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Janice Baird, Elektra ahurissante à Montpellier

La Scène, Opéra, Opéras

Montpellier. Opéra Berlioz. 2-III-2012. Richard Strauss (1864-1949), Elektra, tragédie en un acte, sur livret de Hugo von Hofmannsthal. Jean-Yves Courrègelongue, mise en scène ; Mathieu Lorry-Dupuy, décors ; Yashi Tabassomi, costumes ; Urs Schönebaum, lumières. Avec : Janice Baird, Elektra ; Jadwiga Rappé, Clytemnestre ; Edith Haller, Chrysothemis ; Kim Begley, Egisthe ; Tommi Hakala, Oreste ; Karine Motyka, première servante ; Carolina Bruck-Santos, deuxième servante ; Eve-Maud Hubeaux, troisième servante ; Anaïs Mahikian, quatrième servante ; Catherine Hunold, cinquième servante , Sophie Angebault, La surveillante ; Vasily Efimov, un jeune serviteur ; Ugo Rabec, Le précepteur d’Oreste & un vieux serviteur ; Pauline Sabatier, la confidente de Clytemnestre ; Olga Tichina, La porteuse de traîne. Chœur de l’Opéra national de Montpellier Languedoc-Roussillon, Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, Michael Schønwandt, direction musicale

Rares sont les maisons d’opéra qui osent affronter Elektra, tant l’ouvrage exige de ses chanteurs et tant, dans son livret, Hugo von Hofmannsthal en prescrit vétilleusement les didascalies. Sous ce dernier aspect, Jean-Yves Courrègelongue, scrupuleux, ne les a enfreintes qu’à deux moments. L’un, bref, au tomber du rideau : offerte au regard du spectateur, la baignoire, dans laquelle Agamemnon fut assassiné, souligne que la vengeance est désormais accomplie. L’autre structure la production toute entière : en écho au surgissement des recherches freudiennes dans la culture occidentale, Elektra est présente dès le lever du rideau (pourtant, les cinq servantes nomment son absence), allongée sur un divan et indique que le théâtre de passions chauffées jusqu’à l’incandescence ne sera pas vécu mais oniriquement représenté ; les usuels paroxysmes expressifs auxquels Elektra donne lieu sur les scènes d’opéra, seront, ici, tamisées, tempérées, atténuées.

En toute cohérence, tout, dans cette production, privilégie l’intime et le théâtre de l’intérieur.
À commencer par le décor. Ce mur (presque) hémi-circulaire (décentré vers jardin, il s’ouvre à cour et offre un escalier ascendant à cour, une issue à jardin ainsi que, à mi-hauteur, trois fenêtres avec balcon) a deux vertus : son matériau valorise un imaginatif travail lumineux et facilite la projection acoustique des voix vers la salle. À propos de ce décor, Jean-Yves Courrègelongue précise que son scénographe et lui se sont « inspirés de l’architecture des amphithéâtres médicaux. C’est un espace circulaire et fermé, une sorte de boîte optique construite autour du corps d’Électre. Un lieu où on regarde tout en étant regardé. » À partir de ce socle, le metteur en scène interprète fidèlement le livret ; il habite intelligemment le vaste plateau et met, théâtralement, ses interprètes en confiance. Dans sa continuité, l’arc dramatique est bien saisi, sans aucun fléchissement de l’attention. On regrettera seulement la désunion esthétique des costumes féminins : tapageur pour Clytemnestre ; étriqués pour les deux suivantes de cette dernière ; et ordinaire pour Chrysotemis.

Intime fut aussi le travail de , et dans les opportunités que la partition offre à une telle démarche. Deux relatifs obstacles l’ont quelque peu gêné : l’Opéra Berlioz est assurément un bel outil pour l’art lyrique mais, en cas de nomenclatures orchestrales opulentes, sa fosse d’orchestre est trop ouverte et déséquilibre le rapport scène-salle ; puis ne cachons pas que, ça-et-là, a eu la main orchestrale lourde lors de certaines répliques chantées. Ceci mis à part, le travail musical a été intéressant de bout-en-bout, même si dans l’ensemble, le niveau d’articulation aurait pu être plus précis et plus tranchant. Mieux inspiré que, récemment dans Lulu à l’Opéra Bastille, a développé un vif sens mélodique et a su aérer une texture musicale complexe.

De stature réellement internationale, le plateau vocal a été exact, y compris dans ses seconds rôles. Un seul regret : a été poursuivi l’usage de distribuer Clytemnestre à une grande gloire au crépuscule de sa carrière, plutôt qu’à une chanteuse dans la plénitude de ses moyens (on peut avoir quarante ans et bien camper une sexagénaire …). Hélas, n’a plus l’énergie imprécative qu’exige son rôle ; une perruque et un costume outranciers achèvent de rendre Clytemnestre pathétique et hors-sujet. Dans l’elliptique rôle d’Egisthe, a été lâche à souhait. En Oreste, a impressionné par son humanité ; la souplesse de ses denses et puissants moyens vocaux le destinent à des rôles mozartiens comme wagnériens. Cette même remarque vaut pour , qui peut être Donna Elvira et Sieglinde, et dont, ici, dont la Chrysothemis est un bouleversant alliage de faiblesse et de courage. Enfin, dans l’écrasant rôle-titre, est ahurissante, du lever au tomber du rideau. Elle rapproche Elektra d’Antigone selon Sophocle : ses impulsions expressives et ses abyssales tensions mentales sont alors coiffées par une philosophie de la destinée humaine, condition qui donne vie à la figure du héros telle la Grèce antique l’a créé. Ayant depuis longtemps ce rôle à son répertoire, est de ces interprètes qui, jamais satisfaits de ce qu’ils ont précédemment trouvé, sont illuminés d’inquiétude et cherchent encore d’autres facettes. Sans être ceux d’une Birgit Nilsson, ses moyens vocaux et ses énergies sont conduits avec une intelligence absolument confondante. De si hauts interprètes, à eux seuls, justifient que, en temps de grave crise économique, les maisons d’opéra existent encore …

Crédit photographique : (Elektra) & (Chrysothemis) © Marc Ginot / Opéra national de Montpellier

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