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Varsovie, le festival Chopin et l’Europe 2011

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Varsovie. Philharmonie Nationale, Studio Witold Lutosławski de la Radio Polonaise, Grand théâtre et Opéra national de Varsovie, Théâtre de l’Ancienne Orangerie dans les Łazienki Royal, Basilique de de la Sainte-Croix. Début : 16-VIII-2011 ; fin : 1-IX-2011. Le programme : des œuvres par Mili Balakirev (1837-1910), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Johannes Brahms (1833-1897), Frédéric Chopin (1810-1849), Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Claude Debussy (1862-1918), Mikhaïl Glinka (1804-1857), Charles Gounod (1818-1893), Enrique Granados (1867-1916), Józef Krogulski (1815-1842), Karol Lipiński (1790-1861), Franz Liszt (1811-1886), Gustav Mahler (1860-1911), Stanisław Moniuszko (1819-1872), Franz Xaver Wolfgang Mozart (1791-1844), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Zygmunt Noskowski (1846-1909), Jacques Offenbach (1819-1880), Ignacy Jan Paderewski (1860-1941), Andrzej Panufnik (1914-1991), Krzysztof Penderecki (1933-), Sergueï Prokofiev (1891-1953), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Maurice Ravel (1875-1937), Franz Schubert (1797-1827), Robert Schumann (1810-1856), Alexandre Scriabine (1872-1915), Igor Stravinski (1882-1971), Tōru Takemitsu (1930-1996), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Richard Wagner (1813-1883), Carl Maria von Weber (1786-1826) et Juliusz Zarębski (1854-1885).

La 7ème édition du festival Chopin et l’Europe s’est déroulée entre le 16 août et le 1er septembre 2011 à Varsovie, dans la capitale d’une Pologne qui avait commencé sa présidence du Conseil de l’Union européenne à peine deux mois auparavant. Pendant un peu plus de deux semaines le public réuni dans les grandes salles de concert de la ville, ainsi que dans la basilique de la Sainte-Croix, a pu participer à vingt-huit concerts de toutes sortes : de la musique symphonique, de la musique concertante, de la musique de chambre, des récitals pour piano seul, des récitals pour deux pianos, des récitals de chant, des oratorios, de la musique jouée sur des instruments contemporains et de la musique jouée sur des instruments historiques. Le programme du festival comprenait 33 compositeurs ; un immense univers chopinien commença, par ordre chronologique, Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) qui était l’un des compositeurs favoris de Frédéric Chopin, et finit par (né en 1933) qui est le compositeur le plus important en Pologne de nos jours. En ce qui concerne les œuvres ayant été interprétées tout au long du festival, celles qui sont les plus anciennes datent de 1774 : la Symphonie nº 29 en la majeur KV. 201 par W. A. Mozart et la Sonate pour piano n° 4 en mi bémol majeur K. 282 par celui-ci ; par ailleurs, la composition la plus récente fut écrite par Penderecki dans les années 1999-2000 : le Sextuor pour violon, alto, violoncelle, piano, cor et clarinette. Pour ce qui est de l’ordre alphabétique, il faudrait débuter par Mili Balakirev avant d’achever par . Hormis Chopin, huit compositeurs polonais se trouvèrent dans le programme : Józef Krogulski, Karol Lipiński, , , , , et .

Après les concerts de Martha Argerich et Herreweghe, de Pletnev, Matsuev et Trifonov, de Dorothee Mields et Nelson Goerner, passons en revue les autres temps forts de cette manifestation.

Le piano avant tout… Stanisław Leszczyński, le directeur du festival, invita à Varsovie vingt-huit pianistes provenant de l’Europe, de l’Asie et des deux Amériques. Il est à mentionner que la parité entre les hommes et les femmes a presque été conservée : quinze hommes contre treize femmes. Le métier du pianiste est-il de plus en plus dominé par des représentantes du sexe dit faible ou bien c’était un pur hasard ? Essayons de laisser les statistiques de côté et occupons-nous des qualités artistiques de ces pianistes.

