Artaserse à Nancy, comme au temps glorieux des castrats

La Scène, Opéra

Nancy. Opéra national de Lorraine. 02-XI-2012. (1690-1730) : Artaserse, dramma per musica en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Mise en scène : . Décors, costumes, lumières : Helmut Stürmer. Lumières : Jerry Skelton. Coiffes : Cécile Kretschmar. Chorégraphie : Natalie van Parys. Avec : , Artaserse ; , Mandane ; , Artabano ; , Arbace ; , Semira ; , Megabise. , direction : .

Avec quelle impatience on l’attendait, cette recréation scénique de l’Artaserse du calabrais  ! Il faut dire que le projet, que nous avait annoncé il y a deux ans déjà, avait tout pour aiguiser l’appétit : un compositeur aujourd’hui oublié mais qui fut le chef de file de l’école napolitaine d’opera seria qui allait dominer le goût de toute la péninsule italienne, concurrençant Vivaldi même sur ses terres vénitiennes, un livret original du renommé Pietro Metastasio que lui-même considérait comme « le plus illustre de ses enfants » et dont le succès fut tel qu’il fit ensuite l’objet de plus de cent mises en musique, une œuvre dont le retentissement fut considérable ainsi qu’en témoigne Charles de Brosses en écrivant dix ans après la création « Vinci est le Lully de l’Italie. Artaserse est réputé pour être son plus bel ouvrage, et l’un des plus beaux aussi de Métastase. C’est le plus célèbre des opéras italiens ». Le choix d’une distribution entièrement masculine, conforme aux canons de l’époque de la création en 1730 à Rome où le Vatican interdisait aux femmes de se produire sur scène, la nouvelle rencontre sur un plateau de et Max Emanuel Cencic après un Sant’Alessio encore dans toutes les mémoires, la parution toute récente du Compact Disc chez Virgin Classics qui confirmait les exceptionnelles potentialités de l’ouvrage avaient encore fait monter d’un cran l’excitation autour de ce spectacle.

La mise en scène de insiste sur l’artifice théâtral, montre les coulisses, les chanteurs se préparant face à leurs miroirs de loge, l’armée d’habilleuses, maquilleuses ou machinistes qui les suit. L’action principale se joue au centre sur un plateau tournant (un peu bruyant) ou à l’avant-scène sur quelques marches mais ne sort pas clarifiée par l’abondance des actions parallèles. La scénographie dans les tons dominants de noir et blanc est fort simplement enrichie de miroirs mobiles, d’un lustre volumineux ou de grands panneaux coulissants reproduisant des peintures baroques et qui s’avèrent très pratiques pour l’escamotage des chanteurs et des changements de scène rapides. Le clin d’œil, l’intention parodique sont omniprésents : l’Homme de Vitruve du presque homonyme Leonardo « DA » Vinci domine tout le premier acte, les attitudes scéniques sont volontiers outrées, les perruques et les costumes délirants offrent une débauche de plumes, aigrettes, strass et dorures, or qui finit par tomber en pluie à l’ultime scène. Cet excès et cette autodérision sont probablement conformes à l’idée que nous nous faisons de l’époque baroque, pour qui tout était théâtralisation et donc mise en scène, mais peut s’avérer gênant quand il parasite l’émotion, comme c’est le cas dans le sublime air « Vo solcando un mar crudel » qui clôt le premier acte et où Arbace semble vouloir en finir et fuir cet air interminable mais est constamment reconduit sur scène par les machinistes.

Musicalement en revanche, la soirée tient toutes ses promesse et se situe constamment sur les plus hauts sommets. En premier lieu, grâce à la direction superlative de , d’une liberté et d’une théâtralité toujours renouvelées, jouant impeccablement des contrastes, assurant une vivacité rythmique volontiers dansante, exaltant l’orchestration plutôt cuivrée (cors et trombones) de Leonardo Vinci. Grâce à lui, le long (plus de trois heures) spectacle avance sans que l’ennui guette ou que la tension retombe. Sous sa direction, l’orchestre du chatoie de toutes ses couleurs instrumentales et, bénéficiant de la surélévation de la fosse et de l’acoustique propice de l’Opéra de Nancy, fait montre de toutes ses qualités de solistes et d’ensemble. Les longs récitatifs, auxquels participe au clavecin , sont aussi particulièrement soignés et d’un rare dramatisme.

Bien que rôle-titre de l’ouvrage, Artaserse n’est cependant pas le personnage le plus marquant de l’intrigue. Le prince et futur roi de Perse y est en effet dépeint d’un caractère indécis et influençable et bénéficie d’airs en demi-teinte de caractère plutôt contemplatif. Le rôle convient parfaitement à la vocalité éthérée mais parfois monochrome de Philippe Jaroussky qui se montre à son avantage dans les longues plaintes et les débats cornéliens du monarque. Dans le rôle travesti et nettement plus étoffé de sa sœur Mandane, Max Emanuel Cencic fait valoir toutes ses immenses qualités tant par la variété et la tendresse des colorations dans les airs introspectifs (« Se d’un amor tiranno » au second acte) que par l’autorité de la vocalise dans les airs de fureur (« Va tra le selve ircane » toujours à l’acte II). Mais le véritable héros de la soirée est l’inouï Arbace de , ami d’Artaserse et amant de sa sœur Mandane, faussement accusé du crime de Xerxès, le père d’Artaserse. Comme au disque, le contre-ténor d’origine argentine ose tout, réussit tout et fait montre à tout juste trente et un ans d’une technique étourdissante : vélocité sidérante de la vocalise, longueur inextinguible du souffle, ambitus hallucinant du grave de poitrine à l’extrême aigu pourtant timbré, usage des sauts marqués de registre à des fins dramatiques. Tout au plus peut-on lui reprocher une prononciation un peu pâteuse, en rapport avec sa technique d’émission vocale, mais en l’entendant on approche probablement de très près la vocalité des castrats et l’on comprend bien ce qui en faisait la rareté et conduisait à l’extase et au délire le public du XVIIIème siècle. Le créateur du rôle d’Arbace fut d’ailleurs l’illustre Giovanni Carestini. Incontestablement, son air déjà cité de la fin du premier acte ou ses entrelacs avec la voix de Max Emanuel Cencic dans leur duo du troisième acte constituent les deux sommets du spectacle.

Seul ténor parmi cinq contre-ténors et seul changement dans la distribution du disque, l’Artabano de tient son rang de méchant – c’est lui, le père d’Arbace, le véritable auteur de l’assassinat de Xerxès – avec intensité et engagement, d’une voix impeccablement homogène et agile mais à l’aigu un peu claironnant et pas toujours en place. Un peu moins marquant dans l’inventivité et la variété – mais au milieu d’une telle distribution ce n’est vraiment pas un reproche – campe une très séduisante Semira, sœur d’Arbace et, selon un construction habilement croisée, amante d’Artaserse, à la voix charnue et à l’émission égale et constante. Enfin, dans le rôle du général Megabise, est un parfait militaire, plein d’autorité dans la vocalise et de tranchant dans l’accent.

C’est un véritable triomphe qui a accueilli au rideau final l’ensemble des protagonistes du spectacle. Et de fait, les espérances qu’on pouvait y mettre sur le papier n’ont vraiment pas été déçues, bien au contraire. Pour que chacun puisse en juger, Mezzo et Mezzo Live HD retransmettront cette production d’Artaserse en direct de Nancy le samedi 10 novembre à 20 heures.

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