Plaidoyer pour l’opéra populaire

Concert, La Scène

Agen. 1 X 2011. Théâtre municipal d’Agen. (1797-1848) : L’Elisir d’Amore, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani. Prologue d’ et Fabien Prou. Mise en scène : Jean-François et ; Décors : Jean Gardeil et Thomas Richard. Costumes : Madeleine Nicollas. Avec , Adina ; Frédéric Mazzotta, Nemorino ; , le docteur Dulcarama ; Emmanuel Gardeil, Belcore ; , Gianetta ; Compagnie et chœur des Chants de Garonne ; Nicolas Chesneau, piano. Direction : .

Chez les Gardeil, le chant n’est pas une affaire de famille, mais une passion partagée depuis plusieurs générations, en amateur pour les plus anciens et professionnellement aujourd’hui. Cette production de L’Élixir d’Amour, qui rappelle la période d’après guerre où l’art lyrique était réellement populaire, en est une belle illustration. « Avant que la télévision ne dévore les soirées, le lyrique était un divertissement largement partagé, à la radio comme au théâtre. Le maçon s’encourageait en chantant Verdi et mon grand-père boulanger fredonnait Faust ou Werther », plaide le baryton , qui partage la mise en scène avec son fils aîné Emmanuel, également baryton, lequel l’assiste dans les productions de la troupe des Chants de Garonne depuis l’âge de 14 ans. L’expérience s’enrichit d’idées neuves pour un spectacle inventif, d’une franche gaieté, qui prend du recul par rapport à l’argument.

S’agissant de bel canto, une première pour cette troupe qui en vingt années d’existence a plutôt vendangé les répertoires du baroque, de l’opéra comique ou  de l’opérette avec quelques créations contemporaines, JF Gardeil reconnaît que la musique enchante un livret quelque peu naïf. Mais il a choisi le parti pris de montrer que l’histoire n’est pas si niaise et approche le romantisme. La légèreté du livret se fonde sur les personnages traditionnels de la commedia dell’ arte italienne avec le soldat vaniteux, le docteur charlatan et la soubrette madrée.

L’action qui se déroule initialement au Pays basque à la fin du XVIIIe siècle est transposée dans un village du sud-Ouest au début des années 50. En l’absence d’orchestre, l’ouvrage est accompagné au piano sous les doigts experts de Nicolas Chesneau, qui donne un rythme enlevé à l’ensemble. L’ouverture est avantageusement remplacée par un prologue théâtral où les habitants du village, qui ont construit la scène, monté les décors, confectionné les costumes, jouant les figurants et chantant les chœurs, s’apprêtent à recevoir les artistes solistes venus de la ville. Une fois encore, le chef de chant de la troupe, Fabien Prou a exercé avec bonheur ses talents de pasticheur.

Le chœur figure le public et selon un habile artifice du théâtre dans le théâtre, on passe imperceptiblement du prologue à la première scène où la belle Adina s’émeut de l’histoire d’amour de Tristan et Yseult, qu’elle lit aux paysans de son domaine. Suivent les hésitations amoureuses du pauvre Nemorino, l’entrée fracassante de l’orgueilleux sergent Belcore, un faux mariage et la rouerie commerciale du docteur Dulcamara jusqu’à un final évidemment heureux où les amants véritables se retrouvent en feignant de croire aux hypothétiques vertus de ce fameux élixir fait de mauvais vin de Bordeaux. On se croirait chez Goldoni avec un maillage de beaux airs et de chœurs comme Donizetti sait les trousser.

Rien que de banal, mais au-delà d’un beau chant fort bien servi par les solistes et le chœur des Chants de Garonne, on apprécie une fraîcheur, une gaieté et une insouciance de bon aloi. D’une écoute facile, la musique de Donizetti recèle d’innombrables pièges d’interprétation, mais les chanteurs y trouvent un grand bonheur et cela s’entend. L’oreille décèle parfois quelques réminiscences du Mozart des Noces de Figrao, ainsi que des souvenirs de joyeuses cavatines rossiniennes.

En fine meneuse de jeu presque cynique, Adina, chantée avec aisance et une belle musicalité par la soprano , mène par le bout du nez ces deux ballots de Nemorino et Belcore. Elle se joue avec bonheur des redoutables vocalises de Donizetti et conquiert le public. Avec un timbre très particulier, le ténor Frédéric Mazzotta campe un Nemorino touchant de sincérité (son Una furtiva Lagrima fait fondre la salle) tandis que le baryton affronte avec une distance comique le ridicule de son personnage de soudard plus habitué aux tavernes qu’aux champs de bataille. Selon un abattage certain, la basse ajoute au comique avec un Dulcarama plus roublard que thérapeute, en avance sur toutes les outrances de la publicité mensongère. L’essentiel est d’y croire et cela fonctionne à merveille. Mention spéciale à la Gianetta espiègle de la mezzo , dont la voix claire soutient la gaieté de l’ensemble. Tout cela est fort bien chanté et joué et l’on passe une soirée des plus agréables.

Fidèle à sa vocation, la troupe des Chants de Garonne permet à de jeunes solistes de s’aguerrir sur scène avec un répertoire varié et exigeant. Ce spectacle devrait tourner dans les salles des petites villes du Sud-Ouest dépourvues d’opéra.

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