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Les deux admirables symphonies de Johan Svendsen

(1840-1911), violoniste, chef d’orchestre et compositeur norvégien a connu une célébrité extraordinaire presque tout au long de sa brillante carrière. Sa réputation et sa popularité furent exceptionnelles. Pratiquement aussi considérables que celles dont bénéficia son grand ami , bien que dans des domaines un peu différents et pour une moindre durée.

Un Norvégien aussi connu que Grieg

Après des débuts précoces et prometteurs il parfait sa formation à Leipzig puis retourne en Norvège dans l’espoir d’en élever le niveau artistique encore très bas trouvant en Grieg un allié décidé. Il se fait remarquer par ses qualités de chef d’orchestre au pays et ailleurs sur le continent. Il  accepte un engagement au Théâtre royal de Copenhague où il s’installe pour une très longue partie de son existence. Il en élève sensiblement le niveau et se fait apprécier comme chef invité dans les principaux centres musicaux européens. A partir de ce moment son catalogue est pratiquement complet et il s’éloigne donc quasi définitivement de la composition. Sa réputation alors s’étend sur l’ensemble du monde musical occidental.

La Symphonie n° 1 en ré majeur, op. 4

La Symphonie n° 1 en ré majeur, élaborée à Leipzig au cours des années 1865-1867 fut créée en deux étapes. D’abord on interpréta le seul premier mouvement le 9 mai 1866 à Leipzig, puis les second et quatrième mouvements le 29 mai 1867, toujours dans la grande ville allemande. La première norvégienne eut lieu à Christiania le 12 octobre 1967 lors d’un premier concert des œuvres  de Svendsen, qu’il dirigea d’ailleurs, proposant également le Caprice pour violon et orchestre, l’Andante du Quatuor à cordes en la mineur, ses orchestrations de la Rhapsodie hongroise n° 2 de Liszt et d’un menuet dû à un violoneux nommé Johan Steenberg. Le point final de son travail daté du 12 octobre 1867 posé, il dédie sa partition au Consul Carl Fr. Leche qui très tôt avait cru en lui et l’avait beaucoup aidé.

La présentation d’une symphonie constituait un événement envers lequel le monde musical norvégien n’était pas du tout blasé. Contrairement à la prestigieuse tradition symphonique développé en Allemagne et en Autriche notamment (Ludvig van Beethoven avait composé son fameux cycle symphonique entre 1800 et 1824), la Norvège ne comptait que bien peu de symphonistes. Dans les premières années du 19e siècle un certain H. Falbe avait composé une Symphonie en ré majeur largement oubliée et il faudra attendre les années 1861 et 1862 pour découvrir les deux Symphonies de Otto Winter-Hjelm, (1837-1931) un élève de Halfdan Kjerulf puis du Conservatoire de Leipzig,  respectivement en si bémol majeur et en si mineur. L’unique symphonie de Grieg (Symphonie en do mineur, 1864) connut une brève carrière puisqu’elle fut rapidement retirée par le compositeur lui-même et redécouverte beaucoup plus tard. Vint ensuite le tour de la Symphonie n° 1 de Svendsen. Il paraît évident que la symphonie de Svendsen offre une écriture bien plus avancée et singulière que celle de Winter-Hjelm fortement ancrée dans le conventionnel et le manque de caractère. L’ami fut impressionné par les qualités d’une œuvre qui marquait nettement la supériorité de Svendsen dans ce domaine précis. Grieg, dans un courrier à un ami, écrivit après une répétition : « Ce fut vraiment amusant. La plus étincelante brillance, une superbe qualité nationale et une manière véritablement merveilleuse. Lorsque j’ai écouté cette symphonie ; elle m’a intensément saisi. Je l’aimais totalement, chaque petite partie, elle pénétrait le plus profond de mon être avec une force irrésistible ». Aujourd’hui encore elle semble posséder une spécificité merveilleuse. Lorsque j’ai écouté cette symphonie, elle m’a saisi esthétique manifeste qui la distingue sans aucun doute de tout ce qui se faisait à l’époque. Le Guide Musical après un concert ultérieur donné à Bruxelles avança : « Tout en marquant une parenté étroite avec l’école mendelssohnienne, cette œuvre de jeunesse trahit déjà un sentiment poétique d’une nature spéciale. Il s’en dégage par moment, une sorte de morbidesse qui suggère à l’esprit la mélancolique beauté des paysages du Nord. » Nous avions jadis opéré un rapprochement esthétique avec la Symphonie n° 7 en do majeur, op. 121 de l’Allemand Ludvig Spohr (1784-1859) écrite en 1847.

