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Début d’un nouveau Ring à Munich

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 3-VII-2012. Richard Wagner (1813-1883) : L’Or du Rhin, opéra en quatre scènes sur un livret du compositeur, prologue à L’Anneau du Nibelung. Mise en scène : Andreas Kriegenburg ; décor : Harald B. Thor ; Costumes : Andrea Schraad ; Chorégraphie : Zenta Haerter. Avec : Johan Reuter (Wotan) ; Levente Molnár (Donner) ; Thomas Blondelle (Froh) ; Štefan Margita (Loge) ; Wolfgang Koch (Alberich) ; Ulrich Reß (Mime) ; Thorsten Grümbel (Fasolt) ; Phillip Ens (Fafner) ; Sophie Koch (Fricka) ; Aga Mikolaj (Freia) ; Catherine Wyn Rogers (Erda) ; Eri Nakamura (Woglinde) ; Angela Brower (Wellgunde) ; Okka von der Damerau (Floßhilde). Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; direction musicale : Kent Nagano

Il n’y a rien d’exceptionnel, en Allemagne, à proposer régulièrement de nouvelles productions de la plus ambitieuse des œuvres de Wagner : là où l’Opéra de Paris se fait une montagne du premier Ring qu’il créée depuis deux décennies et a besoin de deux saisons pour ce faire, l’Opéra de Munich crée le sien en six mois pour remplacer une production créée en 2002/2003 et donnée jusqu’en 2006 : cette dernière, très réussie, avait le défaut d’être composite, ayant dû reprendre le flambeau laissé par le décès brutal de , et d’être d’une complexité technique presque insurmontable.

En choisissant pour mettre en scène cette nouvelle production, l’Opéra de Bavière pouvait s’appuyer sur le succès précédent de son Wozzeck créé en 2008, déjà sous la direction de , une production admirable de clarté et d’intelligence. Cette qualité de clarté est également au centre de ce premier volet, où le chef et le metteur en scène prennent sans regret le parti de la narration et des personnages.

Un tel parti-pris n’est pas très à la mode, à une époque où le Ring est alternativement utilisé comme prétexte à grandes machines – façon Fura dels Baus – et comme livre cabalistique où des symboles sacrés donnent accès à on ne sait quelles vérités sacrées. On aurait pourtant bien tort de mépriser pour autant ce Ring ou de le taxer de conservatisme – du moins pour autant que ce premier volet peut donner une idée des quelque 11 heures de théâtre musical qui restent encore.

Cet Or du Rhin n’est donc pas spectaculaire. Ce n’est pas que les moyens manquent : Kriegenburg, décorateur à l’origine, maîtrise toutes les ficelles des effets scéniques, même si, à l’opéra, il laisse toujours le soin des costumes à un collaborateur. La production n’est donc pas simple techniquement, elle se contente de le paraître, au profit d’une grande lisibilité qui cherche à clarifier pour le spectateur le déroulement d’une action complexe. Les moyens que l’on voit, ce sont donc d’abord les moyens humains. De nombreux figurants participent à l’action, notamment pour réaliser les indispensables effets scéniques, en se recouvrant de peinture bleue pour figurer le Rhin dans la première scène, pour figurer le dragon quand Alberich fait la démonstration des pouvoirs du Tarnhelm ou pour faire résonner le tonnerre libérateur invoqué par Donner à la fin de l’Opéra ; mais ils constituent aussi une sorte de public empathique qui participe aux émotions des personnages : Kriegenburg, dans les pas de Brecht, ne cherche pas à créer l’illusion, et son spectacle ne représente pas, il montre. Le parti-pris fonctionne ici admirablement dans un opéra où la narration est essentielle : reste à voir ensuite comment il pourra se développer dans les trois soirées qui viennent.

Le choix narratif déjà évoqué vaut aussi pleinement pour la direction de , qui semble bien se garder de vouloir transformer la partition en une symphonie avec voix : on pourra trouver sa retenue quelque peu frustrante, tant on aimerait parfois pouvoir admirer pour lui-même l’Orchestre national de Bavière. Mais le soutien qu’il offre ainsi aussi bien aux chanteurs qu’au déroulement de l’épopée wagnérienne a le mérite d’une grande cohérence appuyée par une maîtrise parfaite du flux de la partition, et on se prend à penser que Wagner aurait sans doute plus apprécié cette fusion du théâtre et de la musique que tel ou tel déferlement de splendeur orchestrale qu’on y a parfois entendu.

Quoi qu’il en soit, cette volonté de laisser toute leur place aux chanteurs est d’autant plus gratifiante quand on dispose d’une pareille distribution. Le Wotan de est un grand bonheur : le timbre noir et brillant ne se laisse jamais démonter par les difficultés de la partition, et sa diction parfaite lui permet toutes les libertés dans la présentation de son complexe personnage. est à un même niveau : son Loge n’a pas l’élégance aristocratique de celui du regretté dans la production précédente, mais son timbre percutant, qu’on a appris à connaître chez Janáček, fait merveille en vieux sale gosse, plein d’humour, remuant, mais pas nécessairement si sympathique. On peinerait tout autant à trouver quelque défaut chez le duo des géants, ici présentés de façon étonnamment similaire : dans leur traitement scénique comme dans leurs voix, rien ne laisse penser ici qu’il y aurait un bon géant victime d’un méchant.

Les dames, elles, enchantent moins : si est moins à la peine ici qu’elle ne l’était dans le même rôle à Paris, sa diction continue à poser problème et à faire passer son rôle au second plan ; de même, ni la Freia discrète d’Aga Mikolaj, ni surtout Catherine Wyn Rogers en bien pâle Erda, privée de mystère et de profondeur, ne marqueront les esprits, à l’inverse d’un trio bien équilibré de filles du Rhin.

Crédit photographique : Rheingold Munich 2012 – photo 1 Reuter, Margita, ; photo 2 figurants © Wilfried Hösl

Orchestre National de Bavière

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