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Comme un goût de printemps slave

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Seilh (31), Orangerie du château de Rochemontès. 11 III 2012. « Rêveur, tzigane et diabolique ». Antonin Dvorak (1841-1914) : Quatre pièces romantiques op. 75 ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : La Danse macabre pour violon et piano ; Ciprian Porumbescu (1853-1883) : Ballade pour violon et piano ; Thierry Huillet (1965) : Sacromonte, Alhambra pour violon et piano ; Vittorio Monti (1869-1922) : Czardas pour violon et piano ; Pablo de Sarasate (1844-1908) : Les Airs bohémiens pour violon et piano. Clara Cernat, violon ; Thierry Huillet, piano

Il faut une bonne dose d’inconscience, de passion et de générosité pour lancer aujourd’hui un festival ou une nouvelle saison musicale, d’autant plus que la ville de Toulouse est bien pourvue en ce domaine. C’est pourtant le pari de Catherine Kauffmann Saint-Martin, qui est en passe de réussir ses dimanches musicaux à la campagne dans le cadre d’une superbe orangerie XVIIIe siècle surplombant la Garonne, à quelques kilomètres des pistes de l’aéroport de Blagnac. Ce deuxième concert appelant un printemps précoce s’est déroulé à guichets fermés comme le premier.

Bien connu dans la région, le duo formé par la violoniste et le pianiste compositeur , unis à la scène comme à la ville, proposait un programme de pièces populaires et de partitions rares, selon une atmosphère nocturne regardant du côté du Danube.

C’est une belle histoire que celle de ce duo, qui aujourd’hui court les estrades du monde entier. En 1994 au concours Tchaïkovski de Moscou, le jeune pianiste toulousain rencontra une violoniste roumaine. S’ils n’ont pas remporté la compétition, ils ont gagné le « grand prix de la vie » et leur duo se nourrit d’une complicité totale. La finesse, l’attention et l’intelligence de l’accompagnement de complète à merveille le fougueux tempérament violonistique de .

Pour le plus grand bonheur du public, le couple a présenté chaque pièce avec simplicité et humour.
Dérivées d’un original pour alto et piano de 1887, les Quatre pièces romantiques de Dvorak oscillent entre nostalgie lyrique, fébrilité et flottement éthéré avec une virtuosité fulgurante pour la deuxième. Clara Cernat montre une belle expressivité dans ces miniatures redoutables où l’âme slave s’épanche, tandis que le piano reste tout en retenue.

Le célèbre poème symphonique La Danse macabre de Saint-Saëns fait figure de tube de la fin du romantisme français, mais dans la transcription adaptée à leur formation, les deux musiciens en extraient l’humour sarcastique avec la jubilation d’une lecture au second degré et une virtuosité de tous les instants. Les os s’entrechoquent en pizzicati tandis que le milieu de la danse s’alanguit selon une tendresse malicieuse.

Clara Cernat explique que la Ballade de exprime toute la mélancolie de l’âme roumaine. Ce compositeur, élève d’Anton Bruckner, mort de la tuberculose à 29 ans, qui fréquenta longuement les prisons autrichiennes pour ses convictions nationalistes est une icône entre Carpates et Danube. Considéré comme le premier compositeur national roumain, il a donné son nom à une ville. Thierry Huillet a harmonisé avec élégance cette mélopée plaintive initialement composée pour violon seul. Par cette mélancolie d’une grande émotion, le temps s’arrête dans l’ailleurs.

Thierry Huillet est également un compositeur recherché et sa musique, qui semble un peu rude aux oreilles de certains auditeurs rétifs à l’écriture contemporaine, est pleine d’humour et de finesse. Le diptyque Sacromonte et Alhambra nous emmène à l’aube dans le quartier gitan de Grenade avec ses rythmes flamenco et tragiques avant de passer une nuit de méditation dans la douceur des jardins de l’Alhambra. Jouant sur ces rythmes ensoleillés et marqués, le violon devient percussion et le piano se fait guitare avec un étonnant effet de piano préparé par un livre posé sur les cordes. Cette rêverie arabo- andalouse reflète de belles couleurs où l’on croit entendre au lointain l’appel du muezzin.

Rarement les Airs bohémiens de Sarasate, de si grande notoriété, auront connu une telle fougue. Clara Cernat, qui a imaginé un scénario tragique, s’en donne à cœur joie dans un vertigineux tournoiement mêlant coup de théâtre, lamentations, mélodie hongroise hispanisée et danse bohémienne.

On apprend avec étonnement que la plus fameuse des danses hongroises, la czardas provient de la plume d’un italien, qui ne foula jamais le sol hongrois. Par cette pièce virtuose arrangée à l’infinie, s’est fait plus slave que slave. Thierry Huillet a réécrit la partie de piano en ayant la sonorité du cymbalum traditionnel à l’oreille. Là encore, la complicité est totale entre les deux interprètes, qui partagent un bonheur de jouer absolu.

Devant l’enthousiasme du public, ils l’ont gratifié en rappel d’une valse lente et d’une mélodie nostalgique extraites de la suite Le Petit prince, que Thierry Huillet avait composé l’an dernier pour l’année Saint-Exupéry et créé lors d’un spectacle à la Cité de l’Espace à Toulouse.

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert

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