L’œuvre fut donnée à Angers en 1879, puis une nouvelle fois une douzaine d’années plus tard, Louis de Romain s’exprime alors, en 1890 : « Exécutée sous la direction de l’auteur, il y a une douzaine d’années pour la première fois, cette œuvre obtint un succès enthousiaste. »

On serait en droit de la confronter aux symphonies de Niels Gade (1817-1890) qui au moment de la création de l’opus 4 de Svendsen en avait déjà composé sept. Très élaborées avec des accents danois très modestes elles sont vraiment redevables de l’art de son ami , dans une certaine mesure de celui de Spohr  et beaucoup plus lointainement  encore de . Svendsen s’offre le luxe de demeurer à distance des climats singuliers élaborés par des maîtres germaniques tels que Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert. S’il est possible d’évoquer les quatre splendides symphonies du Suédois Franz Berwald il convient de mentionner qu’elles ne furent quasiment pas diffusées à l’époque. On a pu aussi la rapprocher de la Symphonie n° 1 dite « Rêves d’hiver » du jeune Tchaïkovski (1866).

Les quatre mouvements séparés de la Symphonie n° 1 de Svendsen se décomposent ainsi : 1. Molto allegro, 2. Andante, 3. Allegro scherzando, 4. Finale : Maestoso. Allegro assai con fuoco. L’ensemble dure environ 35 minutes.

– Le premier mouvement Molto allegro (9’ environ) de forme sonate commence avec un climat évoquant l’insouciance tandis que le thème principal puissant et vigoureux mobilise tout l’orchestre. Vient un peu plus tard une mélodie faite de douceur et de tristesse opposée à de violents éclats. Le second thème est annoncé par de petites phrases rythmées des vents et se concrétise par les cors. La flûte et la clarinette entament une mélodie bientôt renforcée par les violons. Suit un développement reposant d’abord sur un premier thème assuré par la flûte puis un second confié par la clarinette vite renforcée par le basson et les cors. Les deux thèmes finissent par se réunir. Les cordes assez sages précèdent la reprise. Vers la fin du mouvement, trois accords confiés aux cuivres ne manquent pas d’impressionner et conduisent rapidement à la conclusion où l’on perçoit quelque chose du thème principal.

Le respect de la forme sonate n’entrave en rien un équilibre exceptionnel, la succession d’idées chaleureuses, un luxuriant climat construit sur une grande fraîcheur, vivacité et interrogation fugace. Lorsque Svendenl montra  son Molto allegro à son maître Reinecke à Leipzig, alors qu’il écrivait parallèlement son Octuor à cordes, celui-ci souhaita voir programmer les deux œuvres au concert de fin d’année du Conservatoire du 9 mai 1866. Le critique du Dresdner Telegraph (14 mai) écrivit quelques jours plus tard : « Le mouvement symphonique avec sa forme claire et son imagination riche créa le plus vif intérêt, et nous  a surpris davantage que l’Octuor. Pratiquement on ne peut avoir aucun doute sur l’avenir brillant qui attend …  et pas seulement parce qu’il est aussi semble-t-il un chef-né. » On remarqua également  la richesse de son imagination et de son instrumentation et l’assurance des détails, le tout permettant de la placer parmi les sommets artistiques du temps, ainsi que le souligna le chroniqueur du Leipziger Nachrichten dans sa livraison du 13 mai. Plusieurs autres journaux germaniques corroborent ces qualificatifs élogieux. « Le plus talentueux et prometteur des compositeurs », pour Signale für die Musik du 17 mai.  Légèrement plus réservé, le papier du Neue Zeitschrift für Musik du lendemain précise : « Le style de Svendsen se monte souvent similaire à ceux de Mendelssohn et Gade, à l’occasion aussi ceux de Beethoven ou Wagner, mais il est riche d’un élément revigorant typiquement norvégien. » Encouragé par des commentaires globalement positifs qui l’incitèrent à redoubler d’ardeur pour compléter cette première symphonie, occasion de perfectionner son art de l’orchestration et ce, semble-t-il, de manière indépendante de son maître Reinecke.

