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Mahler : une épopée discographique, des pionniers à la reconnaissance

La fin des célébrations autour de Gustav Mahler est une bonne occasion d’évoquer la discographie ses symphonies. Au fil des ans et des évolutions des goûts du public, le nombre de disque Mahler n’a jamais cessé de croître et il atteint désormais des sommets assez vertigineux ! Tant est si bien que l’on peine à croire la timidité des enregistrements dans les années 1950-1960. En dépit de la crise du disque, graver du Mahler est toujours à la mode avec de nouvelles intégrales en cours. ResMusica se penche sur cette pléthorique discographie. La première partie, nous conduit des pionniers à la reconnaissance de l’oeuvre de Mahler.

Le temps des pionniers

L’œuvre de Mahler mit longtemps avant de s’imposer. Au début de l’ère du disque, les premiers enregistrements sont à mettre au crédit de disciples et amis du compositeur. Le chef d’orchestre Oscar Fried fut le premier de ces musiciens enthousiastes. Il avait rencontré le grand homme, en 1905, et il avait aussitôt programmé sa Symphonie n°2. Il dirigea cette œuvre en 1906 à Saint-Pétersbourg avant de l’enregistrer, en 1924, avec les forces du Staatsoper de Berlin (Naxos). Ce fut, le premier enregistrement d’une symphonie de Mahler ! La passion de Fried envers la musique de Mahler était sincère et, en 1913, il dirigea la seconde interprétation publique de la Symphonie n°9 avec la philharmonie de Berlin. Du côté des ex-assistants de Mahler, Otto Klemperer et s’activaient à diffuser sa musique. Walter grava même avant la Seconde Guerre mondiale, en guise de ses adieux à l’Europe nazie, une légendaire Symphonie n°9 avec la Philharmonie de Vienne (EMI). Il est intéressant de noter que ces deux mahlériens historiques n’étaient pas des intégralistes forcenés de l’œuvre de leur mentor. Ainsi Klemperer disait : «je ne suis pas un enfant stupidement enthousiaste : je n’aime pas tout ce qu’il a écrit. ». À propos de « l’adagietto » de la Symphonie n°5, il ajoutait  « c’est tout à fait charmant /…/ mais c’est un peu de la musique de salon. ». Klemperer et Walter ne dirigeaient qu’une sélection de symphonies avec deux approches foncièrement différentes : la plénitude, tantôt incisive ou tantôt nostalgique de Walter rencontrait l’acuité et l’acidité de Klemperer.  Ils avaient en commun les Symphonies n°2, n°4 et n°9, mais Walter grava plusieurs versions de la Symphonie n°1 que Klemperer n’aimait pas alors que Klemperer fréquentait la Symphonie n°7 que Walter dédaignait affronter !

Aux Pays-Bas, une tradition naissait sous l’égide de Willem Mengelberg. Ce dernier avait rencontré Mahler en 1902 et l’avait invité aux Pays-Bas où il était chef de l’orchestre du Concertgebouw. Il dirigea plusieurs de ses symphonies et il laissa, au pupitre de ses musiciens amstellodamois, une belle lecture de la Symphonie n°4 (Philips-1939). Mengelberg imposa Mahler au répertoire des concerts bataves faisant ainsi naître une tradition locale, et il organisa, en 1920, le premier festival Mahler avec l’intégrale des symphonies ! À l’occasion de ses débuts avec l’orchestre philharmonique de Vienne, en 1917, il donna le Chant de la terre, suivi, en 1918, de la Symphonie n°4. Alma Mahler lui donna alors deux éditions manuscrites de « l’Abschied » du Chant de la terre. Directeur de la philharmonie de New York entre 1922 et 1928, Mengelberg tenta, encore, d’inscrire Mahler au répertoire.

 

Toujours aux USA, la star fit des tentatives de l’imposer, avec entre autre, des concerts légendaires de la Symphonie n°8 en 1916 à Philadelphie et New-York. Il va sans dire que produire alors une telle œuvre était très risqué et potentiellement ruineux, tandis que la logistique était impressionnante. L’équipe de production dut ainsi louer deux trains privés pour transporter les 1200 exécutants entre les deux villes. Le succès fut au rendez-vous en dépit de la cherté des billets.

En Grande-Bretagne Sir Henry Wood programma quelques pièces avec son Hallé orchestra de Manchester. En Europe, le régime hitlérien et l’Occupation mirent entre parenthèses toutes les tentatives de diffuser ces partitions. Juif et moderniste, Mahler était l’un de ces artistes interdits d’affiche. Avant la Seconde Guerre mondiale, Mahler restait une rareté aux programmes tandis que les faces limitées des 78 tours rendaient problématiques les gravures de ces vastes partitions. On notera que la plupart des grands chefs de l’époque (Furtwängler ou Toscanini en tête) n’approchaient pas la musique de Mahler !

