Un noël espagnol très spirituel

Concert, La Scène, Musique d'ensemble

Auch 29 XI 2011, église St-Orens ; Toulouse 30 XI 2011, Basilique St-Sernin.Tomas Luis de Victoria (1548-1611) : Canticum Nativitatis Domini. Ave Maria à 4 voix ; O Regem Cæli à 4 voix ; Congratulamini mihi ; Alma redemptoris mater à 8 voix ; Quam pulchri sunt à 4 voix ; Magi viderunt stellam à 4 voix ; Ne timeas Maria ; Ecce Dominus veniet à 5 voix ; Quem vidisti pastores ? à 6 voix ; Hostis Herodes impie à 4 voix ; O magnum mysterium à 4 voix ; Gaude Maria Virgo à 5 voix ; Ave Maria à 8 voix. Chœur de la généralité de Valence : Elisa Franzetti, cantus ; Pilar Esteban, cantus ; David Sagastume, altus ; César Polo, ténor ; Francisco Fernandez Rueda, ténor ; Tomás Maxé, basse. : David Antich, flûtes ; Núria Sanromà, cornet à bouquin ; Elias Hernadis, sacqueboute ; David Garcia, sacqueboute, Katharina Bäuml, basson ; Ignasi Jordà, orgue. Direction :

Un peu avant Noël, l’ensemble Les Passions, l’Institut Cervantès de Toulouse et le festival auscitain Éclats de Voix s’étaient alliés pour célébrer le 400e anniversaire de la mort de Tomas Luis de Victoria en invitant à Auch et Toulouse l’excellent ensemble valencien La , assorti du chœur de la généralité de Valence, sous la direction du gambiste . L’événement était d’autant plus attendu qu’hormis le Requiem et les Lamentations, Victoria demeure méconnu en France tandis que sa musique y est peu chantée et encore moins enregistrée. Or, plusieurs pièces mariales pour le temps de l’Avent, de Noël et de l’Épiphanie, connues des seuls spécialistes de la polyphonie espagnole de la Renaissance, que a rassemblés ne sont que très rarement jouées.

Le public toulousain et auscitain a répondu présent car la culture hispanique est historiquement et démographiquement forte dans la région et ce concert succédait à un mémorable Officium Defunctorum donné par les mêmes troupes il y a deux ans.

Cet obscur clerc musicien, d’abord chantre de la cathédrale d’Avila, fut admis au collège germanique des jésuites à Rome où il fut fortement influencé par Palestrina, auquel il succéda d’ailleurs comme maître de chapelle du séminaire romain. Prêtre oratorien, il devint chapelain et maître de chœur du couvent royal des clarisses déchaussées à Madrid où s’était retirée l’impératrice Marie d’Autriche, fille de Charles Quint, veuve de l’empereur Maximilien II et sœur du roi Philippe II.

L’œuvre relativement modeste de ce compositeur de musique exclusivement sacrée comporte toutefois quelque 20 messes de 4 à 16 voix, 44 motets de 8 à 8 voix, 2 passions, de superbes lamentations pour les offices de la semaine sainte et un office des morts qui est qualifié de sommet de la polyphonie espagnole. Sa renommée dépassa largement le cloître de son couvent puisqu’il refusa les propositions des plus grandes cathédrales du pays. Il n’en est pas moins considéré comme le plus grand polyphoniste espagnol de la Renaissance. Si Victoria fut un disciple zélé de la contre-réforme tridentine en matière de musique liturgique, il emprunte certes des thèmes au plain chant, mais aussi dérivés de motifs entendus et interprétés lors de ses années de jeunesse, plongeant jusqu’aux sources du chant mozarabe. Cette musique se caractérise par un profond mysticisme dont l’expressivité adoucit la stricte rigueur palestrinienne. Victoria se situe à la charnière de deux époques puisque ses Canticum Nativitatis Domini publiés en 1605 sont exactement contemporains du Don Quichotte de la Mancha de Cervantès, qui achève un monde, tout juste cinq années avant que ne résonnent à Mantoue les extraordinaires Vêpres de la Vierge d’un certain Claudio Monteverdi, qui en ouvrent un autre.

Avec sa Capella de Ministrers, Carles Magraner reprend la pratique des ménestrels, qui ajoutaient un concert instrumental aux chœurs liturgiques dans les églises et cathédrales de l’Espagne du siècle d’or. Chœur et solistes alternent dans une formation mixte, tandis que les instruments doublent les voix, rompant avec une possible monotonie de la seule interprétation a cappella. Cet apport de couleurs convient parfaitement à l’expressivité dramatique de Victoria, qui a su mettre à profit ses divers séjours romains par un maniérisme qui s’approche de l’ère baroque. Les superbes cornets à bouquin, sacqueboutes et bassons ajoutent idéalement un aspect festif à ces pièces du temps de Noël.

La petite église Saint-Orens d’Auch se prête mieux aux effets de spatialisation sonore que la vaste nef en berceau brisé de la basilique toulousaine. Carles Magraner en joue avec subtilité, disposant les cornetto, sacqueboutes et dulcianes en fond de nef dès le premier Ave Maria à 4 voix attribué à Victoria, suivi d’un majestueux O Regem Cæli, poursuivant par une judicieuse alternance entre chœur et solistes qui se rejoignent dans la plénitude des Alleluias.

Le chœur d’une belle intériorité soutient avec souplesse les six solistes pour porter avec jubilation les volutes sonores du maître espagnol. Si l’ensemble est assez équilibré, on apprécie particulièrement les interventions de l’alto David Sagastume, répondant au magnifique cornet de Núria Sanromà, ainsi que la subtilité du basson et des chirimia de Katharina Bäuml.

Cette musique a priori austère baigne dans un doux clair obscur, qui restitue à plaisir le joyeux mystère de Noël. La plénitude est atteinte dans le Gaude Maria Virgo où de part et d’autre de la nef, deux chœurs répondent au concert instrumental resté au milieu.

Emporté par cette ferveur retenue, on regrette que la musique de Victoria ne soi pas plus connue et diffusée dans nos contrées. L’ensemble valencien y remédie car il a enregistré ce beau programme en un somptueux livre disque richement illustré de reproductions de tableaux de correspondant au temps liturgique de l’Annonciation, la Nativité, la fuite en Égypte et l’Épiphanie (CDM 1130 Licanus).

La Capella de ministrers a révélé au public toulousain et auscitain les rares et superbes motets de Victoria pour le temps de Noël.

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert

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