– Suit un second mouvement noté Andante (de forme sonate également, 11’) dans la tonalité de la mineur contrastant par ses brumes nordiques de grande beauté emprunte d’un lyrisme septentrional tout de mélancolie raisonnable bien que rêveuse et toutefois débarrassée de tout pathos névrotique. La désolation n’a pas sa place, elle s’efface pour que s’exprime une délicate songerie.

Le thème principal mélodieux est introduit par le premier violon au-dessus des autres cordes, il est ensuite répété avec le renfort des clarinettes, bassons et cors. Le court second thème est présenté par la clarinette soutenue par les vents. On assiste au tissage d’une belle mélodie, simple, concise, chantable presque, délicatement variée. Un bien poignant Andante… sûrement inoubliable.

– Allegro scherzando (5’30), le troisième mouvement, fut déclaré « national de part en part » selon Edvard Grieg. Ce scherzo brille par ses enchaînements rythmiques vivifiants venant enrichir une ligne mélodique fluide, souple ; il s’impose par  ses idées parfois surprenantes, parfois inattendues, souvent sources d’éclaircies optimistes et toute de séduction. Manifestement Svendsen suit une inspiration soutenue, optimiste, riche, dansante à l’occasion de rapprochement avec des airs populaires nationaux et sans cesse stimulée par un art consommé de la transformation thématique.

– Le dernier mouvement baptisé Finale : Maestoso. Allegro assai con fuoco (8’30) respecte une fois encore la classique forme sonate sans s’y enfermer stérilement. Comme son titre le laisse supposer nous entendons là une orchestration plus massive, plus beethovénienne que précédemment.

Un thème maestoso majestueux aux cordes à l’unisson débute le mouvement avant que ne s’ébauche le thème principal avec la  flûte et le hautbois rejoints et imités par le clarinette et le basson. Le thème complet sera finalisé après quelques mesures par l’apparition de vibrants accords staccatos aux vents. On y perçoit une tonalité norvégienne. Le second thème est introduit par le premier violon soutenu par le reste de la famille des cordes. La reprise fait entendre bien sûr le thème initial habilement modifié. Rythmes hardis et jaillissants, harmonies savoureuses et toniques, beauté des timbres finement travaillés, dus à l’imagination d’un jeune homme enthousiaste de tout juste 25 ans, colorent la symphonie et concluent magistralement  une des plus fines première symphonies jamais écrites. Un petit bijou à (ré)écouter sans modération.

Louis de Romain dans ses Essais de critique musicale publié en 1890 ne s’y trompe pas lorsqu’il statue : « J. Svendsen est certainement l’un des plus grands symphonistes de notre époque. Il possède ce que l’on regrette de ne pas rencontrer plus souvent chez Brahms, le charme, la passion, la vie. S’il n’approche pas Beethoven, en ce qui concerne la puissance dans le développement d’une idée musicale, si l’inspiration mélodique ne présente pas chez lui la fraîcheur, la grâce qu’on admire tant chez Haydn, il connaît en revanche tous les secrets de l’instrumentation moderne et sait se servir avec un art extrême de moyens et procédés nouveaux… Plein de verve, d’éclat, de couleur, les principaux motifs de son œuvre séduisent encore par leur élégance et leur clarté. Rien de vague ni d’indécis, rien de  confus…. »

La Symphonie n° 2 en si bémol majeur, op. 15

Composée à Christiania au cours de l’année 1876 elle sera créée sous sa direction le 14 octobre, même ville, même année. Dédiée au consul (décidément !), le docteur F.G. Schulz, elle est structurée, sur une durée d’une demi-heure environ, en quatre mouvements : 1. Allegro, 2. Andante sostenuto, 3. Intermezzo : Allegro giusto, 4. Finale : Andante, allegro con fuoco. Il la dirigera (Orchestre du Gewandhaus) en première allemande à Leipzig le 8 novembre 1877.

