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Pesaro, Rossini, opéras, provocations, conventions, découvertes et la mer

Festivals, La Scène, Opéra

La 32ème édition du festival de Pesaro consacré à Rossini mettait à l’honneur trois opéras : Moïse en Égypte, Adélaïde Bourgogne et Le voyage à Reims.

La 32ème édition du festival de Pesaro consacré à Rossini mettait à l’honneur trois opéras : Moïse en Égypte, Adélaïde Bourgogne et Le voyage à Reims. 

Comme pour Wagner à Bayreuth, le festival de Pesaro (dans la région des Marches en Italie) se consacre à un seul compositeur : Rossini. Mais ce festival, né en 1980, n’est pas voué, comme la manifestation allemande, à la célébration rituelle d’une poignée de chefs-d’œuvre.

Riche de l’héritage du compositeur qui avait laissé toute sa fortune à sa ville natale à sa mort dans sa villa de Passy en 1868, la Fondation Rossini se consacre principalement à la redécouverte musicologique et à la mise en scène d’ouvrages méconnus,  perdus ou défigurés par la routine ou les éditions fautives. Son directeur en a fait aussi le lieu de la recherche du vrai chant rossinien avec pour résultat la renaissance d’une interprétation propre à ce compositeur, beaucoup plus profond et plus mystérieux qu’on ne l’imagine généralement et comme dit le maestro : « sa musique n’est pas mineure, comme on le croit souvent, elle est autre ! »

Abstraite, distante, souvent ironique, la musique sublime de Rossini est faite d’harmonies dont le balancement est comme celui des vagues indifférentes. Elle n’exprime rien en elle-même. Sa beauté ressemble à celle de la mer qui borde sa ville natale, Pesaro. « C’est à l’interprète d’incarner cette musique, explique , par la souplesse et la douceur de sa voix, par la durée de son souffle, par toutes les couleurs possibles du chant. La musique de Rossini est faite de figures anonymes, abstraites. Les mélodies rossiniennes sont courtes, asémantiques, indifférentes. C’est l’artiste qui les transforme en expression et leur donne un sens. Ce qui importe, c’est l’atmosphère poétique qu’apporte l’artiste. »

 Scandale et convention

Cette édition du festival, dédiée au 150ème  anniversaire de l’unité italienne, a démontré une fois de plus la totale liberté laissée par les responsables du festival aux metteurs en scène.

Lors de la première du Moïse en Egypte, où la police est intervenue pour calmer des spectateurs indignés, ni la musique sublime, ni le chœur subtil, ni la direction incandescente d’Abbado, ni l’orchestre du Théâtre communal de Bologne, ni la qualité des chanteurs n’étaient mis en cause. Le scandale posait la question des pouvoirs du metteur en scène et des droits de l’œuvre et des spectateurs à se défendre. qui avait choisi de profiter de cet opéra pour représenter les conflits récents au Moyen Orient en faisant de Moïse un intégriste belliqueux sous les traits d’Oussama Ben Laden, souhaitait «pousser les spectateurs à s’impliquer émotionnellement. »

Il a pleinement atteint son but !

Déguiser un Moïse en Ben Laden et le peuple juif en Palestiniens semble un jeu de confusion pervers, une réinterprétation étroite  et incomplète de l’Histoire qui retire aux personnages toute possibilité symbolique. Certains spectateurs ont cru lire aussi dans la vision de Vick,  une évocation de la torture à Guantanamo, la crise des otages à Moscou en 2002 et le massacre de Beslan en 2004… Il aurait été plus intelligent alors d’aller jusqu’au bout et, comme le suggère Alfred Caron, musicologue et seul journaliste français à suivre régulièrement le festival, de retirer tous les symboles juifs pour sortir des faits historiques. Le personnage de Moïse, que le livret représente effectivement comme un chef de guerre, aurait pris ainsi une portée universelle et aurait pu être vraiment représentatif des excès qui caractérisent aujourd’hui les extrémismes religieux.