Formidables Mangova et Trifonov

Parmi de considérables interprètes du « roi des instruments », on ne pourrait pas se passer de Plamena Mangova, une soliste bulgare qui a trente-et-un ans et qui se trouve au seuil de sa grande carrière internationale. Très musicale, sensible et possédant un legato sublime et sophistiqué, elle est devenue lauréat du deuxième prix du Concours Musical International Reine Elisabeth en 2007. À Varsovie elle joua le Concerto pour piano n° 9, dit « Jeunehomme », en mi bémol majeur K. 271 par W. A. Mozart, avec la participation de l’Orchestre Symphonique de la Philharmonie de Wrocław sous la baguette de Jacek Kaspszyk – aussi délicat que Plamena – qui dirigea le jour précédent le même orchestre dans l’inachevée Symphonie n° 10 en fa dièse majeur par Mahler dans la version reconstruite par Deryck Cooke.

Un autre pianiste qui mérite de remporter un succès mondial : le Russe , gagnant des premiers prix du Concours Arthur Rubinstein de Tel-Aviv et du Concours international Tchaïkovski à Moscou et, à la fois, lauréat du troisième prix du Concours Chopin à Varsovie en 2010, de même que du prix spécial fondé par la Radio Polonaise pour la meilleure exécution des mazurkas. Le Concerto pour piano n° 1 en si bémol mineur op. 23 de Tchaïkovski n’était pas la seule composition à avoir été interprétée par lui au festival vu qu’il joua encore le Concerto pour piano n° 2 en fa mineur op. 21 par Chopin. Il nous semble que c’était la première exécution de ce concerto par Trifonov en Pologne. Et il est un peu dommage que le virtuose n’ait pas interprété cette œuvre en Concours Chopin en octobre 2010 parce que, d’abord, la rivalité dans cette compétition serait devenue plus intéressante (seuls Hélène Tysman et Paweł Wakarecy l’exécutèrent au final du concours, mais sans réussite) et que, deuxièmement, il aurait probablement remporté le triomphe. Le jeu de Trifonov au festival était une poésie. Et le fait de l’écouter : une extase absolue et indescriptible. Son interprétation fut toute naturelle, transparente et aussi simple que modeste. Le pianiste joua en bis le chant nommé Truite par Schubert dans la transcription virtuose de Liszt, ainsi que deux Études d’opus 25 par Chopin : n° 2 en fa mineur et n° 12 en ut-mineur.

Fialkowska et Alekseïev ou une maturité sans mélange

Janina Fialkowska, d’origine moitié polonaise, moitié canadienne, se présentant avec des passeports canadien et américain, habite aux États-Unis et en Allemagne d’où provient son mari, et parle couramment français sans accent québécois. En un mot, on dirait qu’elle est citoyenne du monde et qu’aucune culture occidentale ne devrait lui être étrangère. Son récital varsovien commença par la Sonate pour piano n° 13 en la majeur D. 664 (op. posthume 120) par Franz Schubert. L’interprétation donnée par Fialkowska se caractérisa par une haute sagesse concrétisée sur le plan de l’agogique (sans brusques changements de tempos) et du timbre de son Steinway qui était imprégné de couleurs et d’une finesse de toucher. Le Chopin par la soliste fut nostalgique et proche de ce qu’on pourrait appeler « l’idiome polonais » : épique, contrasté, émotif, lugubre et dansant (surtout dans les Mazurkas op. 24). En ce qui concerne le Liszt par Fialkowska, il était calme, modéré et peu virtuose. L’artiste préféra, au lieu d’épater avec de la technique, d’y trouver de la tranquilité.

Dmitri Alekseïev commença à son tour par électriser le public varsovien par une fascinante interprétation de Kreisleriana op. 16 par Schumann, avec de nombreux contrastes de nuances, une profonde dramaturgie, des couleurs et un forte dense et charnu. Nous trouvâmes cette exécution une des majeures de cette partition, en dépit d’un certain nombre d’erreurs digitales. À part de Kreisleriana, nous entendîmes Blumenstück op. 19 par le même Schumann, ainsi qu’un admirable chant L’Alouette par transcrit par Mili Balakirev, des miniatures par Alexandre Scriabine : 4 Préludes op. 22, Quasi-valse en fa majeur op. 47, Deux poèmes op. 69 et 2 Études op. 42, et, à la fin du récital, des œuvres par Chopin : 5 Mazurkas (un choix des opus 30, 17, 7, 50 et 63) et la Polonaise en la bémol majeur op. 53. La démonstration d’Alekseïev a tellement plu au public qu’il finit son récital par donner quatre bis : la Mazurka en fa mineur op. 63 n° 2 par Chopin, Étude en ré dièse mineur op. 8 n° 12 par Scriabine, Prélude en sol dièse mineur op. 32 n° 12 par Rachmaninov et la Mazurka en la mineur op. posthume 68 n° 2 par Chopin. Ses mazurkas furent comme des réminiscences du passé : fugitives, jouées de distance, comme si elles étaient couvertes d’un brouillard léger, dessinées avec des pastels et, en même temps, claires au niveau des plans. Et même si elles furent exécutées au rythme de la valse plutôt qu’à celui de la mazurka, elles fascinèrent les spectateurs par leur ambiance particulière (nous risquerions de dire que même horowitzienne), le toucher et les couleurs. Pour ce qui est de Scriabine et de la Polonaise « Héroïque » par Chopin, ces interprétations furent épiques par leur narration et convaincantes par la simplicité du geste de l’artiste et par son imagination ravissante.