Johan Svendsen écrivit sa symphonie durant un séjour parisien, époque où il entre en contact avec le style de . Pour autant, l’esthétique de ce second opus symphonique se rapproche nettement du premier composé une dizaine d’années plus tôt. Elle est contemporaine de la Symphonie n° 3 de Tchaïkovski, de la Symphonie n° 5 de Dvorak, de la Symphonie n° 1 de et enfin des Symphonies n° 3 et 4 d’Anton Bruckner. Celle qui nous intéresse ici n’a que bien peu de points communs avec ces chefs-d’œuvre également si singuliers et puissants. Chez Svendsen on retrouve l’élégance, la maîtrise mélodique, la souplesse, l’allant, qu’un critique résuma ainsi : « Elle décrit, mouvement après mouvement, l’histoire de la vie d’un artiste en Norvège, pas toujours joyeux, en aucun cas non plus entièrement découragé. Elle est librement parcourue par des passages ténébreux, qui dans l’Andante s’enflent d’un violent éclat lyrique inégalé dans le symphonie moderne. » (Aimar Grönvold dans Norwegian Musicians).

Appréciation assez différente avec l’analyse du compositeur et critique norvégien Gerhard Schjelderup : « Je ne trouve rien de profondément tragique dans cette symphonie. Je reconnais que l’on rencontre certains passages mélancoliques, mais même là prédominent la vigueur et la joie de vivre. Les thèmes sont clairs et légers, la composition maîtrisée et l’orchestration inhabituellement mélodieuse… Au plan artistique cette symphonie se situe plus haut que la première et révèle le génie de Svendsen à son sommet. » (The History of Norwegian Music, 1921).

Après sa présentation germanique en 1877 Svendsen et sa Symphonies n° 2 reçurent de très bons et encourageants commentaires dans la presse germanique (par exemple, E. Kipke dans Musikalisches Wochenblatt, Eduard Bernsdorf dans Signale…).

Après avoir dirigé à Paris une répétition de sa symphonie avec l’ le 21 janvier 1879, Svendsen écrivit à son ami Grieg : “Ce fut brillant et, à la fin, tout l’orchestre se retrouva débout pour applaudir. Je n’ai jamais connu plus grand triomphe. Après cela j’espère naturellement que quelque chose de moi figurera bientôt au programme. » (Lettre du 24 janvier 1879).

Quelques années après, Grieg parlant de son ami précisa, généreux et sans réserve : « Le plus grand artiste que possède le Nord, et l’un des plus grands esprits de l’Europe ».

Qu’en est-il exactement de cette œuvre ?  Svendsen ne tenta jamais de pulvériser les normes en vigueur au 19e siècle, cependant il réalisa le tour de force de proposer une symphonie non banalisée ni stéréotypée. Sa grande unité d’ensemble et la spécificité de chacun de ses quatre mouvements reposent sur une expression originale et propre, même si elle reste à distance de toute innovation révolutionnaire d’ailleurs non recherchée, sa générosité de ton et l’assurance de son discours, sa coloration psychologique et la beauté de son instrumentation, sa fluidité mélodique également concourrent à en faire une des symphonies les plus universelles produites en Scandinavie. La Symphonie en si bémol majeur à l’image de celle en ré majeur traduit une sorte de joie de vivre, tour à tour primesautière et mélancolique, elle qui n’aborde que le versant simplement humain du destin. De  l’éclectisme de son style (où l’on retrouve des traces de l’  « école de Leipzig », des traits issus du legs musical populaire de Norvège, l’héritage du classico-romantisme européen, des stigmates de ses contacts parisiens, moins nettement de son approche du personnage de , plus sûrement de sa connaissance de la musique de Niels Gade), résulte une partition enthousiasmante et d’une rare fraîcheur. Avec le temps l’esthétique des deux symphonies de Joan Svendsen prend ses distances avec ces sources et sa position historique pour ne plus délivrer somme toute qu’une musique fort belle et positive.

Svendsen est alors au sommet de ses capacités créatrices réussissant à maîtriser et communiquer ses émotions, sa subtilité, ses idées mélodiques, son timbre orchestral, son délicat dosage et équilibre entre la grâce et la mélancolie, sa sensualité délicate et ses effets dynamiques particulièrement réussis.

