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Desirée Rancatore, l’Italie colorature

Aller + loin, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Après son début au Festival de Salzbourg en 1998 dans le rôle de Barbarina (Le Nozze di Figaro), Desirée Rancatore, soprano d’origine italienne, s’est faite rapidement connaître pour son talent et sa virtuosité. S’appuyant sur une technique solide, son chant est marqué par le contrôle absolu de la colorature et des suraigus très précis. De retour sur les scènes parisiennes avec La Fille du régiment nous l’avons rencontrée pour mieux cerner de son personnage.

Notre dossier : Art Lyrique

 

ResMusica : La Fille du régiment est un opéra français écrit par un compositeur italien. Quels sont, d’après-vous les éléments qui marquent le style français ?
: Effectivement La Fille du régiment se caractérise par une ligne de chant italienne qui est prononcée en français. C’est ça, à mon avis, un des aspects les plus singulier de cet opéra. En général je crois que cette œuvre est riche d’éléments belcantistes qui sortent du nationalisme. On peut affirmer que c’est un beau mélange de style italien et esprit français.

RM : Le livret est riche en détails très importants et assonances qui d’une part impliquent un travail spécifique de diction et de l’autre marquent un contraste avec le personnage de Marie. Comment avez-vous fait face à ces difficultés ?
DR : Sans doute en étudiant beaucoup. Le rôle de Marie est très complexe d’un point de vue physique et vocal c’est pourquoi l’étude de la partition est fondamental. Marie est un beau personnage; elle est une fille énergique élevée à force de « morbleu » et « corbleu ». Ces expressions de colère sont très proches de sa personnalité vivace.

RM : Comment faites-vous pour conserver inaltérée la précision textuelle et l’articulation dans le parlé et dans le chanté ?
DR : La technique que j’ai appris s’appuie essentiellement sur le recitar-cantando c’est-à-dire sur l’articulation correcte des mots dans le legato. Ainsi faisant on arrive à bien prononcer la quasi totalité d’un texte ce qui le rende intelligible au public. L’articulation est un élément sur lequel j’ai toujours beaucoup travaillé. Dans cette œuvre je l’appliquerai tant au chanté qu’au parlé, très présent dans cette régie.

RM : Quelle est votre lecture de La Fille du régiment d’un point de vue de l’art scénique ?
DR : Se mettre dans la peau d’une « petite garçonne » est sûrement très amusant. Dans cette production dont la mise en scène est assurée par un excellent Laurent Pelly, l’art scénique est, en plus, vraiment fondamental! Chaque mot, chaque note a une allure bien précise. Le trio du second acte, par exemple, est presque une chorégraphie (très drôle d’ailleurs) dans laquelle on ne s’arrête jamais, vraiment jamais !

RM : Accordez-vous plus d’importance à la dimension sentimentale ou au caractère patriotique de l’œuvre ?
DR : Personnellement j’attribue autant d’importance à la dimension sentimentale qu’au caractère patriotique car c’est ce qui demandent l’histoire et la musique. Certes, on s’aperçoit que Marie est grandie au sein du régiment entourée d’amour patriotique; déjà lors du premier duo avec Sulpice. Le duo terminé on remarque, à travers le dialogue et la musique, qu’un autre sentiment naît dans son cœur : l’amour pour Tonio. Je crois qu’à partir de ce moment les deux cotés de Marie, ses deux amours, sont présents dans la même mesure jusqu’à la fin de l’opéra c’est pourquoi ils méritent la même importance.

RM : Quelle est votre vision de Marie ?
DR : Je pense que Marie est un personnage charmant. Elle est vivace et gentille, naïve, timide, plein d’énergie envoûtante, sympathique mais également mélancolique et triste. Ces nuances rendent sa personnalité profonde et intimiste, en bref un personnage complexe et complet à la fois!

RM : Ce personnage requiert une voix légère et souple, virtuose et vivace à la fois. Parmi les interprètes les plus connues (comme Luciana Serra, Joan Sutherland, Mirella Freni, Kathleen Battle, Edita Grubenova etc.) laquelle aimez-vous le plus et laquelle a inspirée le plus votre interprétation ?
DR : J’ai eu l’honneur et le plaisir d’écouter plusieurs fois ces chanteuses, en particulier la mythique Luciana Serra. Sa leçon de chant sur le deuxième acte a été un moment extrêmement hilarant ! Techniquement Joan Sutherland est une de mes préférées mais l’interprétation que j’aime le plus et sur laquelle j’ai beaucoup travaillé, mise à part celle de Dessay, appartient à Ruth Weltig. Je la trouve spectaculaire!

