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Fin de Ring à Munich

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 8-VII-2012. Richard Wagner (1813-1883) : Le crépuscule des Dieux, opéra en trois actes sur un livret du compositeur, troisième journée de L’Anneau du Nibelung. Mise en scène : Andreas Kriegenburg ; décor : Harald B. Thor ; Costumes : Andrea Schraad ; Chorégraphie : Zenta Haerter. Avec : Stephen Gould (Siegfried) ; Iain Paterson (Gunther) ; Attila Jun (Hagen) ; Wolfgang Koch (Alberich) ; Nina Stemme (Brünnhilde) ; Anna Gabler (Gutrune) ; Michaela Schuster (Waltraute) ; Eri Nakamura (Woglinde) ; Angela Brower (Wellgunde) ; Okka von der Damerau (Floßhilde) ; Jill Grove, Jamie Barton, Irmgard Vilsmaier. Chœur de l’Opéra d’Etat de Bavière (chef des chœurs : Sören Eckhoff) ; Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière ; direction musicale : Kent Nagano.

Götterdämmerung est sans doute le plus périlleux des opéras de Wagner pour les metteurs en scène, et la dernière étape du cycle monté par à Munich n’est sans doute pas la plus aboutie. Kriegenburg n’y abandonne pas son parti-pris narratif et ses jeux avec l’illusion théâtrale, mais il les ancre dans une époque plus nettement contemporaine : le premier acte, en particulier, ancre le monde des Gibichungen dans le monde des profiteurs suprêmes de l’ordre social contemporain, et le décor tout de verre n’est pas sans rappeler les Fünf Höfe voisines, centre commercial qui constitue le cœur du quartier de grand luxe qui entoure l’Opéra de Munich, où on n’aura guère de peine à refaire sa garde-robe pour quelques dizaines de milliers d’euros. Le texte de Wagner le dit, Kriegenburg le montre : ces gens n’ont que les avantages de la position établie, pas les mérites qui justifieraient leur position – Kriegenburg différencie intelligemment Gunther, à la fois conscient de sa nullité et soucieux de stabilité, de sa sœur Gutrune, qui tout en tirant tout le parti possible de sa situation ne se départit pas d’une distance pleine d’ironie souriante. Il n’était peut-être pas très pertinent d’y mêler une allusion à la crise contemporaine de l’euro, surtout pour ne pas l’exploiter de façon très intéressante.

La dernière scène, très émouvante, voit Gutrune seule survivante de la catastrophe désormais passée : là où la mise en scène précédente de l’œuvre à Munich (David Alden) faisait descendre des cintres d’énormes rongeurs au regard vide, nouvelle population d’un monde post-apocalyptique à la fois mystérieuse et inquiétante, parie sur l’homme et sur la renaissance de solidarités disparues.

La distribution du soir est dominée sans contestation possible par , qui offre au public le luxe de pouvoir écouter cet opéra difficile sans craindre l’effondrement vocal de la chanteuse. Il peut certainement exister des chanteuses plus audacieuses dans la caractérisation ou dans l’engagement dramatique, la diction reste perfectible, mais la lumière de la voix, la projection qui lui fait franchir l’orchestre sans presque jamais forcer, l’éblouissant naturel wagnérien de Stemme font vite taire les quelques réserves que l’impartialité oblige à mentionner pour mieux les oublier au plus vite. Ses partenaires semblent reconnaître son autorité royale, mais l’ensemble de la distribution est digne d’une telle perle, même si ou Iain Patterson ne font que le nécessaire. , par exemple, est l’inverse de Stemme : un timbre qu’on n’est pas sûr d’aimer, une volonté expressive qui tend parfois vers l’histrionisme, mais une remarquable qualité à faire vivre les enjeux d’un des récits les plus essentiels du grand récitatif wagnérien. , continue sur l’excellente lancée des journées précédentes, même si on sent l’énergie du personnage, comme sans doute celle du chanteur, un peu émoussée par les efforts fournis, tandis qu’Anna Gabler, très sollicitée par la mise en scène, est prometteuse en une Gutrune charmeuse et extravertie, à qui il manque simplement encore un peu de substance vocale.

Mais on peut se réjouir aussi avec de bénéficier à nouveau d’un des plus grands ténors wagnériens du temps. La comparaison avec dans Siegfried est d’un grand intérêt : Ryan n’a pas la plus belle voix du monde, mais une projection percutante et une énergie que son successeur n’a pas. Le timbre de Gould est beaucoup plus séduisant, mais son impact physique reste plus limité : mais ce n’est plus le Siegfried juvénile de l’épisode précédent qu’on voit ici. La succession des deux chanteurs illustrent à merveille l’évolution du personnage, devenu ici presque un héros retraité, souvenir vivant de ses propres exploits, avide du couronnement social que peut lui procurer l’élite exsangue qui ne demande pas mieux que de l’accueillir. Ce Siegfried-là est plus policé, mais il est aussi affaibli, ce qui en fait la victime désignée de ce monde d’après l’épopée.

Il est heureux que, pour cette dernière soirée, et l’orchestre aient retrouvé la tenue qui leur avait parfois fait défaut dans La Walkyrie et surtout dans Siegfried : ce Wagner inhabituel, qui renonce aux couleurs charbonneuses et aux grands effets, qui sait dégager des transparences inattendues, qui ne joue jamais la musique contre le drame, n’a pas que des défenseurs, mais il témoigne d’une réflexion en profondeur sur les équilibres sonores et sur les origines musicales et dramatiques de l’entreprise wagnérienne que d’autoproclamés spécialistes, y compris à Bayreuth, sont bien loin d’avoir eue. La direction de fait partie des points forts de ce Ring dont les parties séparées n’avaient pas été très bien accueillies par la critique, mais qui, dans la continuité de ses quatre étapes, a su amplement montrer sa force et la justesse de ses conceptions dramatiques – sans oublier une distribution qu’on ne sera pas loin de qualifier d’exceptionnelle.

Crédits photographiques :  © Wilfried Hösl

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