Bien que peut-être légèrement moins spontanée que sa devancière, la Seconde Symphonie affiche de nombreux traits similaires et à n’en point douter constitue le sommet de son art de compositeur.

Après cette réalisation de premier plan viendra en Norvège la Symphonie  en sol majeur de (1877) puis celle en fa majeur, op. 3 de Iver Holter. Il faudra attendre 1889 (Symphonie n° 1 en si bémol de J. Harklou) et 1890 pour que s’y engagent avec plus ou moins de bonheur et de talent Hjalmar Borgström (Symphonie n° 1 en sol majeur), Catharinus Elling (Symphonie n° 1 en la majeur) et Christian  Sinding (Symphonie n° 1 en ré majeur, op. 21).

On attendait beaucoup de cette symphonie avant sa création et l’effervescence dans le milieu musical national croissait de jour en jour ; et l’on applaudit chaleureusement après chaque mouvement, on dut même répéter le troisième mouvement ! Les critiques furent unanimement  favorables. Dans Aftenbladet du 17 octobre, Aimar Grønvold en souligna les réminiscences élégantes de Mendelssohn (surtout dans les trois premiers mouvements), la rythmique vibrante et vivifiante du premier, la couleur et la noblesse du second, le scherzo emporté et énergique typiquement svendsénien du troisième, le dernier lui sembla doté de nombreux passages brillants mais globalement « épisodiques ».

– Premier mouvement. Allegro (9’ environ). Il débute par un thème principal cantabile majestueux où prédominent cors et violoncelles, puis flûtes, hautbois et violons. Dès l’abord on retrouve la légèreté et la souplesse de l’instrumentation déjà présente dans la Symphonie n° 1. Le premier thème est présenté par la flûte solo avec en fond les cordes douces divisées. Le second thème débute par les clarinettes et les bassons puis on se dirige vers un développement assuré par les violons. Svendsen reste encore attaché et inspiré par la forme sonate. Plusieurs poussées rythmiques et idées mélodiques viennent enrichir le déroulement musical.

– Second mouvement. Andante sostenuto (6’ environ). Il repose sur une mélodie généreuse et sincèrement lyrique, sans affectation pathologique ni rapprochement des grands adagios symphoniques post-romantiques inaugurés par Beethoven (notamment dans ses symphonies n° 7 et 9) et qui inspireront ensuite par exemple Bruckner et Mahler. Grandeur d’âme et noblesse de l’expression caractérisent ce merveilleux mouvement lent dont l’ouverture sur quatre mesures conduit au thème principal dessiné par la clarinette et les cordes. Dans le second thème le hautbois remplace la clarinette tandis que les cordes poursuivent leur accompagnement subtil et délicat. La transformation thématique discrète mais efficace signe bien la manière de Svendsen.

 – Troisième mouvement. Intermezzo : Allegro giusto (5’). Sans tarder on y découvre des éléments de musique populaire norvégienne (très largement illustrée par Grieg dans une grande partie de son catalogue). On retrouvera ce climat dans les quatre Rhapsodies norvégiennes pour orchestre, contemporaines mais sans doute moins inspirées que la présente symphonie. Belle orchestration véhiculant une humeur festive, fraîche, impétueuse et gaie, assez proche en fait du scherzo de la Première Symphonie.

– Quatrième mouvement. Finale : Andante, Allegro con fuoco (9’30 environ). De forme sonate, ce final débute par une section lente (comme dans la Première Symphonie) et emploie, de manière prévisible, des motifs déjà utilisés avant (motif de base de l’Adagio principalement). S’opère ensuite une très habile accélération des tempi dans un crescendo puissant et coloré, aux couleurs initialement plutôt sombres mais évoluant progressivement vers un thème champêtre joué par les cordes à l’unisson. Le thème de l’Allegro subit d’habiles variations grâce aux vents bientôt rejoint par les cordes. Le premier thème (aux premiers violons dans un molto crescendo), le second thème (introduit par flûte et clarinette puis altos),  un troisième thème (premiers violons, reprise modifiée du motif de l’introduction) et un quatrième thème (flûte et hautbois, premiers violons) précèdent la réapparition du motif de l’introduction. Ce dernier mouvement abrite des sections alternativement intenses et douces, sans conflits démesurés ni crispations insoutenables, choix hautement profitable à son unité et à son autonomie intrinsèque inoubliable.