L’après-guerre fut encore marqué par ces pionniers, qui se renforcent de grandes baguettes : Georges Szell, Erich Leinsdorf, Charles Adler, , , Hermann Scherchen, et Jascha Horenstein. Les progrès techniques et l’apparition des disques microsillons, dès la fin des années 1940, puis l’invention de la stéréophonie permirent à l’œuvre de Mahler de connaître une relative diffusion, même si la plupart des témoignages de cette époque restent tirés de bandes radiophoniques éditées à postériori.

La plupart des enregistrements studios d’alors (on pense à la Symphonie n°3 gravée par Charles Adler en 1952), longtemps considérés comme des références, peine à nous convaincre à la ré-audition. Le vécu des chefs bute trop souvent sur des orchestres alors peu habitués à cette musique ou limités techniquement. Jascha Horenstein, dont le caractère sans concession lui ferma d’innombrables portes, doit, dans la plupart de ses disques composer avec des orchestres qui essaient de faire bonne figure (on pense au Philharmonique de Stockholm dans une Symphonie n°6 publiée chez Unicorn). De même Otto Klemperer ne peut rien faire face à un en perdition dans la Symphonie n°2 (disque Vox).

fut plus chanceux avec un contrat pour CBS qui lui permit de laisser plusieurs témoignages dans les symphonies qu’il affectionnait : les Symphonies n°1, n°2, n°4, n°5 et n°9.

Stylistiquement, le Mahler de cette époque est encore très rapide, anguleux, voir même lapidaire à l’image des disques de Scherchen avec l’orchestre de l’opéra de Vienne (Westminster pour les Symphonies n°5 et n°7) ou de la belle lecture de la Symphonie n°1 par William Steinberg avec son orchestre de Pittsburgh (EMI). Mais la musique de Mahler était encore  très loin de faire l’unanimité ! Même Klemperer, que l’on peut difficilement taxer de mahlerophobie s’interrogeait, en 1960,  sur la postérité de l’œuvre : « je crois que ses Deuxième et Neuvième Symphonies, ainsi que ses lieder resteront. Mais ce qui demeurera surtout, ce sont sa personnalité, sa pureté d’âme, son intégrité, son attitude intransigeante face à ses collaborateurs ».

Le temps de la reconnaissance

Les années 1960-1970 marquèrent sans aucun doute un tournant dans l’affirmation de l’œuvre de Mahler. Le chef d’orchestre et compositeur Leonard Bernstein fut à la base de ce revival. Personnalité tourmentée et tiraillée entre ses doutes, il semblait fusionner avec ces symphonies qu’il portait à des niveaux vertigineux. Dès ses débuts à la tête de l’orchestre philharmonique de New York, il organisa, en 1960, un festival Mahler à l’occasion du centenaire du compositeur. Il partageait la baguette avec Bruno Walter et alors qu’Alma la veuve du compositeur, assista même à quelques répétitions. Le chef entreprit également, pour CBS, la première intégrale des symphonies au disque. Etalée entre 1960 et 1967, cette somme marqua son époque.

Ce fut le début d’une petite envolée d’enregistrements studios avec des chefs alors jeunes qui bénéficiaient de l’essor du marché du disque : Bernard Haitink à Amsterdam (Philips), (Decca), Maurice Abravanel (Vanguard) alors que le chef tchèque Rafael Kubelík enregistrait son intégrale pour DGG. Il faut dire que dans ces années 1960, , la star du label jaune regardait encore Mahler avec distance, laissant à son ami Kubelik la primeur mahlérienne pour sa firme de disque.

De l’autre côté du rideau de fer, la musique de Mahler était encore traitée avec dédain et les enregistrements étaient rares. Il fallait pourtant compter avec les témoignages laissés, dans les années 1960, par le grand chef Kirill Kondrashin à la tête de la philharmonie de Moscou (Melodya). Le chef fut même décoré de la médaille de la société Mahler de Vienne pour son action envers l’œuvre du compositeur. En URSS, il fut le seul à réellement se battre pour Mahler, ce qui ne manquait pas de panache dans le contexte antisémite latent du pays des Pharaons rouges (même si certains chefs dirigeaient occasionnellement l’une ou l’autre symphonique à l’image d’Alexander Gauk, héros de la musique soviétique et professeur d’Evgeny Svetlanov). Très brassées, torturées, ces lectures sont des jalons importants de la discographie.