Mise en scène à Pesaro pour la première fois, Adélaïde de Bourgogne, au contraire, était conventionnelle jusqu’au cliché, lourde et statique. Le metteur en scène Pier’Alli a divisé l’opéra en tableaux ou plutôt en cadres de bande dessinées et imposé aux spectateurs une autre sorte d’enfermement, celui de son arbitraire personnel. Les vidéos qu’il signe sont aussi simplistes qu’abscondes. Représentant le pouvoir (sic), la photo d’une énorme couronne, style galette des rois, ouvre la mise en scène et la refermera à la fin. Au passage, on aura aperçu les murailles d’une forteresse, une photo du théâtre Rossini où a lieu la représentation, un carrosse style Prince William avec une foule en haut de forme pour représenter le mariage d’Adélaïde et d’Othon… , et une ennuyeuse vidéo en boucle de gouttes tombant dans de l’eau, devant laquelle les soldats du chœur combattent en cirés noirs à coups de parapluies noirs, – ou blancs.

Pier’Alli a privilégié une gestuelle figée et symétrique qui accentue le poids, au sens propre et au sens figuré, des deux principales protagonistes bottées et casquées. , dans le role d’Othon, a une voix puissante et flexible. Au Jessica Pratt, absente malgré sa massive présence, chante comme un rossignol. Aucune passion dans sa voix, ni ses gestes. Elle n’habite pas la musique qui reste désincarnée. Ce qui n’empêche pas une perfection musicale, des aigus filés, des trilles, d’habiles legati,… L’équilibre des timbres entre les quatre interprètes principaux est splendide, et les duos entre Adélaïde et Othon infiniment mélodieux. est un Berengario satisfaisant, mais peu convaincant dans « Alle voci della gloria », l’un des plus beau airs pour basse de Rossini. Le jeune et svelte est un Adalberto agile et prometteur.

Le chef qui fait ses débuts à Pesaro, dirigeait Adélaïde, est encore peu familier du répertoire italien mais il a dirigé avec précision cette œuvre que Rossini a écrite un peu trop rapidement et qui avait eu peu de succès à sa création. L’ouverture est reprise de La cambiale di matrimonio, et ce sont ses assistants qui ont composé les récitatifs « secs » sans orchestre avec juste le pianoforte et un violoncelle.

On regrette la version concert de 2007 avec Patricia Cioffi en Adélaïde… certainement beaucoup plus intense !

Un Voyage à Reims farfelu de la liberté

 C’est chaque année dans la même mise en scène élégante et distanciée d’ que le Voyage à Reims sert d’écrin aux meilleurs élèves de l’Académie rossinienne. Cette année il a révélé quelques chanteurs à suivre : , une délicieuse Corinne, ou Lu Yuan, très à l’aise et drôle en Belfiore, ainsi qu’une jeune chef d’orchestre, la Chinoise qui dirigeait avec verve et précision l’orchestre Rossini.

Les airs du Voyage, parmi les plus beaux de Rossini, sont exemplaires de la plasticité du style rossinien. L’air de la Comtesse de Folleville pleurant son chapeau disparu, pourrait tout aussi bien dire un véritable malheur, comme on le voit dans le Comte Ory, ou une immense joie.

Les personnages de nationalités diverses qui se rendaient à Reims pour le couronnement de Charles X sont bloqués à Plombières parce qu’on ne trouve plus de chevaux. Des intrigues se nouent… Ils n’arrivent jamais à Reims !

Œuvre écrite sur commande, on peut déjà admirer le parti pris ironique de Rossini. La mise en scène et le décor, aussi minimaliste que les costumes, suivent le compositeur et n’imposent aucune lecture, se contentant de donner à voir les péripéties de cette cantate scénique. Les chanteurs peuvent laisser libre cours à leur fantaisie et à leurs dons d’acteurs et les spectateurs sont libres d’y trouver une farce ou un manifeste politique.

Les mises en scène arbitraires et univoques font violence à l’œuvre, aux interprètes et aux spectateurs impuissants qui légitimement ont envie de prendre eux aussi un Uzi ou une Kalachnikov pour se libérer du Big Brother qui impose sa vision politiquement correcte. Si comme l’affirme Vick, il veut  dénoncer « tous les fondamentalismes » c’est par la libération du spectateur qu’il doit commencer.

Car, comme le dit Monsieur Zedda, « seule la poésie importe ». Parce qu’elle libère l’esprit et le cœur.

Crédits photographiques : Studio Amati Bacciardi

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