« En tout cas Svendsen a produit une œuvre splendide, très significative dans son développement. A notre avis, annonce Aimar Grønvold dans Aftenbladet déjà cité,  la symphonie démontre sa puissance musicale plus riche que jamais et cette œuvre  aussi exigeante et grave que jamais. »

« Il y a dans cette musique un enthousiasme étonnant, une originalité brillante, une inspiration retenue… Une orchestration merveilleuse, chaude et colorée », résume justement le chroniqueur de l’Abeille le 20 mars 1880.

 

Rapide chronologie de la vie de Svendsen

30 septembre 1840. Naissance de Johan Svendsen à Christiana (future Oslo), Norvège.

Enfance. Son père, un pauvre musicien militaire lui enseigne la musique et lui apprend à jouer de la flûte, de la clarinette et du violon qui devient son instrument principal. Dès 9 ans, il joue dans divers orchestres locaux de danses. A 11 ans, il compose ses premières pièces dans le style populaire. A 15 ans, il entre dans un orchestre militaire (clarinette solo) et à 17 ans, est fasciné par la Symphonie n° 5 de Beethoven. Il devient l’élève de Carl Arnold, musicien d’origine allemande.

•  1857-1859. Participe à une série de concerts par souscriptions organisée par Halfdan Kjerulf et J.G. Conradi. Rapidement nommé premier violon au sein d’un orchestre symphonique constitué ad hoc. Aborde les symphonies de Beethoven.

•  1859. Rencontre avec le légendaire violoniste et nationaliste norvégien Ole Bull qui l’encourage à poursuivre dans la voie musicale.

•  1860. Dirige un concert à Bergen.

•  1862. Tournée de concerts en Suède et au Danemark. Se rend en Allemagne à la recherche de modestes engagements ponctuels. Se fait remarquer et aider  par le consul Leche de Lübeck, ce qui lui permet de perfectionner son art à Leipzig.

1863-1867. Etude au Conservatoire de Leipzig. Parmi ses professeurs : Ferdinand David (ami de Mendelssohn), Moritz Hauptmann, Ernst Friedrich Richter, . Une pathologie neurologique de la main gauche le contraint à abandonner le souhait d’une carrière de violoniste virtuose. Il se tourne vers la composition et la direction d’orchestre. Succès.

•  1864. Rencontre avec Grieg, élève du Conservatoire de  Leipzig, et naissance d’une amitié durable.

1867. Après une absence de cinq ans et une tournée à Copenhague (il rencontre Niels Gade), en Ecosse, aux Îles Féroé et en Islande, Svendsen retourne à Christiania (août).

12 octobre 1867. Il dirige pour la première fois un concert de sa musique orchestrale à Christiania : Symphonie n° 1, Caprice pour violon et orchestre, Andante du Quatuor à cordes et son orchestration de la Rhapsodie hongroise n° 2 de Liszt ainsi que celle  d’un menuet dû à Johan Steenberg, un violoneux. Demi-échec. Passe l’hiver à Leipzig.

•  1866-1867. Création de la Symphonie n° 1.

•  1868-1870. Svendsen à Paris. Il quitte Leipzig en février 1868 et prend la direction de la France. Il rencontre les jeunes artistes, travaille comme musicien  d’orchestre (Orchestre de l’Odéon de Mussart), écoute beaucoup de musique, se mêle à la foisonnante vie artistique de la capitale, fréquente , , Bériot, Bizet, Lalo, Duparc, George Sand… ainsi que certains salons.

•  Mai 1868. Se rend au Festival de Weimar où il fait la connaissance de . On y joue son Octuor à cordes.

1870-1871. Séjour à Leipzig. Il part avant la déclaration de guerre franco-prussienne et la Commune. Plusieurs de ses compositions majeures sont jouées.

Eté 1871. Svendsen se rend à New York où il épouse Sarah (« Sally ») Levett. Puis retour à Leipzig.

