido Levi) variant pertinemment les ambiances. Les rares accessoires sont tous révélateurs ; Hamlet se confronte dès la première scène à un portrait, prêt déjà à être remisé, du roi son père assassiné, un grand miroir dénonce par son reflet le meurtrier Claudius et Ophélie se noie dans sa  baignoire, après avoir froissé en fleurs les pages des livres qu’elle aime tant, scène d’une extraordinaire force dans son dénuement, son évidence et le caractère finalement si bourgeois de cette tragédie. Une direction d’acteurs au cordeau vient parachever la réussite, insiste sur la sensualité torride qui unit Claudius et la reine Gertrude et ménage des scènes d’une grande intensité dramatique telles que l’apparition du spectre du roi défunt descendant des cintres en marchant sur les murs ou comme la confrontation d’une violence terrifiante entre Hamlet et sa mère Gertrude, où il finit par déchirer sa robe en révélant ses dessous dignes d’une Messaline. Quant au chœur (impressionnante prestation en impact et plénitude sonore de celui de l’Opéra du Rhin), il est traité comme un observateur, à la manière antique.

Comme à Nice, le couple félon Claudius-Gertrude est incarné par et . Lui, toujours d’une grande noblesse et probité vocales, manque toutefois de noirceur d’âme, de présence et de graves pour être totalement convaincant. Elle, a contrario, se révèle une fantastique bête de scène, s’investit sans réserve dans son personnage de femme épanouie et sensuelle, détruite par le remords et les accusations de son fils, mais le paie vocalement par une ligne heurtée, des aigus criés et des graves trop souvent poitrinés. Christophe Berry reprend son Laërte soigné et à l’aigu facile et parvient à s’imposer en quelques courtes scènes. Pour les deux rôles principaux, l’Opéra du Rhin innovait en proposant en Hamlet une prise de rôle au baryton français et en confiant Ophélie à une quasi-inconnue, la soprano . confirme sans réserve ses immenses qualités d’interprète et de chanteur. Prestance physique, clarté exemplaire de la diction, velours du timbre, homogénéité et impact physique de la voix, art des nuances allant de l’intériorisation extrême du monologue initial « Vains regrets » ou du célèbre « Etre ou ne pas être » aux accès sidérants de fureur de l’affrontement avec sa mère ou du « Je me souviendrai » qui clôt l’acte I, tout concourt à en faire d’emblée un Hamlet accompli et marquant, presque trop sain et parfait au regard des fêlures du personnage. est en revanche une véritable découverte. Sa prononciation irréprochable du français ne trahit jamais ses origines roumaines et son Ophélie à la silhouette gracile s’impose par la netteté d’un suraigu flottant et impeccablement projeté, la précision et l’imagination des colorature, la nostalgie mortifère et poignante de sa grande scène de l’acte IV dominée de bout en bout. Formidable déjà et à suivre assurément.

Maillon essentiel de la réussite de ce spectacle, la direction amoureuse et attentive de soigne les atmosphères, tour à tour brillante (le brindisi « Ô vin, dissipe la tristesse »), spectaculaire (les chœurs), dramatique (la scène Hamlet-Gertrude), pleine de mystère (l’apparition du spectre) ou de lyrisme (la mort d’Ophélie). Bénéficiant de l’acoustique flatteuse de la grande salle de la Filature, l’Orchestre symphonique de Mulhouse réussit lui aussi une belle performance individuelle de subtilité des timbres et collective d’homogénéité sonore. Triomphe pour tous au rideau final, évidemment.

Crédit photographique : © Alain Kaiser

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