A Fribourg, quand Butterfly raconte Puccini

La Scène, Opéra

Fribourg. L’Equilibre. 26-I-2012. (1858-1924) : Madama Butterfly, opéra en trois actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Mise en scène : . Décors : Ruth Gross. Costumes : et Patrice Gourdon. Lumières : Serge Simon. Avec : , Cio-Cio San ; Cristian Mogosan, B. F. Pinkerton ; , Suzuki ; , Sharpless ; Jonathan Spicher, Yamadori ; René Perler, le Bonze ; Joelle Delley Zhao, Kate Pinkerton ; Eric Vignau, Goro ; Francis Benichou, Le Commissaire Impérial ; Vincent Lavantino, Yakusudè. Chœur de l’Opéra de Fribourg (chef de chant : Inna Petcheniouk) , direction musicale :

Dans son avant-propos de mise en scène, explique que pour son spectacle, il s’est attaché à montrer la fragilité japonaise « augmentée par le souvenir terrible de Nagasaki et Hiroshima, des tremblements de terre, des typhons, et récemment du tsunami et de la catastrophe nucléaire qui s’en est suivi ». Cependant ce parti pris dessert l’œuvre de Puccini. Le propos de l’opéra reste le rapport entre les hommes. Et partant entre l’homme et la femme. Et avec Madame Butterfly, plus encore.

Ainsi, lorsque s’ouvre le rideau sur cette maisonnette éventrée et brinquebalante, au bout d’un chemin de planches arrangées à la va-vite entre quelques palettes de bois, on peine à croire qu’un lieutenant de marine américain, aussi vil soit-il, va accepter de louer cette ruine pour y vivre une idylle amoureuse. Quand bien même ne serait-ce que pour une seule nuit. Et quand s’avance, à pas précautionneux, une Cio-Cio-San () à la voix un peu tremblotante suivie d’une cohorte de Japonaises maquillées et vêtues de tenues traditionnelles (?) outrageusement caricaturales, on se dit que la production fribourgeoise va s’effondrer lamentablement dans ce qui finalement risque de déchaîner quelques sarcasmes narquois plutôt que les larmes que suscitent la douleur du drame de Cio-Cio-San.

Et pourtant, cette production se voulait sinon grandiose du moins d’un bon niveau pour l’inauguration (après plus de dix ans de tergiversations communales et de renvois de commissions en commissions) de l’attendu théâtre de la ville de Fribourg. Quand le lieutenant Pinkerton (Cristian Mogosan) entonne sa romance à Butterfly, on prend la mesure d’un ténor possédant un beau matériel vocal, mais manquant de sensibilité et de musicalité, ingrédients indispensables à l’expression puccinienne. A ses côtés, pourtant, trois petites notes de la mezzo-soprano (Suzuki) démontrent qu’il ne suffit pas de monter le volume de la voix pour convaincre. De même, le baryton (Sharpless) se prend au jeu de la joute vocale avec le ténor pour offrir une entrée peu musicale.

Après ce premier acte musicalement décevant, scénographiquement triste et théâtralement indigent, on se prend à imaginer que cette déconvenue naissante ira s’accentuant. Mais lorsque débute le second acte, Puccini reprend ses droits avec l’émotion envahissant soudainement le plateau. Pinkerton parti, les deux jeunes femmes se retrouvent seules. Et c’est alors que, associé à la musique et à son interprétation, le miracle s’installe. Un état de grâce qui se retrouve dans la simplicité du discours, de l’essence même du livret, de l’intrigue. Disparus les affreux costumes, disparu le décor misérable, disparus les éclairages inexistants, disparue la vue sur les coulisses. N’existent plus que ces deux femmes qui racontent. Qui se racontent. Avec une Sandra Lopez de Haro (Cio-Cio-San) retrouvée tant vocalement qu’émotionnellement et une Irina de Baghy (Suzuki) tout simplement sublime d’authenticité. Si la voix de la première se charge d’un timbre charnel et ressenti, la seconde s’avère d’une beauté structurelle superbe. Et, de même, Kristian Paul (Sharpless) se fond dans la couleur de l’instant, module sa voix pour lui donner sa douceur naturelle et camper un personnage touchant de sincérité. On nage dans un miracle total.

Un miracle qui se prolonge au long du troisième acte alors que se noue le drame inexorable de Cio-Cio-San. Le plateau baigne dans la musique de Puccini. Et ce jusqu’à l’arrivée de Cristian Mogosan (Pinkerton) qui, quoique toujours dans une expressivité vocale fruste modère quelque peu son instrument pour laisser entrevoir quelques bribes de sensibilité vocale.

Dans la fosse (dont l’acoustique doit encore être sensiblement améliorée pour donner à l’orchestre une meilleure impression de profondeur sonore), le chef s’efforce de tenir un manifestement encore trop vert. A relever la bonne prestation du Chœur de l’Opéra de Fribourg, malheureusement desservi par le choix des costumes (ah, ces chapeaux en plastique et ces parapluies bon marché provenant du magasin d’en face !) susceptibles d’attirer des regards moqueurs et de juger leur qualité vocale à partir des seules images.

Le public jusqu’ici enthousiaste à toutes les productions passées de l’Opéra de Fribourg a semblé plus critique à l’égard de celle-ci. Ainsi, si les principaux solistes ont été ovationnés en lien avec leurs prestations, le ténor Cristian Mogosan s’est vu quelque peu « bousculé » par une partie du public. Incontestablement, les nombreuses retransmissions radiophoniques ou télévisuelles d’opéra ont sensibilisé le spectateur qui s’avère moins disposé à accepter des artistes pas encore prêts pour affronter les scènes lyriques.

Si en résumé, cette première prise de pouvoir de l’Opéra de Fribourg dans la toute nouvelle salle du théâtre de L’Equilibre se solde par un spectacle d’une assez bonne tenue, il doit cependant prendre conscience qu’aborder les grandes œuvres du répertoire nécessite des moyens qu’il ne se donne pas encore.

Crédit photographique : Sandra Lopez de Haro (Cio-Cio-San) ; Irina de Baghy (Suzuki), Thibald de Bourgknecht (L’Enfant), Sandra Lopez de Haro (Cio-Cio-San) © Opéra de Fribourg /Alain Wicht

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