Printemps 1872. Bayreuth. Participe au concert exceptionnel pour la pose de la première pierre du Festspielhaus: la Symphonie n° 9 de Beethoven est dirigée par . Fréquente amicalement Cosima et . Rencontre aussi .

1872-1877. De retour à Christiania où il prend une part active à la vie musicale. Dirige des concerts de la Société de Musique (avec Grieg).

Juin 1874. Reçoit une pension d’Etat.

Octobre 1876. Création de la Symphonie n° 2.

1877-1878. Leipzig. Rome. Paris. Londres. Avec un congé et une bourse d’études  il part trois ans.

1878-1880. A Paris. Il se mêle à la vie artistique de la ville. Fréquente Sarasate, Saint-Saëns, Wieniawski, , , Chabrier, Duparc… Joué à Angers.

1880-1882. Retour à Christiania. Dirige à la Société de musique.

1883-1908. Svendsen, chef d’orchestre au Théâtre royal de Copenhague qu’il élève à un niveau exceptionnel. Chef invité en Europe.

1889. Joué à l’Exposition Universelle de Paris.

1900. A Paris pour l’Exposition Universelle.

1901. Deuxième mariage, avec la danseuse Juliette (Vilhelmine) Haase.

1908. Se retire de l’Opéra royal de Copenhague pour raison de santé.

14 juin 1911. Svendsen décède à Copenhague à l’âge de 71 ans.

 

Un catalogue certes modeste mais de qualité

 Quatuor à cordes, en la mineur, op. 1. 1865.

Deux Chansons, pour chœur d’hommes, op. 2. 1865.

Octuor à cordes, en la majeur, op. 3. 1866.

Symphonie n° 1 en ré majeur, op. 4. 1865-1867.

Quintette à corde, op. 5. 1867.

•  Concerto pour violon et orchestre, en la majeur, op. 6. 1868-1870.

Concerto pour violoncelle, op.7. 1870.

Sigurd Slembe, Prélude symphonique, op. 8. 1871.

Carnaval à Paris, Episode pour orchestre, op. 9. 1972.

Marche funèbre, pour la mort du roi Carl XV, op. 10, 1872.

Zorahayda, Légende pour orchestre, op. 11, 1874.

Polonaise de fête, pour orchestre, op. 12. 1873.

Marche du couronnement (pour le roi Oscar II), pour orchestre, op. 13, 1973.

Carnaval des artistes norvégiens,  pour orchestre, op. 14, 1874.

Symphonie n° 2 en si bémol, op. 15. 1874.

Marche comique, pour orchestre, op. 16. 1874.

Rhapsodie norvégienne n° 1, pour orchestre, op. 17. 1876.

Roméo et Juliette, Fantaisie, pour orchestre, op. 18. 1876.

Rhapsodie norvégienne n°2, pour orchestre, op. 19. 1876.

Rhapsodie norvégienne n° 3, pour orchestre, op. 21. 1876.

Rhapsodie norvégienne n° 4, pour orchestre, op. 22. 1877.

Cinq Chants, pour voix et piano, op. 24. 1879.

Deux Chants, pour voix et piano, op. 25. 1787. 1880.

Romance pour violon et orchestre, op. 26. 1881.

Deux Mélodies populaires suédoises, pour orchestre à cordes, op. 27. 1876. 1878.

• Polonaise, pour orchestre, op. 28. 1882.

Cantate de mariage (pour le mariage du Prince Oscar Gustav Adolph et la princesse Sophia Maria Victoria), op. 29. 1881.

Deux Mélodies islandaises, pour orchestre à cordes, op. 30. 1874.

Hymne (pour les noces d’or du roi Christian IX et de la reine Louise), op. 32. 1892.

Foraaret kommer (L’Arrivée du printemps), musique de ballet, op. 33. 1892.

• On compte encore une cinquantaine d’autres œuvres moins importantes et sans numéro d’opus.

 

Petite discothèque des symphonies

Il est agréable de constater la très bonne qualité des assez nombreux enregistrements dont bénéficient  les deux splendides symphonies de Johan Svendsen. Notre conseil serait de proposer l’acquisition d’une seule version parmi celles proposées ici et de s’en imprégner pour en déguster toute la délicatesse, la beauté mélodique et l’ élégance.

Dans la plupart des cas les deux symphonies sont enregistrées sur un même CD.