Excepté les pianistes dont les interprétations viennent d’être exposées dans notre chronique, il ne faut pas oublier les autres musiciens qui se produisirent au festival Chopin et l’Europe : Leonora Armellini, , , , Ingrid Fliter, , Elisabeth Leonskaya, Jan Lisiecki (un Polonais né au Canada en 1995 ayant déjà signié un contrat avec le label Deutsche Grammophon), Alexander Lonquich, Paweł Wakarecy et Lilya Zilberstein parmi plusieurs.

Quelques déceptions toutefois. La plus grande : , en essayant d’imiter , en fit une caricature, jouant trop fort, trop vite et sans délicatesse. Un autre désappointement : Elisabeth Leonskaya au jeu si élégant, était apathique. , venu à Varsovie impréparé, joua le nez dans la partition et en ratant un certain nombre de touches. Ingrid Fliter était déconcentrée et ne parvint pas à atteindre dans son Chopin le même niveau interprétatif que jadis. En ce qui concerne et , les lauréats du premier et du quatrième prix du Concours Chopin en 2010, ils ne nous ont pas enchanté non plus : Bozhanov voulut transmettre par ses interprétations trop d’idées qui les rendirent exagérées, surtout dans le Concerto pour
piano n° 1 en mi mineur
op. 11 de Chopin ; Avdeeva fut épique, mais manqua de créativité et de respiration.

Belles découvertes de la musique polonaise

Durant le festival on fut témoins de quelques signifiantes découvertes d’œuvres polonaises ayant été injustement oubliées au fur des années. Rappelons ce que nous avons mentionné dans notre chronique sur l’exécution du Quintette pour piano et cordes en sol mineur op. 34 par Juliusz Zarębski et de La Steppe par Noskowski (l’interprétation par Argerich, Bartek Niziol et Herreweghe) : la musique polonaise ayant été composée dans une Pologne alors partagée et inexistante (1795-1918) n’avait presque pas de chance d’être promue ni en Europe, ni dans le monde. Les compositeurs et les musiciens qui vinrent s’installer dans des pays étrangers étaient les seuls à pouvoir favoriser cette musique.

Le pianiste polonais Michał Szymanowski (sans lien avec le compositeur polonais Karol Szymanowski) interpréta le Concerto pour piano et orchestre en la mineur op. 17 (1882-1888) par qui à son époque fut une vedette mondiale comparable ou même surpassant (en tant qu’interprète) celle d’un Enrico Caruso ou d’un Jascha Heifetz. Par contre le style néoclassique des œuvres de Paderewski détermina en quelque sorte l’oubli de cette musique, par ailleurs séduisante par son charme, l’élégance, sa virtuosité et ses accents polonais.

Une autre composition à avoir été interprétée durant le festival : le Concerto pour piano et orchestre en mi bémol majeur (1830) par Józef Krogulski que l’on appelait « un Mozart polonais » puisqu’il était un enfant prodige qui écrit son concerto quand il avait quinze ans. L’œuvre fut jouée par qui dirigea la partition depuis le piano. Rappelons que Shelley avait déjà exécuté (en 2010 et 2009) au festival Chopin et l’Europe les concertos pour piano et orchestre par Franciszek Lessel et par Ignacy Feliks Dobrzyński. Le concerto par Krogulski est composé dans le style brillant, ainsi que son Octuor pour piano, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, clarinet et flûte en ré mineur op. 6 (1834) dont le thème principal du finale ressemble à celui du Triple concerto en ut majeur op. 56 par Beethoven.

