Norma au Tibet

La Scène, Opéra

Lausanne. Théâtre de Beaulieu. 3-XI-2011. (1801-1835) : Norma, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la tragédie d’Alexandre Soumet. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Massimo Gasparon. Avec : , Norma ; , Adalgisa ; , Pollione ; Oren Gradus, Oroveso ; Marie Karall, Clotilde ; Sébastien Eyssette, Flavio. Chœur de l’Opéra de Lausanne (chef de chœur : Véronique Carrot), . Direction musicale :

A l’ouverture du spectacle, quand entre une procession de moines tibétains vêtus de leurs tenues traditionnelles de toges bordeaux et jaunes, certains coiffés de chapeaux emplumés, armés de grands cure-dents terminés par des boules de papier rose ajourées comme  ceux qu’on plante dans les cocktails rafraîchissants des îles du Pacifique, on se dit qu’on s’est trompé de film ! L’arrivée d’une Norma, couronnée de lauriers d’or, vêtue d’une robe d’une blancheur immaculée, ajouté aux réminiscences d’une musique familière, nous replonge alors dans l’univers bellinien de la druidesse gauloise. La musique est donc bien de Bellini, la druidesses est donc bien Norma mais que fait-elle au Tibet ? On savait qu’Iphigénie avait été en Tauride et en Aulide. Même, dans une de ses conférences, le compositeur et parodiste Peter Schickele, alias P.D.Q. Bach, affirme qu’elle a été vue à New-York, mais jamais on aurait pensé que Norma avait visité le Tibet.

C’est pourtant là que Massimo Gasparon décide d’implanter son action. Dans une introduction fumeuse d’une dizaine de lignes du programme de la soirée, le metteur en scène tente de convaincre son lecteur du parallélisme existant entre les populations gallo-celtiques et l’univers tibétain. Quand bien même son propos pourrait intellectuellement se défendre, celui de l’opéra de Bellini n’est pas l’oppression des peuples mais bien le drame humain d’une femme parjure, prête à tuer ses enfants, à se tuer elle-même pour ne pas avouer sa faute et garder l’amour coupable de cet homme, père de ses enfants, épris d’une plus jeune femme. Ce drame humain et universel ne semble jamais avoir effleuré le metteur en scène italien.

En fait de drame, il n’y a guère que la musique de Bellini et les mots de son librettiste qui le rappellent. Parce que sur la scène, en manque total de direction d’acteurs, on ne ressent pas les enjeux de cette intrigue. Aussi à cause d’une grossière erreur de casting. Le rôle-titre offert à la soprano japonaise s’avère malencontreux. La soprano qui avait bouleversé le public lausannois dans une extraordinaire Madama Butterfly en février 2009, s’attaque ici à un répertoire totalement étranger à sa voix. Norma ne peut se chanter avec la technique vocale employée pour Butterfly. Et ce ne sont pas certains rallentando qui réussissent à convaincre le spectateur des sentiments de la douleur d’une femme bafouée. La partition de Bellini est suffisamment bien écrite pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter. La voix trop légère pour venir à bout du personnage torturé de Norma, Hiromi Omura se noie dans un lyrisme bon teint qui ne convient ni au personnage, ni à l’œuvre. Prise souvent en délicatesse avec le diapason, la prestation de la soprano japonaise, sans puissance dans le registre grave, aux vocalises approximatives, est à oublier.

Autre soliste discutable, la mezzo-soprano (Adalgisa) n’a pas le style de cette musique. Chantant par accoups vocaux, jamais elle ne donne l’impression de posséder la ligne de chant indispensable et primordiale à l’expression du bel canto. En outre, elle donne fréquemment la désagréable impression d’approximation dans son chant. Quand Toscanini hurlait à ses chanteurs : Tutte le note !, il ne disait rien d’autre que de chanter toutes les notes de la partition. Or, avec la mezzo-soprano française, chaque fin de phrase tombe dans l’effacement vocal. Un défaut inhérent à tant et tant de jeunes chanteurs inexpérimentés mais étonnant chez une artiste de la trempe de .

Troisième personnage, et non des moindres, le ténor (Pollione) s’il ne peut prétendre aux grands ténors du rôle possède pour le moins le style vocal adapté à ce genre d’opéra. Phrasant avec élégance, il reste convaincant du point de vue musical, même si son engagement théâtral s’avère bien en deçà des enjeux de ce drame.

Quant à lui, le chœur de l’opéra de Lausanne offre ici l’une de ses pires prestations. Sans vitalité aucune, sans énergie, il annone son discours dans une tristesse vocale désolante et une articulation de la langue italienne totalement incompréhensible. Il faut dire que tout ce beau monde ne trouve pas le support dynamisant qu’il pourrait attendre de la fosse. Si l’ s’inscrit dans un train-train lénifiant, il le doit à la direction sans précision du chef .

Seulement trois représentations de cet opéra étaient au programme de cette ouverture de saison de l’Opéra de Lausanne. Cependant, avec cette impression de non abouti, avec ces imprécisions flagrantes, ce spectacle a-t-il bénéficié de suffisamment de temps pour sa préparation tant musicale que théâtrale ? On en doute lorsqu’on surprend les décalages de voix dans les duos, les vocalises approximatives, les improvisations fantaisistes et qu’on note le peu d’investissement émotionnel des protagonistes. Dommage qu’une œuvre aussi grandiose, aussi mythique du répertoire belcantiste s’en trouve ainsi gâchée.

Crédit photographique : Giuseppe Gipali (Pollione), Hiromi Omura (Norma) ; Hiromi Omura (Norma) ©Marc Appelghem

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