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Barbara Hannigan, soprano contemporaine

Aller + loin, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Soprano hors normes, cantatrice et chef d’orchestre en même temps, passionnée de musique contemporaine, Barbara Hannigan a décidé de consacrer son talent exclusivement pour la musique des XXe et XXIe siècle. Entre deux reprises de Written on Skin, juste après sa prise de rôle dans Lulu de Berg à Bruxelles et juste avant une série de Correspondances de Dutilleux avec le Philharmonique de Berlin et Simon Rattle, rencontre avec une chanteuse pas comme les autres.

Notre dossier : Art Lyrique

 

ResMusica : Vous êtes une soprano colorature dramatique, vous pourriez faire tranquillement une carrière avec La Traviata ou enchaîner les Reines de la nuit, pourtant vous vous consacrez exclusivement au XXe siècle et à la création contemporaine. Pourquoi ce choix ?
 : J’ai abordé pour la première fois la création contemporaine à l’âge de 17 ans. Comme un pionnier – après tout je suis Canadienne – je cherche de nouveaux chemins pour moi. J’ai grandi dans un petit village éloigné de tout concert de musique classique, je n’ai pas eu d’éducation musicale « classique », donc pas de préjugés non plus à propos du répertoire contemporain. J’aime aussi rechercher de nouvelles sonorités, j’aime la musique nouvelle, j’aime travailler avec les compositeurs. Beaucoup de chanteuses ne veulent faire que Le Messie ou La Traviata, je les leur laisse.

RM : Néanmoins le contemporain est votre quotidien.
BH : C’est une nourriture ! Pour moi c’est normal. Ce n’est pas plus difficile que de chanter Bach. J’aime les défis, techniques ou scéniques comme avec le rôle d’Agnès dans Written on Skin.

RM : Dans ces rôles, Elle dans Passion de Dusapin, Agnès dans Written on Skin de Benjamin, Lulu de Berg, la part psychologique est importante. Comment fait-on pour ne pas se laisser emporter ?
BH : C’est plus intéressant de faire ces rôles que du répertoire léger ou comique. J’aime l’intensité des personnages que j’incarne. Agnès – comme Lulu – est une femme réelle, avec ses traumas, ses tourments, qui résonnent en nous. La psychologie des personnages m’aident à les interpréter, forcément.

RM : Vous refusez la facilité, même en tant que chef d’orchestre, une nouvelle carrière débutée depuis peu avec Renard de Stravinsky.
BH : Oui, c’est difficile à diriger. En fait j’ai commencé la direction d’orchestre avec Mysteries of the Macabre de György Ligeti, ce qui n’est pas plus facile. Je chantais et je dirigeais en même temps. Mais Renard est effectivement la première pièce exclusivement dirigée, dos au public. J’ai beaucoup travaillé forcément, mais pour moi c’est une extension de mon métier de chanteuse. Diriger est une autre expérience très proche du chant.

RM : Pourquoi avoir choisi la direction d’orchestre ?
BH : Ce n’était pas mon idée mais celle de René Bosc [ndlr : ancien directeur du Festival Présences de Radio France]. Il m’a entendu dans divers répertoires et m’a conseillé d’aller plus loin. Et ce n’était pas le premier à me le dire. Je prends beaucoup de risques par ce que je chante, alors un risque de plus… Et puis j’aime travailler avec d’autres, avoir le leadership, être le boss. Mais pour moi cela reste une collaboration : je prends les possibilités de l’orchestre et j’y adapte mon imagination.

RM : Revenons à la création contemporaine. Quand George Benjamin, Pascal Dusapin ou d’autres écrivent pour vous, vous consultent-ils ?
BH : Oui. Pascal Dusapin m’écoute souvent en concert ou par enregistrements. Avec George Benjamin nous avons vraiment travaillé ensemble. Nous avons fait un jeu, George Benjamin écrivait le début d’une phrase, je devais en improviser la fin. Du coup il entend la tessiture dans laquelle je veux chanter. Nous avons aussi fait ensemble des lieder de Berg pour qu’il puisse m’entendre dans un répertoire plus lyrique. Quand je chante, je suis aussi le compositeur. Dans Written on Skin, je suis George Benjamin, chaque personnage est George Benjamin. Dans le futur je ne veux plus envoyer simplement des enregistrements au compositeur, je veux travailler avec.

RM : Vous avez fait une tournée avec Pierre Boulez dans une de ses œuvres, Pli selon pli. Comment travaille-t-on avec un tel « monstre sacré » ?
BH : C’est la troisième fois que nous avons travaillé ensemble. J’ai déjà fait avec lui Le Rossignol de Stravinsky et les Sieben frühe lieder de Berg. Mais c’est la première fois que je chantais du Boulez dirigé par Boulez. C’est une expérience incroyable. Il parle très peu. J’ai chanté la pièce avec sensualité, presque romantique, avec une inflexion très fluide. J’ai choisi d’être une sorte de membre de l’orchestre. Mais Boulez m’a présenté aux instrumentistes comme la « prima donna » de la soirée.

RM : Une sorte de second chef d’orchestre ?
BH : Plutôt un autre premier violon solo. Sinon Pierre Boulez est d’une remarquable humilité face à la musique. Ses idées sont très claires et il peut emmener n’importe qui n’importe où, en très peu de paroles.

RM : Quels autres projets en tant que chef d’orchestre ?
BH : Avec le Philharmonique de Berlin et Simon Rattle nous venons de faire Façade de William Walton. Cette pièce est pour deux récitants qui alternent. Quand je récitais, il dirigeait et inversement. Sinon en direction seule, ce sera à Göteborg avec l’orchestre de Gustavo Dudamel. L’ouverture de L’Italianna in Algieri, des airs de concert de Mozart, le Concert Romanesc de Ligeti, une pièce pour voix seule de Luigi Nono et Mysteries of the Macabre. C’est un programme que j’ai conçu à propos de la folie, de l’hystérie et de la paranoïa. Un peu comme une bande dessinée. J’aime beaucoup mélanger le grand répertoire à la musique contemporaine. Je vais aussi diriger une symphonie de Haydn – la n°49, des airs de Mozart, les Sieben frühe lieder et Verkläkte nacht de Schoenberg en Finlande.

RM : Et en tant que chanteuse, après votre première Lulu ?
BH : Oui, dans la mise en scène de Krysztof Warlikowski, une nouvelle production à la Monnaie de Bruxelles. J’espère reprendre ce rôle dans d’autres productions. Sinon Emilie de Saariaho à Lisbonne, Matsukaze de Toshio Hosokawa à Berlin (dans la production de La Monnaie), une série Berg / Ligeti avec le Philadelphia Orchestra dirigé par Simon Rattle et deux créations de Philippe Schoeller à Paris en juin prochain. Entre autres.

RM : Quel autre grand rôle allez-vous aborder ou souhaiteriez-vous aborder ?
BH : Marie dans Die Soldaten de Zimmermann en 2014 à Munich. J’aimerais faire aussi Mélisande, c’est un de mes plus grands souhaits.

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