Il ne faut pas aussi oublier le Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle en ré mineur op. 8 (1880) par qui, à son époque, avait été joué par Franz Liszt même. Il s’agit d’une musique claire dans sa forme, riche en sujets mélodiques, vive et impressionnante par sa virtuosité qui fait penser aux quatuors avec piano par un Mendelssohn ou un Brahms.

Magnifique Orchestre de l’âge des Lumières

Deux ensembles jouant sur des instruments historiques étaient conviés : l’ avec son chef (leur excellente interprétation de La Steppe par Noskowski fut décrite dans une des chroniques précédentes) et l’Orchestre de l’âge des Lumières qui donna deux concerts exceptionnels au Grand théâtre et Opéra national de Varsovie. Le premier concert, dirigé par , nous offrit l’écoute du Concerto pour piano nº 1 en ré mineur op. 15 par Johannes Brahms sous les doigts du pianiste, pianofortiste et claveciniste russe qui joua sur un Steinway de 1875 (fut-ce un juste instrument pour cette exécution ?) et, par la suite, l’écoute de la Faust-Symphonie S. 108 par Franz Liszt. Le concerto brahmsien fut exécuté poétiquement, avec une sorte de mélancolie et avec des contrastes de la dynamique et de l’agogique qui rendirent cette démonstration purement romantique. Ajoutons que Lubimov joua pour le bis la Rhapsodie en sol mineur op. 79 nº 2 par le même compositeur. Ensuite nous entendîmes la Faust-Symphonie dont l’interprétation était d’après nous le point le plus fascinant de la soirée. Non seulement à cause de l’impressionnante vision du chef d’orchestre, mais aussi en raison du timbre des instruments très particulier : par exemple celui des cuivres qui, après s’être déchaînés, ravissaient par leur majesté et par leur puissance, ou bien celui des cordes dont un trémolo suivi d’un crescendo fascinait à chaque fois par la clarté du son.

Le deuxième concert avec la participation du splendide Orchestre de l’âge des Lumières fut marqué par la présence de la pianiste russe Yulianna Avdeeva et du chef polonais Jacek Kaspszyk. Ils jouèrent les deux concertos pour piano et orchestre par Chopin.

Deux concerts dans la basilique de la Sainte-Croix

À part des événements qui eurent lieu dans les salles de concert, le festival arriva deux fois dans la basilique de la Sainte-Croix abritant sous son toit le cœur de Chopin et étant située dans la fameuse rue Faubourg de Cracovie, au centre de Varsovie, juste à côté du palais où Chopin vécut les trois dernières années de sa vie dans cette ville. D’abord, le premier jour du festival, et son Orchestre des Champs-Élysées soutenus par le & Accademia Chigiana Siena et par les solistes – la soprano Ilse Eerens et le baryton – interprétèrent l’oratorio Ein deutsches Requiem op. 45 par Johannes Brahms. L’exécution fut enregistrée et sera éditée par l’Institut Frédéric Chopin de Varsovie.

Ensuite, le dernier jour du festival, on participa à un concert exceptionnel intitulé « Chopin et l’Europe » pour le Japon. Il s’agit du Japon qui subit le fléau d’un tremblement de terre et de l’accident nucléaire de Fukushima en mars de cette année et il s’agit du Japon qui avait toujours admiré Frédéric Chopin et sa musique. Lors de la soirée on entendit deux compositions par Tōru Takemitsu (mort en 1996) : Paths – In Memoriam Witold Lutosławski pour trompette seul (1994) et The Rain-Tree Sketch pour piano seul (1982), de même que l’oratorio « Via Crucis, les quatorze stations de la Croix » pour soprano, alto, ténor, basse, chœur et piano S. 63 par Franz Liszt (une belle commémoration de l’Année Liszt). Notons encore que cette œuvre mystique, sombre, donnant à réfléchir sur le sens de la vie et anti-virtuose (même dans la partie du piano) dut attendre plus de cinquante ans pour sa création ! Le festival se termina dans une ambiance de méditation. On quitta la basilique en silence et on rentra chez soi afin de contempler les stations du chemin de croix de Jésus Christ.

Crédit photographique : Wojciech Grzędziński / NIFC


 

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