En RDA, le jeune Vaclav Neumann grava, entre 1965 et 1967, des versions essentielles des Symphonies n°5, n°6, n°7 et n°9 avec le Gewandhaus de Leipzig pour Eterna (Désormais Berlin Classics) alors que des chefs est-allemands comme Leopold Ludwig, Otmar Suitner, ou apportaient des témoignages assez râpeux mais animés parfois au pupitre d’orchestres modestes mais valeureux (philharmonie de Dresde pour Herbert Kegel ou orchestre radiophonique de Berlin pour ). En Tchécoslovaquie, c’est le très oublié Karel Šejna qui fit graver, à la philharmonie tchèque son premier disque Mahler en 1950 : une Symphonie n°4 (Forgotten Records). Quant au grand , il laissa de légendaires Symphonies n°1 et n°9 avec ce même orchestre (Supraphon) avant de s’exiler au Canada suite au Printemps de Prague.

Dans le même temps, différents chefs occidentaux affrontaient Mahler. Le grand Otto Klemperer laissa des lectures acides et étouffantes des Symphonies n°2, n°4, n°7 et n°9 avec le Philharmonia de Londres (EMI). Sur ses vieux jours, le chef eut enfin un instrument capable techniquement de rendre justice à l’originalité de ses interprétations.

Toujours en Grande-Bretagne, Sir John Barbirolli enregistra des lectures, au caractère fort trempé, des Symphonies n°5 et n°6, pour EMI. Ami de Karajan, il aura même la chance de graver la Symphonie n°9 avec la Philharmonie de Berlin. L’infatigable Sir , sorte de champion du monde du nombre de disques enregistrés, ne pouvait pas manquer de s’associer à ce courant avec une une solide lecture de la Symphonie n°1. Fort injustement oublié, le chef d’orchestre d’origine polonaise eut l’opportunité d’enregistrer Mahler avec de grands orchestres : Philharmonia (Symphonie n°4), Philharmonique de Vienne (Symphonie n°1) et Philharmonique d’Israël (Symphonies n°1 et n°9).  Assez carrées et bien construites, ces lectures sont à redécouvrir. D’autres chefs, bien que forts réputés, dirigeaient Mahler assez régulièrement mais n’eurent pas la chance d’en laisser des gravures officielles, on pense à : , Carl Schuricht, , , Igor Markevitch ou Antal Dorati.

Mahler, tout le monde s’y met

Dans les années 1970, Mahler est désormais à la mode ! De nouveaux mahlériens se firent connaître. On retrouvait souvent des jeunes chefs comme Zubin Mehta (Decca), (Philips), (RCA) et (DGG) ou des anciens qui viennent à Mahler de manière épisodique comme Carlo Maria Guilini. Ce dernier laissa des gravures exceptionnelles des Symphonies n°1 et n°9 (EMI et DGG).

Dans le même temps, Leonard Bernstein, passé de CBS à DGG, entama une nouvelle série de gravures en vidéo et en audio. Plus creusée, plus émotionnelle, et surtout servie par des orchestres de rêve (Vienne, Amsterdam et New York), cette nouvelle intégrale est certainement l’un des plus grands aboutissements de la musique enregistrée. Virtuose de la baguette, le chef d’origine hongroise défendait Mahler depuis les années 1950 ( ce dont témoignent différentes bandes de concert chez Archipel ou Orfeo). Sous contrat avec Decca, firme pour laquelle il enregistra le premier Ring de Wagner en stéréophonie, il put laisser des enregistrements des symphonies avec les symphoniques de Chicago et Londres. La prise de son spectaculaire de Decca rencontre une direction hyper-virtuose et incisive : les Symphonies n°6, n°7 et n°8 restent des pierre angulaires de l’art de la direction.

Autre chef à remettre son Mahler sur le métier : Vaclav Neumann. Le musicien débuta un nouveau tour des symphonies avec la philharmonie tchèque dont il était le directeur musical (Supraphon). Très solide, cette interprétation, fort négligée, n’atteint pourtant pas les sommets émotionnels de ses gravures de jeunesse avec le Gewandhaus de Leipzig.

La folie Mahler commença aussi à titiller Herbert von Karajan. En 1970, la star mondiale de la direction fréquenta Mahler avec un premier enregistrement de lieder. C’est dans la seconde moitié de cette décennie qu’il laissa des gravures officielles des Symphonies n°4, n°5, n°6 et n°9 pour DGG. Bien évidemment, Karajan travaillait l’opulence orchestrale et replaçait Mahler dans la lignée romantique. En 1982, un concert avec la Symphonie n°9 fut tellement exceptionnel que Karajan, décision quasi unique pour ce maniaque de technologie, autorisa la publication de la bande radiophonique.

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