SYMPHONIE N°1

•  Orchestre philharmonique d’Oslo, dir. Miltiades Caridis. E = 1974. NKF 30 001.

•  Orchestre symphonique de Göteborg, dir. . E= 1986. BIS-CD-347.

•  Orchestre philharmonique d’Oslo, dir. . E= 1987. EMI CDC 7 497692.

•  Orchestre de la Radio norvégienne, dir. . E=1996. Finlandia 0630-19055-2.

•  Orchestre symphonique national de Lettonie, dir. Terje Mikkelsen. E = 1997. Lavergne Classique LaVer 260741.

•  Orchestre symphonique de Bournemouth, dir. . E = 1997. Naxos 8.553898.

•  Orchestre symphonique national de la Radio danoise, dir. . E = 2000. Chandos CHAN 9932.

• Orchestre symphonique de Bergen, dir. Chandos ( à paraître).

 

SYMPHONIE N°2

•  Orchestre philharmonique d’Oslo, dir. Øivin Fjeldstad. E = 1973. NKF 30 009.

•  Orchestre symphonique de Göteborg, dir. Neeme Järvi. E= 1986. BIS-CD-347.

•  Orchestre philharmonique d’Oslo, dir. . E= 1987. EMI CDC 7 497692.

•  Orchestre symphonique de Stavanger, dir. Grant Llewellyn. E= 1993. Chatsworth FMC 1002.

•  Orchestre de la Radio norvégienne, dir. . E=1996. Finlandia 0630-19055-2.

•  Orchestre symphonique national de Lettonie, dir. Terje Mikkelsen. E = 1997. Lavergne Classique LaVer 260741.

•  Orchestre symphonique de Bournemouth, dir. . E = 1997. Naxos 8.553898.

•  Orchestre symphonique national de la Radio danoise, dir. . E = 2000. Chandos CHAN 9932.

•  Orchestre philharmonique de Bergen, dir. Neeme Järvi. E = 2011. Chandos CHAN 10711.

Bibliographie indicative

• Finn BENESTAD & Dag SCHJELDERUP-EBBE. Johan Svendsen. The Man, the Maestro, the Music. Peer Gynt Press, 1995.

• Peter BROWN. The Symphonic Repertoire. The European Symphony from ca. 1800 to ca 1930 : Germany and the Nordic Countries. Vol. III part A, 2007.

• Jean-Luc CARON. Johan Svendsen. In Grands symphonistes nordiques méconnus. Bulletin de l’Association Française (A.F.C.N.) n° 8, 1991, p. 246-257.

• Jean-Luc CARON. Johan Svendsen. Bulletin de l’Association Française n° 15, 1996, 75p.

• Jean-Luc CARON. Quand Svendsen défendait Carl Nielsen. Article mis en ligne sur Resmusica.com le 20 octobre 2010.

• Jean-Luc CARON. Johan Svendsen, sa femme jalouse et la 3e Symphonie. Article mis en ligne sur Resmusica.com le 17  juin 2012.

• Nils GRINDE. A History of Norwegian Music.  University of Nebraska Press, 1981.

 

Et pourquoi pas Johan Svendsen ?

Il ne saurait être question de minimiser le plaisir d’aider à la diffusion des quelques immenses génies de la création musicale, ceux-là même que l’on rencontre si rarement tant ils véhiculent une inventivité et une charge émotionnelle ou intellectuelle de tout premier plan. Mais il convient de penser également aux innombrables créateurs  passionnants ayant, comme l’on dit, quelque chose de personnel à proposer à leur papier à musique et à leurs auditeurs potentiels. Parmi eux se trouvent la grande majorité des compositeurs de tous les temps. Bien sûr, Johan Svendsen, on s’en sera convaincu, nous propose une musique solide, agréable, bien faite et riche d’une atmosphère romantique, tonale et parfaitement euphonique, belle même, que l’on a envie d’écouter et de réécouter. Inutile d’espérer quelque évolution violente ou révolution improbable, nous baignons dans la convention et la certitude, jamais dans le conventionnel ou l’académique. Il faut s’imprégner de cette belle musique, pour elle-même et pour le plaisir qu’elle procure, simplement.

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