RM : Salut à la France est décidément aux antipodes de Il faut partir. Etes-vous plus portée vers le moment drôle ou celui sentimental? Et en tous cas comment marquez-vous le contraste ?
DR : Dans ma vie quotidienne je sais être autant drôle que tragique sans qu’il y ait un équilibre entre ces deux opposés. Je crois que dans ce cas mon caractère m’a vraiment aidé à tracer deux moments vocaux si différents l’un de l’autre. « Il faut partir » est un air riche en douceur et tristesse, un moment très lyrique qui se caractérise par un legato extrême et des filati purs, presque éthérés. « Salut à la France »est en revanche un vrai moment de joie où l’enthousiasme est accentué par la virtuosité des coloratures avec mi bémol final . Moi, j’aime beaucoup la première partie c’est-à-dire le cantabile du deuxième acte qui est de loin l’air le plus beau et doux que Donizetti ait jamais écrit.

RM : Comment gérez-vous la légèreté vocale et la colorature plus dramatique ?
DR : J’essaye de garder une couleur homogène soit dans les basses que dans les aigus mais je crois que l’accompagnement musical accentue naturellement la lourdeur ou la légèreté du chant à différents moments. En général les coloratures de Lucia de Lammermoor (que j’ai interprété plusieurs fois) sont plus dramatiques que celles de Marie mais toute l’organisation de l’œuvre est plus sombre. Il faut dont adapter sa propre voix à ces atmosphères différentes sans exagérer ni forcer quant plutôt en essayant de garder une certaine souplesse dans l’émission de l’air.

RM : Lors d’un récent entretien, vous avez avoué être très intéressée à la mode et que dans une autre vie vous auriez été une créatrice. Qu’en pensez-vous des costumes et de la mise en scène de Laurent Pelly ?
DR : J’adore Laurent Pelly! Je le trouve absolument génial! La première fois que j’ai travaillé avec lui, ça a été pour la mise en scène de L’Elisir d’amore à l’Opéra Bastille. Je débutais dans le rôle d’Adina et je me suis fort amusée. En plus j’ai beaucoup appris sur sa façon de travailler car il connait parfaitement les exigences vocales des chanteurs sur scène mais ils les poussent également à faire un travail d’acteurs. Cela est très important pour renouveler l’opéra. Les costumes qu’il a imaginé pour Marie, sont aussi un miroir de ses idées : le premier est une uniforme militaire très masculine ; le deuxième avec beaucoup de tulle, très monté comme un gâteau de mariage, est une sorte de parodie de la noblesse. Ce dernier souligne le contraste entre le monde dans lequel Marie se trouve dans le second acte (un monde qui ne lui appartient pas) et son caractère). Tout est très bien pensé.

RM : Pour cette production vous partagez la scène avec Natalie Dessay (qui chantera tout au long du mois d’octobre) en prenant le relais à partir de novembre. Comment vivez-vous ce partenariat ? Quelles sont les différences les plus prégnantes entre votre interprétation et son interprétation ?
DR : C’est une honneur, pour moi, de partager la scène avec une artiste telle que Natalie. Je la connais depuis 1999 et je peut affirmer qu’elle a été toujours une collègue et une personne merveilleuse. Je l’apprécie énormément. Quant aux différences entre nos interprétations je crois que les plus prégnantes concernent le timbre vocale et le caractère. Nous sommes, toutes les deux, pleines d’énergie sur scène mais cette régie a été créée pour elle et pour sa façon d’être. J’essayerai, pour ma part, de la rendre le plus proche possible à mon idée de Marie. Il va de soi que chacune d’entre nous s’investira au mieux pour bien interpréter ce rôle.

RM : Au niveau des partenaires masculins, quel est l’atout majeure du couple Dessay/Florez et Rancatore/Albelo ?
DR : Je ne saurais pas bien dire quel est l’atout du couple Dessay/Florez. En revanche je sais que la caractéristique majeure de Celso Albelo et moi c’est notre technique. Celso est le ténor avec lequel j’ai partagé le plus grand nombre de spectacles. Je l’ai connu en 2007 au Japon pour Lakmé. Depuis nous avons chanté ensemble dans Puritani, Elisir d’amore, Lucie de Lammermoor, Rigoletto et encore dans beaucoup de récitals. Nous nous comprenons rapidement, nous utilisons la même technique de mise de voix et de production d’harmoniques. En plus nous nous aimons. Ce sentiment et ce partage arrive immédiatement au public qui nous repaye toujours avec une grande chaleur. J’espère que cela arrivera aussi à Paris car j’ai beaucoup appris à l’Opéra Bastille et je suis toujours très heureuse d’y revenir.

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